Alimentation de l’âne et prévention des risques et des complications d’ordre alimentaire - Pratique Vétérinaire Equine n° 220 du 01/01/2024
Pratique Vétérinaire Equine n° 220 du 01/01/2024

NUTRITION

Dossier

Nutrition

Auteur(s) : Agnès BENAMOU-SMITH*, Paloma MORICE**

Fonctions :
*(dipEceim)
Université de Lyon,
VetAgro Sup, campus vétérinaire
de Lyon, Pôle équin
69280 Marcy-l’Étoile
**9 chemin du Crêt Millet
74160 Saint-Julien-en-Genevois

L’alimentation des ânes doit être constituéede fourrages fibreux à la faible valeur nutritionnelle.Le fait de regrouper les ânes permet de réduirela quantité d’herbe accessible, donc les risques d’obésité et de fourbure, et de satisfaire leur comportement social.

Dans des conditions de vie extensive sur des pâtures assez pauvres, la nutrition de l’âne ne constitue une difficulté pour aucun détenteur, car cet animal est peu exigeant sur le plan alimentaire. Sauf exception, l’âne “occidental” travaille rarement et nécessite un apport énergétique faible au-delà de la couverture de ses besoins d’entretien, et peu d’eau par rapport à un cheval. La nutrition de l’âne reste cependant un vrai point de réflexion pour toute personne qui côtoie cet animal. D’une part, une augmentation du nombre d’ânes est constatée en France (plus de 100 000 en 2019) et, d’autre part, les questions portant sur sa nutrition (croissance, lactation, nouveaux propriétaires, âne de travail) ou relatives à des affections liées à un équilibre nutritionnel inadapté (obésité, hyperlipémie, fourbure, parasitisme et amaigrissement, voire diarrhée, décubitus) sont nombreuses sur le terrain [8]. Ces questionnements sont d’autant plus pertinents que l’âne n’est pas un petit cheval, non seulement par sa physiologie digestive et ses besoins métaboliques, mais aussi par son comportement alimentaire et ses préférences.

Cet article a pour objectif d’apporter aux praticiens une approche appliquée et pragmatique du conseil nutritionnel pour cette espèce. Il existe très peu de références bibliographiques se rapportant à la nutrition et à la prise en charge des ânes. Les bases de cet article reposent essentiellement sur un travail de thèse qui, lui-même, est fondé sur le guide pratique du Donkey sanctuary, véritable ouvrage de référence pour la gestion des ânes, ainsi que sur l’expérience pratique des auteures [7, 10].

BASES PHYSIOLOGIQUES ET COMPORTEMENTALES

Évaluation nutritionnelle par la note d’état corporel

La note d’état corporel est un prérequis indispensable du conseil alimentaire, d’une part pour une évaluation à un instant T et l’élaboration d’une ration alimentaire adaptée, d’autre part pour envisager une adaptation de la ration en cas de variation de la note sur la durée. Il existe plusieurs grilles d’évaluation, sur 9 ou sur 5 (figure 1 et tableau 1) [7, 12]. Évaluer au mieux la note d’état corporel fait partie de l’examen de base d’un âne par le praticien et le propriétaire : maintenir une note moyenne de 3 sur 5 est un objectif optimal à poursuivre dans le temps. Il convient d’éduquer son œil à évaluer correctement cet état corporel, d’autant plus que les échelles de mesure de la note et les méthodes d’évaluation du poids utilisées chez le cheval ne sont pas tout à fait transposables à l’âne (photos 1 à 3). Un suivi photographique est indiqué pour gagner en objectivité. Des méthodes d’estimation du poids ont été développées chez l’âne par quelques auteurs, dont Pearson et ses collaborateurs [12]. Néanmoins, aucune n’est complètement satisfaisante car elles dépendent de la stature de l’animal. Une méthode de calcul est proposée par le Donkey sanctuary (figure 2 en ligne). Comme pour le cheval, la mesure la plus fiable est la circonférence thoracique, mesurée en centimètres, dont le suivi reporté sur un carnet au fil des semaines permet de maîtriser plus précisément l’évolution corporelle de l’âne concerné [5]. Si la note d’état corporel ou le poids chute, il convient tout d’abord de s’assurer de l’état de santé général et, si celui-ci est bon, d’augmenter par exemple la concentration énergétique de la ration ou de diminuer l’activité si l’âne travaille (encadré 1). Bien que ses besoins d’herbivore soient très proches de ceux du cheval, l’âne présente également une bonne adaptation aux climats secs et chauds et à la végétation pauvre. Cette capacité engendre des spécificités qui, lorsqu’elles sont ignorées, peuvent induire, plus facilement que chez le cheval « moyen », des troubles de santé sérieux tels qu’une obésité, une hyperlipémie, un syndrome métabolique et une fourbure.

