Spécificités de la gestation et de la néonatalogie asines - Pratique Vétérinaire Equine n° 220 du 01/01/2024
Pratique Vétérinaire Equine n° 220 du 01/01/2024

REPRODUCTION

Dossier

Reproduction

Fonctions : École nationale de médecine
vétérinaire
Université de la Manouba
Sidi-Thabet 2020,
Ariana (Tunisie)

Une gestation plus longue, un col long et tortueux et un nouveau-né particulièrement sensible à l’hypothermie sont parmi les particularités de l’espèce asine qui imposent une conduite parfois différente de celle adoptée chez le cheval.

À l’instar du cheval, la période de reproduction chez l’âne comporte des risques d’avortement, de prématurité et de mortinatalité, mais également des troubles de la lactation, de la croissance du nouveau-né, etc. Néanmoins, des spécificités distinguent les 2 espèces. Cet article présente successivement les affections les plus courantes lors de la gestation asine, les particularités de la mise bas, les complications potentielles de la phase post-partum chez l’ânesse, les premiers soins à assurer à l’ânon, ainsi que les affections congénitales et acquises susceptibles d’être observées au cours de cette période. Quelques particularités qui caractérisent les croisements inter­spécifiques sont aussi abordées.

LA GESTATION

Facteurs physiologiques

La durée de la gestation est particulièrement longue chez l’ânesse par rapport à la jument (en moyenne 371 jours versus 342 jours) et présente une grande amplitude (de 11 à 14,5 mois) [8, 12]. Les facteurs environnementaux n’ont pas d’effets aussi nets que chez la jument. Une gestation plus longue est rapportée pour des saillies effectuées en début de saison [8, 12]. D’autres auteurs soutiennent qu’une suralimentation forte et prolongée augmente le poids du nouveau-né et la durée de la gestation [14]. La publication la plus récente sur le sujet ne fait état d’aucune corrélation entre la durée de gestation et la saisonnalité, le poids de l’ânon à la naissance, ou l’âge de l’ânesse. Le seul facteur de variation identifié serait le sexe du produit, avec une gestation plus longue de 5 jours en moyenne lorsqu’il s’agit d’un ânon mâle [8]. En cas de gestation hybride d’une mule ou d’un bardot, la durée de gestation se rapproche de celle de l’espèce maternelle, soit 341 jours en moyenne pour une mule et 370 jours pour un bardot [2, 23]. Les ânesses présentent un taux d’ovulations multiples plus important que les juments, notamment chez certaines races comme le mammoth jack [1]. De ce fait, le taux de gestations gémellaires apparaît plus élevé. Ces gestations sont souvent menées à leur terme chez l’ânesse alors qu’elles sont généralement interrompues chez la jument, en raison d’une densité plus élevée de l’allantochorion en microcotylédons chez l’âne, ce qui rend le placenta plus “efficace” et ne met pas en péril les fœtus, malgré une surface d’échanges réduite en cas de jumeaux (photos 1a et 1b) [1, 7]. En raison des différences existantes entre les espèces parentales, les gestations inter­spécifiques conduisant à la production d’hybrides se distinguent de celles intraspécifiques chez la jument et l’ânesse par des modulations immunologiques et hormonales. Ainsi, la gestation de la mule est caractérisée par une réaction immunitaire maternelle contre les cupules endométriales très prononcée et rapide, un taux de gonadotrophine chorionique équine (eCG) beaucoup plus faible et atteignant la valeur de base bien plus précocement, et une diminution du taux de progestagènes également beaucoup plus précoce [20].

Affections les plus courantes

L’herpèsvirus équin 1 (EHV-1) est susceptible d’infecter naturellement l’ânesse gestante et de provoquer des avortements et des affections néonatales, l’avorton présentant alors des lésions herpétiques caractéristiques [22, 24]. Sur le plan expérimental, les ânes semblent cependant moins sensibles à l’EHV-1 que les chevaux. Néanmoins, d’autres virus spécifiques à l’âne ont été isolés, comme les herpèsvirus asins 1 (AHV-1), 2 (AHV-2) et 3 (AHV-3) qui correspondent respectivement à l’EHV-6, l’EHV-7 et l’EHV-8 [24]. Les AHV-4 et AHV-5 font partie des gamma-herpèsvirus et, au même titre que leurs homologues équins, sont associés à une pneumonie interstitielle [18].