Adaptation aux besoins en eau

L’âne diminue sa consommation d’eau en limitant son rythme métabolique durant les périodes de sécheresse, ce qui réduit également ses besoins en eau pour la thermo­régulation. Un âne déshydraté réduit aussi sa consommation de matière sèche. Dans l’idéal, il convient donc qu’il ait accès à de l’eau toute la journée. Issus d’une région semi-aride, les ânes peuvent supporter une importante déshydratation, jusqu’à 30 % du poids vif sur une courte durée, et sont capables de se réhydrater rapidement (jusqu’à 20 à 30 litres bus en 3 à 5 minutes). Les besoins en eau varient de 4 à 5 % du poids vif en région tempérée à 9 % du poids vif sous les climats chauds. Ses besoins en eau augmentent de 50 à 70 % au pic de lactation, de 15 à 20 % quand la température ambiante monte de 15 à 20 °C, et de 20 à 300 % selon l’activité. L’odorat et le goût sont beaucoup plus développés chez l’âne que chez le cheval, ce qui le rend réticent à boire une eau contaminée ou avec des dépôts d’algues [1, 11].

ADAPTATION À LA DIGESTION DES MATIÈRES PREMIÈRES

Habitué aux régions arides et pauvres, l’âne est encore mieux adapté que le cheval à une nourriture pauvre et fibreuse. Son transit intestinal tend aussi à être plus lent, permettant ainsi une digestibilité augmentée de cette nourriture très pauvre. De plus, la digestibilité des pro­téines et des fibres est plus élevée que chez le cheval ou le poney. Ces adaptations expliquent le danger qu’il y a à nourrir l’âne avec des fourrages riches et en quantité non limitée. La métabolisation des protéines alimentaires est également plus poussée, avec une réabsorption assez importante de l’urée par les tubules rénaux selon l’équilibre protéique. En conséquence, les besoins en protéines brutes sont réduits de moitié par rapport à ceux des chevaux (5 % en moyenne versus 10 % de la ration en matière sèche).

L’âne s’est habitué à une disponibilité des ressources très variable et à des fourrages autres que l’herbe, comme les buissons, les arbustes, les plantes à larges feuilles ligneuses, et il peut détruire les délimitations de son pré s’il ne trouve pas de chardons ou de branchages à manger. Il ne s’agit pas de placer les ânes dans une zone surpâturée par les chevaux et où il ne reste que des plantes toxiques (séneçon, glands de chêne, porcelle enracinée, millepertuis, fougère, robinier faux-acacia, etc.), car ces plantes sont également toxiques pour eux. Malgré une tendance à un tri plus sélectif que le cheval sur certaines plantes fraîches, l’âne est incapable de détecter des plantes toxiques sèches, par exemple contenues dans un foin de mauvaise qualité (encadré 2) [7].

RECOMMANDATIONS ALIMENTAIRES GÉNÉRALES

Sous nos latitudes, l’âne est souvent hébergé au pré et les propriétaires sont généralement peu informés concernant leurs besoins spécifiques par rapport aux chevaux. Il paraît donc essentiel d’insister sur ses besoins en fourrages, et de faire un point sur les plantes toxiques qui peuvent être rencontrées, afin de conseiller les propriétaires désireux de constituer le meilleur environnement possible pour leur animal. Les besoins énergétiques de l’âne correspondent à 75 % de ceux du cheval. Ils sont de 1,5 unité fourragère cheval (UFC) pour 200 kg de poids vif (1 UFC = 2 240 kcal, soit l’énergie de 1 kg d’orge) [7].

Apport de fourrages adapté aux besoins de l’âne

La recommandation de base est de fonder l’alimentation des ânes sur des fourrages fibreux et de faible valeur nutritionnelle, ce qui n’est pas toujours facile s’ils sont au pré avec des chevaux. Il convient de choisir si possible une pâture pauvre, non enrichie, sur une terre peu fertile, ou une zone déjà pâturée par des chevaux. Une paille de bonne qualité est un très bon fourrage. La paille apporte 30 % moins d’énergie que le foin, même de seconde coupe (1,4 à 1,6 Mcal/kg versus 1,6 à 2 Mcal/kg). La paille affiche aussi un taux de protéines bien inférieur au foin typique. Celui de luzerne doit être évité car il est trop riche en protéines pour l’âne. Il est conseillé de proposer de la paille propre et non poussiéreuse, consommable et pas uniquement destinée à la litière (encadré 3 et tableau 2). La paille d’orge est à préférer à celle de blé qui est plus ligneuse et difficile à mastiquer pour les jeunes ou les ânes plus âgés. La paille d’avoine, plus digeste, est un peu trop riche en énergie. Une solution alternative à la paille est un foin assez mûr et composé de plus de tiges que de feuilles. Ainsi, le bon choix peut être de nourrir l’âne uniquement avec de la paille ou de compléter la moitié de la ration par l’accès à une pâture pauvre, ce qui lui permet à la fois d’accéder à des buissons et encourage ses déplacements, indispensables à la bonne santé mentale et physique de l’animal. En général, un âne nourri avec du fourrage seul va consommer environ 1,3 à 1,8 % de son poids vif en matière sèche, versus 2 à 2,5 % pour un cheval. D’après Burden, un âne de taille standard de 180 kg consomme donc 2,5 à 3,1 kg de matière sèche par jour [1]. Une prairie bien irriguée et fertilisée peut, si elle est entièrement recouverte d’herbe, nourrir environ 3 ânes par petit pré d’un demi-hectare. Le fait de regrouper les ânes permet de réduire la quantité d’herbe accessible, donc les risques d’obésité et de fourbure. De plus, en tant qu’animal social, l’âne peut exprimer et satisfaire ses comportements sociaux (toilettage mutuel, jeu, etc.). Si la pâture est trop riche, il convient d’être vigilant car l’obésité peut survenir rapidement, surtout au printemps. Dans ce cas, il est impératif de limiter l’accès à quelques heures ou de ne permettre de pâturer que sur une petite bande herbacée. De même, il vaut mieux interdire l’accès à l’herbe durant les heures où la composition en sucres rapides est élevée, c’est-à-dire en fin de journée, et plus généralement au printemps ou en début d’automne. L’usage d’un panier muselière empêchant l’âne de manger, car il ne lui permet que de grappiller de l’herbe, peut être très utile s’il est utilisé avec précaution et sans excès, sur une période de 8 heures consécutives au maximum et en surveillant les risques de frottement ou de blessure.

Les ânes doivent dans l’idéal avoir accès à un abri, à de l’eau et à de la paille à volonté. Pour l’apport de fourrage au box, il est préférable de placer la mangeoire au sol afin que l’âne mange en position physiologique. Une mangeoire rectangulaire (91 cm de large sur 69 cm de haut et 61 cm de profondeur) peut être utilisée, ou un panneau de 69 cm de haut calé dans un coin du box ou de l’abri [14].

Complémentation alimentaire

Dans les cas où le fourrage est pauvre, il est possible de recourir à un complément minéral et vitaminé en poudre ou à un bloc à base de sel, de micronutriments et de vitamines formulé pour les chevaux. Les compléments minéraux vitaminés destinés aux chevaux et contenant d’autres nutriments, comme des protéines, sont à éviter car trop caloriques. De même, la distribution de pain dur, de carottes ou de pommes et d’aliments concentrés n’est pas souhaitable chez l’âne, car ces aliments sont trop énergétiques, sauf en quantité très limitée dans le cadre de l’apprentissage et du renforcement positif.