L’AHV-3/EHV-8 a été relié à des symptômes respiratoires chez les ânes et les chevaux, et récemment à un cas d’avortement chez une ânesse [29]. La pathogénie de ce virus est encore mal connue, mais il semble fortement apparenté à l’EHV-9, potentiellement aussi associé à des avortements équins [13]. Il n’existe pas de recommandations spécifiques actuellement pour assurer une protection contre AHV-3/EHV-8. Comme pour les équidés, la vaccination des chevaux contre EHV-1 est recommandée dans un contexte d’élevage avec des rappels à 5, 7 et 9 mois de gestation. Le virus de l’artérite virale équine, Leptospira spp., Pseudomonas spp., Salmonella spp., ainsi que les bactéries opportunistes à l’origine d’une placentite sont décrits comme des causes d’avortement chez l’ânesse, mais leur incidence réelle est actuellement inconnue [7]. Une souche de salmonelle (Salmonella abortus equi) a récemment été identifiée comme la cause d’une épidémie d’avortements chez des ânesses en Chine [30].

LA MISE BAS

Préparation et déroulement physiologique

Au cours des 30 derniers jours de gestation, le ventre de l’ânesse se développe considérablement et, à l’approche du part, il descend et des œdèmes peuvent apparaître dans la partie déclive (photo 2) [7]. Quelques jours avant la mise bas, les mamelles grossissent et les trayons présentent un petit écoulement jaunâtre qui sèche (photo 3) [6]. Si le calme et la tranquillité sont primordiaux pour la mise bas, les ânesses ne doivent pas forcément être isolées : alors que les mâles sont éloignés, une femelle peut accompagner l’ânesse gravide, évitant ainsi tout stress lié à un isolement non habituel. La prédiction du moment de la mise bas peut être réalisée de la même manière que chez la jument : les sécrétions mammaires présentent une augmentation du taux de calcium, une inversion des taux de sodium et de potassium, et une chute du pH, indiquant que la parturition aura lieu dans les 24 à 48 heures. La chute de pH est plus lente que ce qui est habituellement observé chez la jument, mais une fois passé sous le seuil de 6,4, la sensibilité atteint 90 % pour prédire une mise bas dans les 24 heures [18]. Il est recommandé de vermifuger l’ânesse 2 semaines avant la date présumée du part et de laver la mamelle pour prévenir une contamination par des œufs d’ascaris [11]. L’ânesse peut mettre bas à tout moment du jour ou de la nuit. Néanmoins, selon plusieurs études, la mise bas survient essentiellement la nuit [18]. Le premier stade n’est pas aussi évident que chez la jument et passe souvent inaperçu : l’ânesse paraît agitée, marche dans son box, se couche et se lève à plusieurs reprises. Ce comportement correspond au changement de position de l’ânon, normalement en présentation longitudinale antérieure, qui passe alors d’une position dorso-pubienne à une position dorso-sacrée. Cette phase de prodromes dure en moyenne 65 minutes (de 20 à 135 minutes) [8, 9]. Le col de l’utérus, en général ouvert au cours des derniers jours qui précèdent la mise bas, se dilate progressivement à la suite des contractions utérines et permet le passage de l’allantochorion. Le deuxième stade, l’expulsion, commence par la rupture de l’allantochorion et l’évacuation du liquide allantoïdien. Cette rupture de la première poche des eaux permet à l’ânon, encore enveloppé dans la poche amniotique, de s’engager dans le canal pelvien. Le passage du fœtus à travers le col de l’utérus provoque des décharges d’ocytocine qui augmentent les efforts expulsifs. Souvent, la tête et les membres antérieurs de l’ânon sont visibles au niveau de la vulve avant que la poche amniotique se rompe. L’avancée de l’animal dans la filière pelvienne doit favoriser la déchirure de cette membrane. Quand le col de l’utérus est entièrement dilaté, cette dernière se déchire, libérant le fluide amniotique qui lubrifie le passage pour l’ânon. La présentation normale de l’ânon est celle où le nez apparaît posé sur les membres antérieurs. Lorsque l’encolure apparaît à son tour, la tête peut commencer à bouger et déchirer davantage la membrane. Si celle-ci ne se rompt pas, l’animal souffre d’anoxie. Il est donc essentiel de dégager les voies respiratoires du nouveau-né en déchirant cette enveloppe et en essuyant le mucus resté présent au niveau des naseaux. L’expulsion est généralement complète en 10 à 30 minutes. Comme chez la jument, si le fœtus n’est pas visible 20 minutes après le début de la ­deuxième phase, une dystocie doit être recherchée chez l’ânesse [7]. Le troisième stade correspond à l’expulsion des annexes fœtales. L’ânesse délivre habituellement le placenta au cours des 10 minutes à 175 minutes qui suivent la mise bas [8].