RECOMMANDATIONS ALIMENTAIRES SPÉCIFIQUES

Les recommandations nutritionnelles doivent être adaptées à partir des besoins physiologiques particuliers de certains ânes et en se fondant également sur la note d’état corporel ou le poids évalués régulièrement.

L’âne au travail

Un âne de bât, de traction ou de débardage a non seulement des besoins énergétiques liés à son activité, mais aussi moins de temps disponible pour s’alimenter, ce qui justifie qu’une partie de sa ration soit donnée sous la forme de concentrés. Par exemple, il est possible de distribuer, sur la base d’une ingestion de 2 % du poids vif (en kilo de matière sèche), un fourrage de qualité moyenne ad libitum, auquel est ajouté un aliment concentré équivalent à 40 % de la ration (en kilo de matière sèche) pour 4 heures de travail par jour. Les concentrés sont incorporés à hauteur de 60 % de la ration si l’âne travaille 8 heures par jour. Il est recommandé d’assurer un apport en eau suffisant en dehors des périodes de travail [13].

Le vieil âne

Chez l’âne âgé (à partir de 25 ans), le suivi alimentaire doit permettre de surveiller une éventuelle baisse de la note d’état corporel potentiellement liée à l’usure dentaire, mais aussi à l’apparition d’arthrose ou à l’existence d’une autre maladie, telle que l’asthme ou la bronchite chronique, qui contribuent souvent à une perte de mobilité et à la survenue d’une douleur chronique à l’origine d’une perte d’état. Des mesures de médecine préventive (gestion du parasitisme et vermifugation, contrôle de la dentition à l’aide d’un pas-d’âne adapté et nivellement dentaire méticuleux) sont à mettre en place sans attendre une baisse de la note d’état corporel. Lorsque cette dernière reste satisfaisante, la ration peut être maintenue sans changement, en intégrant un complément minéral vitaminé si cela n’était pas le cas auparavant. Lors de trouble dentaire, il convient de proposer de la paille hachée, voire des soupes de granulés de foin ou de luzerne. Face à une perte d’état, il vaut mieux augmenter l’énergie dans la ration, en apportant de la luzerne et en ajoutant de l’huile végétale (jusqu’à 100 ml par jour). Les produits à base de céréales ne sont pas conseillés parce qu’ils contiennent trop de sucre et d’amidon. Pour augmenter l’appétit, il est possible d’ajouter à la ration des carottes et des pommes râpées, de la pulpe de betterave, ou du jus de pomme ou de carotte. Enfin, il convient aussi de vérifier qu’il n’existe pas de compétition alimentaire trop forte qui empêcherait l’âne de manger, d’autant qu’il mange plus lentement lorsqu’il est âgé. Des rations plus petites et plus fréquentes peuvent être envisagées s’il a du mal à les finir [7].

L’ânesse

Les besoins de l’ânesse en gestation excèdent les besoins d’entretien pendant les 3?derniers mois de gestation, en raison de la croissance fœtale (tableau 3). Avant ces 3 mois, une alimentation d’entretien bien équilibrée en minéraux et vitamines est suffisante. Les besoins énergétiques de l’ânesse en lactation sont également plus élevés et en général une perte de poids est notée durant les 2 premiers mois ou autour du sevrage de l’ânon vers 6 mois. Durant la gestation et la lactation, il devient alors important d’effectuer un suivi régulier de la note d’état corporel : les ânesses devraient afficher une note entre 3,5 et 4 sur 5 au moment de la gestation, et un minimum de 3 sur 5 à 2 mois de lactation. Il peut donc être nécessaire d’augmenter la densité énergétique de la ration pendant les derniers mois de gestation pour anticiper la perte de poids en début de lactation, en utilisant par exemple des concentrés. Une légère prise de poids est acceptable chez l’ânesse gestante, en gardant cependant un bon apport énergétique pendant la gestation et la lactation afin de prévenir l’hyperlipémie (encadré 4) [14, 15].

L’ânon

Il n’existe pas d’étude précise sur les besoins énergétiques de l’ânon. Après la naissance, un monitorage de la prise de poids est conseillé toutes les 2 semaines. Il est également utile de vérifier à la naissance l’absence d’anomalies congénitales au niveau de la dentition. L’accès de l’ânon à la nourriture de la mère doit être permis pour préparer au sevrage vers l’âge de 6 mois (déconseillé plus tôt). Après le sevrage, il est possible de nourrir l’ânon avec de la paille et du foin ou de l’ensilage d’herbe, ou de le laisser pâturer en ajoutant un complément minéral vitaminé. Cette alimentation peut être utilisée jusqu’à l’âge de 2 ans, voire 3 ans chez les races à croissance plus lente comme le baudet du Poitou. Si la prise de poids n’est pas régulière, la ration doit être adaptée.

D’autres sources recommandent, pour satisfaire les besoins de croissance, de nourrir l’ânon avec des concentrés (deux tiers) et du foin (un tiers) durant la première année après le sevrage. Cela correspond à 1,5 kg de matière sèche par jour pour 100 kg de poids vif quand l’âne est petit, à augmenter à 2 kg par jour lorsqu’il atteint un poids de 100 kg environ. En cas d’environnement inadapté, il est possible d’observer des tics chez l’ânon (beaucoup plus rares que chez le cheval), par exemple une coprophagie ou une lignophagie exacerbées [7].

L’âne en surpoids

Si l’âne est au pré toute la journée, il est conseillé de restreindre le temps de pâture à moins de 11 heures par jour pour réduire la quantité de matière sèche ingérée. L’usage d’un panier muselière peut être envisagé. La perte de poids ne doit pas excéder 5 kg par mois (1 à 2 cm de circonférence thoracique en moins) pour ne pas risquer une hyperlipémie. Dans cette optique, les apports sont réduits à 90 % des besoins, puis ajustés selon les résultats (encadré 5 et tableau 4). Un suivi régulier du poids et de la note d’état corporel est donc nécessaire. Les transitions alimentaires doivent être progressives et l’aliment est, si possible, fractionné en nombreux petits repas. Chez les animaux présentant une hypertriglycéridémie, un exercice adapté est mis en place avant le changement alimentaire, afin que celui-ci ne soit débuté qu’une fois le taux de triglycérides revenu à une valeur acceptable. De la paille à volonté (pauvre en calories, riche en fibres), un exercice modéré et un accès restreint à la pâture (en temps ou en surface) sont préconisés pour obtenir une perte de poids. Pour pousser l’animal à se déplacer, le râtelier peut par exemple être éloigné du point d’eau et de l’abri. L’âne obèse étant prédisposé au syndrome métabolique équin et à la fourbure, l’apparition de ces affections est à surveiller [1, 7, 9].

L’âne malade

L’âne malade ou en convalescence nécessite un apport énergétique plus important, donc un éventuel ajout de concentrés dans sa ration. De la pulpe de betterave préalablement réhydratée peut également être proposée, car elle est appétente, riche en fibres, en protéines (15 à 20 %) et en minéraux, sans être riche en glucides fermentescibles. L’âne étant un animal très sensible et grégaire, il est recommandé, s’il doit rester au box ou être hospitalisé, de l’héberger avec un compagnon de pré pour minimiser son stress, faciliter sa récupération et l’inciter à se nourrir (photo 4).

L’âne malade fait parfois « semblant » de manger : il semble mâcher et avaler, mais en réalité il ne s’alimente pas et ce comportement peut se prolonger dans le temps. Les ânes manifestant ce comportement doivent être pris en charge rapidement, car c’est souvent le signe d’une affection avancée. L’hyperlipémie devra en particulier être investiguée [15].