Complications potentielles

La mise bas se déroule habituellement sans difficulté et d’une manière physiologique. Néanmoins, l’obésité, l’âge avancé de l’ânesse ou certains facteurs raciaux peuvent entraîner des complications. C’est le cas par exemple des ânes miniatures en raison de la forme bombée de leur front [25]. Les déviations de la tête ou des membres sont les causes les plus fréquentes de dystocie asine [26]. Une attention particulière est requise si les 4 membres sont présents au niveau de la vulve et associés à des intestins. Il peut s’agir d’un cas de schistosomose, décrit chez l’âne [10]. Les gestations hybrides et l’excès de poids du fœtus seraient également des facteurs importants lors de dystocie [21]. En raison de l’étroitesse du canal pelvien et de la prédisposition du col utérin aux déchirures (col long et étroit), les manipulations obstétricales sont à effectuer très prudemment chez l’ânesse.

Lors d’un décollement placentaire prématuré (par exemple, en cas de placentite), l’allantochorion, qui aurait dû se rompre au niveau du col, fait saillie entre les lèvres vulvaires. Il apparaît épaissi et œdémateux, et prend l’appellation de “red bag” (red bag delivery). Le fœtus se trouve alors en hypoxie à la suite de la diminution de surface de contact entre le placenta et l’endomètre, et sa survie est compromise. Donc si le placenta apparaît au lieu de l’ânon dans sa membrane amniotique, une intervention humaine très rapide est nécessaire. Elle consiste en l’ouverture prudente de la poche à la lame ou aux ciseaux afin de faire apparaître ensuite l’ânon dans sa membrane amniotique. Les naseaux doivent rapidement être dégagés pour favoriser l’oxygénation du nouveau-né.

LES COMPLICATIONS POST-PARTUM CHEZ L’ÂNESSE

Les complications consécutives à la mise bas sont similaires à celles observées chez la jument : hémorragie post-partum, déchirure utérine, rétention placentaire, métrite et affection mammaire. Des syndromes plus généraux, tels que des coliques, peuvent également se manifester. L’hyperlipémie, une complication courante à la suite d’un stress ou d’une maladie chez l’âne, peut survenir et doit rapidement être monitorée en cas de doute pour pouvoir être traitée en conséquence. L’étroitesse du canal pelvien et la configuration du col (long et tortueux) chez l’ânesse la rendent plus sujette aux déchirures du col en cas de dystocie, ainsi qu’aux vaginites nécrotiques lors de manipulations obstétricales [7]. Les rétentions placentaires sont rares chez l’ânesse, mais la configuration du col de l’utérus (plus long que chez la jument et faisant protrusion au niveau du vagin) augmente le risque de métrite ou de pyomètre post-partum [6]. Le drainage de l’utérus s’effectue moins efficacement du fait de ces particularités anatomiques. Comme chez la jument, il est donc nécessaire d’intervenir en cas de non-délivrance dans les 3 heures, le risque de complication augmentant significativement au bout de 6 à 8 heures [7]. Il est ensuite important de vérifier l’intégralité du placenta délivré. En cas de persistance d’un ou de plusieurs fragments, une métrite post-partum se développe, rapidement suivie d’une endotoxémie, voire d’une fourbure. Les métrites peuvent également conduire à des endométrites chroniques, entraînant une subfertilité chez l’ânesse.

PRISE EN CHARGE DU NOUVEAU-NÉ

Rupture du cordon ombilical et relation mère-produit

L’ânon expulsé, il est déconseillé de couper le cordon ombilical. En effet, ces quelques minutes permettent le passage d’une quantité importante de sang du placenta vers le nouveau-né, augmentant la volémie et l’apport en oxygène. De plus, comme la relation individuelle entre l’ânesse et son produit commence immédiatement après la naissance, il est recommandé de ne pas perturber les premiers contacts qui se créent. Après quelques minutes de repos, l’ânesse provoque la rupture du cordon en se relevant. Elle lèche alors son produit pour le sécher. Cet acte est important, surtout chez les primipares. En effet, le léchage stimule l’instinct maternel et évite le refroidissement du nouveau-né. Certaines jeunes mères tardent à lécher leur produit. Il est alors opportun de saupoudrer une petite quantité de sel de table sur le dos de l’ânon pour favoriser ce léchage. Durant les premiers jours de vie, la mère protège parfois son produit contre les congénères, les personnes ou les animaux de compagnie de manière agressive. S’il est nécessaire de manipuler le nouveau-né, il convient toujours de commencer par aborder la mère (photo 4) [22].