PRÉVENIR ET GÉRER UNE HYPERLIPÉMIE

L’hyperlipémie est une affection métabolique grave qui est catalysée par un catabolisme énergétique soudain [2]. Elle est plus fréquente chez l’âne que chez le cheval, en raison de son adaptation à une nourriture pauvre et ainsi à un équilibre endocrinien en faveur d’une insulinorésistance (comme le poney shetland). Chez l’âne, le taux de triglycérides basal “normal” est plus élevé que chez le cheval (1,8 mmol/l versus 0,8 mmol/l). La mortalité d’un âne hyperlipémique (taux supérieur à 5 mmol/l) est plus fréquente (proche de 80 %) que celle d’un cheval (55 %), surtout chez les animaux âgés [15]. Ces chiffres rendent la prévention et la prise en charge nutritionnelle précoce de l’hyperlipémie cruciales dans cette espèce. Burden et son équipe mettent en avant des facteurs qui augmentent significativement le risque d’hyperlipémie, tels que l’existence d’une maladie concomitante (risque multiplié par 76,98), l’obésité (x 6,4), l’absence de mobilité (x 3,94), un trouble dentaire (x 1,73), une alimentation à base de concentrés (x 1,87) [1]. Comme chez le cheval, une prise en charge nutritionnelle de l’animal hyperlipémique est essentielle et passe par l’encouragement proactif de la prise alimentaire au moyen d’aliments très appétents (herbe à brouter, ration de concentrés ou de mash). En cas d’anorexie, le nursing repose sur l’apport par sondage nasogastrique de soupes de concentrés, tandis qu’une perfusion intraveineuse de glucose, bien calculée et surveillée, est mise en place en dernier ressort (photo 5) [4]. Plus spécifiquement que chez le cheval, il est fondamental de détecter et de prendre en charge tout signe de douleur ou de maladie concomitante, de proposer un environnement respectueux du bien-être de l’âne, le moins éloigné possible de son milieu de vie naturel. Il convient d’être particulièrement attentif à associer le compagnon habituel aux soins quotidiens. Ces facteurs sont en effet indispensables pour maintenir un équilibre comportemental positif. Le taux de triglycérides reste le paramètre d’évaluation le plus fiable et un suivi sanguin journalier est essentiel à mettre en place.

CONCLUSION

Herbivore monogastrique comme le cheval, l’âne présente des spécificités alimentaires physiologiques et comportementales qu’il convient de connaître pour apporter un conseil professionnel aux propriétaires. Le suivi de la note d’état corporel est fondamental. Les fourrages plutôt pauvres et ligneux restent la base de son alimentation. Les compléments alimentaires visent exclusivement à apporter des vitamines et des minéraux et, sauf exception, ils ne doivent pas contenir de calories supplémentaires. Les erreurs alimentaires (obésité, risque d’intoxication par surpâturage, déséquilibre alimentaire chez l’ânesse reproductrice ou l’ânon en croissance) sont probablement plus fréquentes que chez le cheval, essentiellement par méconnaissance. Les conséquences d’un équilibre alimentaire défaillant peuvent être mortelles et vont souvent de pair avec des carences en matière de médecine préventive (fourbure, hyperlipémie, affections dentaires et parasitisme digestif à l’origine de douleur, d’amaigrissement ou de coliques).

Références

  • 1. Burden F. Practical feeding and condition scoring for donkeys and mules. Equine Vet. Educ. 2012;24 (11):589-596.
  • 2. Burden FA, Du Toit N, Hazell-Smith E et coll. Hyperlipemia in a population of aged donkeys: description, prevalence, and potential risk factors. J. Vet. Intern. Med. 2011;25 (6):1420-1425.
  • 3. Chabchoub A, Nasri I. Les particularités dentaires chez l’âne. Nouv. Prat. Vét. Équine. 2017;11 (42):48-52.
  • 4. Durham AE, Thiemann AK. Nutritional management of hyperlipaemia. Equine Vet. Educ. 2015;28 (1):60.
  • 5. De Aluja AS, Tapia Pérez G, López F et coll. Live weight estimation of donkeys in central Mexico from measurement of thoracic circumference. Trop. Anim. Health Prod. 2005;37 (Suppl 1):159-171.
  • 6. Donkey sanctuary. Nutrition. In: The Clinical Companion of the Donkey, 2nd ed. 2022:360p.
  • 7. Donkey sanctuary. The Clinical Companion for the Donkey, 1st ed. 2018:277p.
  • 8. Lompech M, Ricard D. Quelles formes de présence asine en France ? Proc. Journées sciences et innovations équines, Saumur. 2019:1-6.
  • 9. Morgan R, Keen J, McGowan C. Equine metabolic syndrome. Vet. Rec. 2015;177 (7):173-179.
  • 10. Morice P. Aide à la prise en charge de l’âne par le praticien vétérinaire sous forme de fiches pratiques. Thèse doctorat vétérinaire, VetAgro Sup. 2019:311p.
  • 11. Pearson RA. Nutrition and feeding of donkey. In: Veterinary Care of Donkeys. Ed. Matthews N, Taylor T. International Veterinary Information Service. 2005:13.
  • 12. Pearson A, Ouassat M. A Guide to Live Weight Estimation and Body Condition Scoring of Donkeys. Centre for Tropical Veterinary Medicine, University of Edinburgh. 2000:21p.
  • 13. Rabier L. L’alimentation de l’âne et ses relations avec les maladies asines. Thèse exercice vétérinaire, ENV de Toulouse. 2012:151p.
  • 14. Svendsen ED. The Professional Handbook of the Donkey, 4th ed. Eds. Duncan J, Hadrill D. 4th ed. Whittet Books. 2008:448p.
  • 15. Valy L. Alimentation de l’ânesse en lactation. Thèse d’exercice vétérinaire, ENV de Toulouse. 2012:125p.

Conflit d’intérêts

Aucun

ENCADRÉ 1 : LE SUIVI DENTAIRE

Les troubles dentaires sont les plus fréquents après les affections des pieds chez l’âne, ce qui justifie l’importance d’un entretien adapté. La dentition de l’âne présente quelques différences notables avec celle du cheval : les dents de l’âne sont moins longues et moins larges, mais aussi plus étroites transversalement. Elles sont également plus dures et leur usure plus lente.

Les maladies dentaires acquises, qui concernent 73 % des ânes âgés de 23 à 31 ans au Royaume-Uni, se manifestent significativement plus à partir de 15 ans. Le traitement des affections dentaires passe par leur prévention. Il convient de réaliser, dans la mesure du possible, une visite dentaire par an pour un âne adulte, plus fréquemment encore lorsqu’il est âgé. Une mauvaise mastication passe en effet facilement inaperçue chez l’âne, moins expressif que le cheval. Il est également utile de vérifier à la naissance l’absence d’anomalie congénitale. Pour l’évaluation de la bouche, le pas-d’âne doit être adapté et de plus petite taille que pour un cheval [3].

ENCADRÉ 2 : INGESTION DE PLANTES TOXIQUES

Afin d’éviter une intoxication, il convient d’éviter le surpâturage, de toujours offrir du fourrage (quitte à utiliser un filet à petites mailles pour ralentir l’ingestion) et d’entretenir correctement la pâture pour ne pas laisser proliférer les plantes toxiques, en veillant à les retirer du pré après l’arrachage car elles deviennent moins amères et plus appétentes une fois sèches. Pour prévenir l’ennui, il est possible d’ajouter dans la pâture des troncs d’arbre non toxiques. Il est aussi recommandé de passer en revue les haies et les branchages accessibles à la limite du pré, ainsi que de rechercher les éventuelles plantes toxiques présentes dans le foin distribué, en particulier le séneçon.

ENCADRÉ 3 : EXEMPLES DE FOURRAGES ADAPTÉS AUX ÂNES

• La paille d’orge est la plus employée car elle constitue aussi une bonne litière ; la paille de blé est plus riche en fibres et moins efficace en litière ; la paille d’avoine, plus riche en énergie et plus chère, peut par exemple être distribuée aux animaux qui doivent prendre du poids.