Évaluation du nouveau-né

L’utilisation d’un système de notation, qui évalue la viabilité du nouveau-né 5 minutes après la naissance, permet d’identifier les ânons à risque d’hypoxie. En effet, le score d’Apgar dit modifié, issu de la médecine humaine et utilisé chez le poulain, a également été étudié chez l’ânon [3]. Sur la base de ce système, qui prend en compte 4 indicateurs physiologiques facilement accessibles via l’examen clinique (fréquences cardiaque et respiratoire, tonus musculaire, réflexe d’irritabilité) et notés chacun de 0 à 2, les nouveau-nés sont classés comme normaux (score total entre 7 et 8), modérément déprimés (score total entre 4 et 6) ou sévèrement déprimés (score total entre 1 et 4) ; plus le score est faible, plus l’animal a besoin d’une intervention précoce et vigoureuse. Le nouveau-né se met en position sternale 5 à 10 minutes après la naissance. Cette position est suivie par des tentatives de se mettre debout. Un ânon normal doit tenir sur ses membres et téter 1 à 4 heures après la mise bas (photo 5). Il doit marcher au bout de 2 heures et être capable de galoper au bout de 6 heures [3]. Certaines mères refusent que le nouveau-né tète et peuvent même devenir agressives vis-à-vis de leur produit. Il convient alors d’immobiliser la femelle en la tenant. Cependant, il est parfois nécessaire de recourir à un allaitement artificiel (encadré).

La température rectale doit se stabiliser entre 37,5 et 38,5 °C. La fréquence cardiaque est élevée au cours des premières heures après la naissance (80 à 120 battements par minute). La fréquence respiratoire oscille entre 60 à 80 mouvements par minute (mpm) au cours de la première heure pour descendre à 30 ou 40 mpm, 12 heures plus tard [14]. Le méconium est évacué dans l’heure qui suit la naissance [8]. Cette évacuation doit être terminée après 24 heures.

Le praticien vérifie que l’urine sort bien par le méat urinaire, afin de s’assurer de l’absence d’une persistance du canal de l’ouraque, donc d’une communication entre la vessie et l’ombilic. Cliniquement, cette affection se manifeste généralement par une tuméfaction autour de l’ombilic humide et de l’urine qui s’égoutte par le cordon ombilical. Le poids de l’ânon à la naissance varie de 5 à 35 kg, suivant les races et les gabarits [11].

Premiers soins

Le cordon ombilical doit être désinfecté toutes les 4 à 6 heures au cours des premiers jours, à l’aide d’une solution de chlorhexidine à 0,5 % ou de povidone iodée à 2 %. Contrairement aux apparences, le pelage de l’ânon à la naissance et jusqu’au changement de poil (entre 8 et 18 mois) ne le protège pas totalement du risque d’hypothermie. En effet, le poil chez l’âne a une structure différente de celle du cheval et il reste imbibé d’eau, ce qui entraîne un refroidissement favorisant le développement d’affections respiratoires [5]. Ainsi, il convient de s’assurer que le nouveau-né puisse être séché rapidement et mis à l’abri des intempéries, durant au moins les 15 à 30 premiers jours de vie, idéalement sur une litière paillée. Un sérum antitétanique est administré à la naissance.