• Le vétérinaire est parfois réticent à conseiller une alimentation à base de paille par crainte des coliques d’impaction ou des ulcères gastriques. Cependant, une étude montre que ce type d’alimentation ne prédispose pas à ces troubles digestifs chez les ânes avec une dentition correcte, et cela d’autant plus si la paille est introduite progressivement dans l’alimentation et qu’un accès à l’eau et à une aire d’exercice est toujours assuré [3].

• L’herbe pâturée, le foin et l’ensilage d’herbe ne devraient représenter que 25 à 50 % de l’alimentation selon la saison. L’hiver en particulier, du foin et de l’ensilage d’herbe peuvent être ajoutés car l’herbe pâturée est plus pauvre.

• En box et au-dessous de 0 °C, il est possible de distribuer 2 à 3 kg de foin de bonne qualité et 3 à 4 kg de paille.

• Le foin (de graminées classiquement, ou de luzerne plus riche en protéines) doit aussi être choisi selon le moment de la récolte : plus il est coupé tard, moins il sera énergétique. Un foin coupé sur une prairie hébergeant du bétail sera aussi plus riche.

• L’ensilage d’herbe est utilisé pour nourrir plusieurs ânes, car il doit être consommé rapidement. Il est recommandé de le faire analyser, sa qualité nutritionnelle se révélant très variable d’un ensilage à l’autre.

• Les granulés de foin ou les mélanges de paille et de foin hachés sont adaptés aux animaux âgés souffrant de troubles dentaires.

• Les ensilages pour bétail, trop riches en protéineset pas assez en fibres, ne conviennent pas. Les concentréssont réservés aux animaux en gestation, lactationou croissance.

ENCADRÉ 4 : EXEMPLE DE RATION POUR UNE ÂNESSE GESTANTE PUIS EN LACTATION

• Distribution d’un fourrage de qualité moyenne (50 %) et d’un concentré richeen protéines (50 %) en fin de gestation (au cours des 3 derniers mois), car à ce moment-là, la capacité d’ingestion est de 2 kg de matière sèchepour 100 kg de poids vif environ.

• Augmentation de la quantité de protéines et d’énergie digestible après le part avec un fourrage de qualité moyenne (40 %) et un mélange de concentrés riches en énergie et de concentrés riches en protéines (60 %) jusqu’à 3 mois de lactation.

• Diminution de la quantité d’énergie et de protéines de la ration après 3 moisde lactation et jusqu’au sevrage avec du fourrage de qualité moyenne (50 %) et un concentré riche en énergie (50 %).

• Suppression des concentrés après le sevrage si l’ânesse n’est pas au travail [11].

ENCADRÉ 5 : RECOMMANDATIONS PRATIQUES EN CAS DE SURPOIDS

• Réduire progressivement l’apport de granulés pour le stopper en 4 à 6 semaines.

• Introduire de la paille d’orge à volonté dans la ration, la paille non consommée étant ajoutée le jour suivant à la litière. Les ânes peuvent mettre du temps à s’y habituer.

• Envisager une restriction de la pâture, en surface (avec des fils électriques, éviter les barrières en bois que les ânes ont tendance à pousser) plutôt qu’en temps passé, moins efficace.

• Aménager une pâture en couloir pour encourager les ânes à se déplacer.

• Stimuler l’exercice (marche en main, monte, attelage, etc.).

• Mettre à disposition un bloc à lécher ou administrer un complément minéral vitaminé pour un apport adéquat en vitamines et minéraux.

• Ne pas placer les ânes dans des paddocks sans herbe, car cela augmente le risque d’hyperlipémie.

• Monitorer la note d’état corporel et évaluer régulièrement le poids. Une perte de 5 kg par mois ne doit pas être dépassée. De plus, certains ânes ayant été en surpoids pendant longtemps peuvent garder des dépôts de gras et une déformation du chignon, dont il ne faut pas tenir compte lors de la mesure de la note d’état corporel.

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