Prise colostrale

La prise colostrale est très importante en raison des rôles nutritif, immunitaire et laxatif des premières tétées. L’ânon ne doit donc pas être séparé de sa mère et il doit consommer 1 à 2 litres de colostrum au cours des 12 premières heures [22]. L’absorption intestinale des immunoglobulines G (IgG) étant réduite à 25 % après 3 heures de vie, il convient d’encourager l’ânon faible à boire. Le transfert des IgG par les prises de colostrum peut être vérifié 18 à 24 heures après la mise bas par un test d’IgG sur le plasma, ou simplement en déterminant le taux de protéines plasmatiques totales par réfractométrie. Peu d’études ont été consacrées à la détermination des valeurs d’IgG dans le colostrum chez l’ânesse et dans le plasma de l’ânon, et souvent les normes de la jument et du poulain sont utilisées. La qualité du colostrum peut être évaluée directement à l’aide du colotest, un réfractomètre modifié. Un colostrum à plus de 60 g d’IgG par litre est considéré comme de bonne qualité, alors qu’il est qualifié de faible qualité à moins de 40 g d’IgG par litre. Entre ces 2 valeurs, il est classé de qualité moyenne [27]. Turini et ses collaborateurs montrent que l’index de Brix obtenu par réfractométrie peut être utilisé pour évaluer la qualité du colostrum. Le taux d’IgG est alors calculé selon la formule : Log10IgG (mg/ml) = 0,74 + 0,07 × Brix (%). Ces auteurs suggèrent qu’un colostrum est excellent avec un indice de Brix supérieur à 17 %, bon si l’indice est compris entre 14 et 17 %, mauvais s’il est inférieur à 14 % [27]. Le colostromètre peut aussi être employé pour mesurer le contenu du colostrum en gammaglobuline à l’aide de la densité spécifique. Dans ce cas, un colostrum de bonne qualité aura une densité spécifique supérieure à 1.060 [4].

Un défaut du transfert de l’immunité passive peut être dû à l’incapacité de l’ânon nouveau-né à téter ou à la mauvaise qualité et/ou à la quantité insuffisante du colostrum. Une hyperlipémie peut survenir notamment au cours du dernier trimestre de la gestation, avec un effet négatif sur la qualité du colostrum et la production de lait. Si l’ânon n’a pas absorbé de colostrum au cours des 12 heures après sa naissance, il est recommandé de lui administrer du colostrum de bonne qualité à l’aide d’un biberon ou via une sonde nasogastrique, selon que le réflexe de succion est présent ou absent. Du plasma est généralement administré par voie intraveineuse si un transfert de l’immunité passive adéquat n’est pas constaté dans les 24 heures [28]. Les ânons n’acquièrent un système immunitaire comparable à celui des adultes qu’à l’âge de 6 à 9 mois [22].

PATHOLOGIE NÉONATALE

L’ânon nouveau-né peut être atteint de plusieurs affections, congénitales ou acquises, dont certaines représentent de véritables urgences néonatales.

Affections congénitales

Les anomalies congénitales sont moins fréquentes chez l’ânon que chez les espèces hybrides. Elles concernent essentiellement la tête et les mâchoires [21]. La langue bifide et la mandibule fendue sont des anomalies pour lesquelles des corrections chirurgicales ont été réalisées avec succès [21, 24]. Le prognathisme mandibulaire est le défaut le plus fréquemment constaté. Il est associé à des anomalies dentaires marquées, un front en dôme et un nanisme [21]. Cette malformation est plus fréquente chez l’âne et le mulet que chez les autres équidés [26]. La langue partiellement fendue n’empêche pas au nouveau-né de téter, mais la survie à long terme risque d’être compromise lors du passage à l’alimentation solide [21].

Affections acquises

Prématurité

Les principaux signes de prématurité sont :

– un poids à la naissance inférieur à la normale chez un animal faible ;

– un port bas et vers l’arrière des oreilles ;

– une réduction du réflexe de succion ;

– une difficulté à se lever après la mise bas ;

– une incapacité à maintenir une température corporelle normale ;

– une difficulté à mettre en place une relation proche avec la mère.

Une attention particulière et un environnement adapté sont nécessaires. En effet, si l’ânon n’est pas réactif ou présente des difficultés à téter, il convient de le maintenir au chaud, de traire l’ânesse et d’administrer le colostrum à l’aide d’un biberon que l’ânon doit prendre de façon active et sans contrainte. Néanmoins, si le réflexe de succion est faible, afin de prévenir une fausse déglutition, le colostrum est administré via une sonde nasogastrique. En cas de prématurité et de défaut de transfert de l’immunité passive, l’ânon est plus à risque de septicémie et un monitorage rapproché est nécessaire [15].

Hypothermie

L’hypothermie est souvent associée aux conditions climatiques de la mise bas. Le nouveau-né est en effet particulièrement sensible à l’humidité, la structure de son poil étant telle qu’il reste imbibé d’eau et participe au refroidissement de l’animal, ce qui peut provoquer des affections respiratoires graves telles qu’une bronchite ou une pneumonie [5].

Rétention du méconium

La rétention du méconium peut être fatale à l’ânon et à l’origine de coliques, signes d’un syndrome occlusif qui peut entraîner la mort du nouveau-né. L’absorption du colostrum, qui joue un rôle laxatif, apparaît alors particulièrement importante [5, 6]. Une fluidothérapie ainsi que l’administration d’analgésiques et de laxatifs sont envisageables comme chez le poulain. Une sonde nasogastrique doit être employée avec une attention particulière en raison de la petite taille de l’ânon. Des lavements sont préconisés à l’eau tiède, à l’huile de paraffine ou à la N-acétylcystéine. Il convient d’éviter l’eau savonneuse qui aurait un effet irritant sur une muqueuse intestinale déjà fragilisée par l’impaction du méconium.

Ictère hémolytique néonatal

L’ictère hémolytique du nouveau-né est observé à la suite de l’absorption via le colostrum d’anticorps maternels dirigés contre les hématies de l’ânon. En effet, durant la gestation et à l’occasion de blessures du placenta, des hématies, des parties d’hématies ou des glycoprotéines membranaires d’hématies fœtales passent parfois dans la circulation maternelle, entraînant la production d’anticorps dirigés contre ces hématies fœtales en cas d’incompatibilité de groupes sanguins. Ces anticorps ne traversent pas la barrière fœtale durant la gestation, mais sont présents dans le colostrum. Leur ingestion par le nouveau-né provoque une hémagglutination et une hémolyse intravasculaire. L’évolution chez l’ânon dépend de la quantité d’anticorps absorbés par unité de temps. Des évolutions suraiguës, aiguës ou subaiguës sont alors possibles. Dans les cas où il existe un risque d’ictère hémolytique (antécédents de nouveau-né à ictère, tests de groupe sanguin à risque, etc.), l’ânon est muselé à la naissance pendant 24 à 36 heures pour qu’il ne boive pas le colostrum de sa mère, mais un colostrum de substitution. Si la prévalence de l’érythrolyse néonatale est relativement faible chez la jument (inférieure à 2 %), les gestations hybrides présentent, en revanche, un risque augmenté en raison d’un antigène présent sur les hématies de l’âne mais manquant chez le cheval, nommé donkey factor (photo 6). En théorie, 100 % des juments gestantes de mules sont donc à risque de développer des anticorps spécifiques contre cet antigène porté par leurs fœtus. La proportion de muletons souffrant d’un certain degré d’érythrolyse néonatale est estimée à 10 % [19].

CONCLUSION

Les soins les plus importants à apporter à l’ânon nouveau-né sont une bonne hygiène, un séchage rapide du pelage, une désinfection de l’ombilic et une surveillance de la prise de colostrum. Il convient de ne pas perturber le contact intime entre la mère et son produit et de leur assurer des conditions favorables pendant toute la période périnatale. La mortalité néonatale est souvent due à des anomalies congénitales ou à des processus infectieux. Pour ces derniers, le défaut de prise de colostrum, dont la quantité et la qualité sont insuffisantes, joue un rôle primordial. La qualité du colostrum peut être améliorée par des soins prodigués à la mère avant la mise bas, tels qu’une protection vaccinale et une alimentation de qualité.

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  • 29. Wang T, Hu L, Wang Y et coll. Identification of equine herpèsvirus 8 in donkey abortion: a case report. Virol. J. 2022;19 (1):10.
  • 30. Zhu M, Liu W, Zhang L et coll. Characterization of Salmonella isolated from donkeys during an abortion storm in China. Microb. Pathog. 2021;161 (Pt A):105080.

Conflit d’intérêts

Aucun

ENCADRÉ : L’ALLAITEMENT ARTIFICIEL

Un allaitement au biberon peut être mis en place lorsque l’ânon se trouve dans l’impossibilité de téter. Les modèles de biberons pour agneau sont adaptés à l’ânon qui doit recevoir 80 ml/kg de lait par jour en prises réparties toutes les 2 heures. À l’âge de 1 semaine, 3 à 5 biberons sont administrés et un aliment solide est introduit. Le lait maternel peut être remplacé par du lait de chèvre ou un mélange composé de trois quarts de lait de vache et d’un quart d’eau avec une cuillerée à soupe de sucre [6].

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