Les mammites chez la jument - Pratique Vétérinaire Equine n° 219 du 01/10/2023
Pratique Vétérinaire Equine n° 219 du 01/10/2023

MÉDECINE FACTUELLE

Cahier scientifique

Médecine factuelle

Auteur(s) : Jean-Michel VANDEWEERD*, Benoît MAQUET**

Fonctions :
*Namur Research Institute for Life Sciences, université de Namur (Narilis) 61 rue de Bruxelles 5000 Namur (Belgique)

Le plus souvent d’origine bactérienne, les mammites cliniques sont faciles à diagnostiquer. Les formes subcliniques, en revanche, sont plus difficiles à objectiver.

La mammite, ou inflammation de la mamelle, est une maladie fréquemment rencontrée chez les animaux domestiques. Elle semble toutefois être moins prévalente chez la jument que chez la chèvre ou la vache [15]. Cette incidence moindre de la maladie est parfois expliquée par une position plus protégée des mamelles de la jument dans la partie caudo-dorsale du ventre, et une capacité de stockage du lait plus faible. De ce fait, les mamelles et les trayons sont moins sujets aux traumatismes et à l’infection que chez les autres espèces dont les mamelles sont plus larges et plus proches du sol (photos 1a et 1b).

Des rapports de cas isolés sont publiés depuis la moitié du siècle dernier. En 1960, Hajsig et Jakovac ont observé que la levure Rhodotorula mucilaginosa constitue la cause primaire de la mammite chez une jument [10]. Depuis, d’autres agents sont décrits, tels que Clostridium ovis, Streptococcus spp., Pseudomonas aeruginosa, un nématode de l’espèce Cephalobus et Coccidioides immitis [1, 9, 22, 23, 26]. La mammite peut se produire chez un jeune animal. Elle est rapportée chez une pouliche âgée de 15 semaines avec pour agent un streptocoque ß-hémolytique, et chez une autre âgée de 1 semaine en lien avec Streptococcus dysgalactiae [8, 21]. Un cas de lactation inappropriée, décrit par To, suggère que des causes hormonales peuvent être à l’origine du développement anormal de la mamelle [24]. Une mammite à streptocoque est également signalée chez une ânesse gestante [19]. Néanmoins, ces descriptions de cas isolés sont peu informatives pour le praticien équin. La mammite est-elle une affection fréquente ? Comment la diagnostiquer ? Quels sont les traitements possibles ? Ces interrogations sont aussi importantes dans le cadre de la production laitière des juments, une industrie présente dans certains pays comme les Pays-Bas, la France, l’Italie, la Grèce, la Mongolie, le Kazakhstan, la Chine et la Pologne [6, 7, 25]. L’objectif de cet article est de répondre à ces questions dans une démarche de médecine factuelle, c’est-à-dire en combinant le recueil d’informations et l’évaluation des preuves scientifiques.

RECHERCHE DOCUMENTAIRE

Une recherche libre est effectuée dans la base de données bibliographique PubMed et dans Google en utilisant les mots clés « mastitis horses ». Elle permet d’identifier, outre les 10 descriptions de cas isolés, 4 études rétrospectives descriptives, dont 2 menées en Allemagne respectivement en 2009 et 1988 [2, 3]. Une étude descriptive incluant 28 juments a été menée aux États-Unis en 1989 [15]. En 2011 au Brésil, Mota et ses collaborateurs rapportent les résultats diagnostiques des techniques de laboratoire utilisées chez les bovins et appliquées à 55 juments en lactation [17]. Une synthèse narrative par Canisso et son équipe fait le point, principalement sur la base des publications précitées, sur le diagnostic et le traitement des mammites [4]. Une étude analytique, menée en 2022 en Pologne par Domanska et ses collaborateurs, porte sur les indicateurs des mammites subcliniques dans le cadre de la production laitière équine [6]. Les publications internationales sont donc peu nombreuses. Les données descriptives, qui véhiculent un faible niveau de preuve scientifique, doivent être utilisées avec prudence. L’étude polonaise mérite quant à elle, en tant qu’étude analytique, une évaluation approfondie et pourrait constituer l’évidence scientifique la plus élevée. Par ailleurs, deux articles sont rédigés en allemand et un autre en brésilien, ce qui limite leur lecture au résumé en anglais.

DONNÉES ÉPIDÉMIOLOGIQUES

L’étude allemande estime que 5 % des juments mises à la reproduction développent une mammite, ce qui paraît élevé [2]. Les autres essais ne rapportent pas de prévalence. Il est donc difficile d’estimer la fréquence de la maladie par race ou par pays. Canisso rappelle que, même si la mammite de la jument est moins fréquente que chez les ruminants, elle peut avoir des conséquences pour la santé du poulain, comme cela est mentionné dans certains manuels de médecine équine [4]. Ainsi, la transmission de l’agent infectieux peut induire une septicémie [13, 18]. L’agalactie est parfois responsable de malnutrition [14]. La perte de fonction de la glande mammaire est susceptible de compromettre l’allaitement de futurs poulains [13].

La mammite peut apparaître chez les juments allaitantes, à l’approche du poulinage, au cours des 2 ou 3 jours qui suivent la naissance ou plus tard, au tarissement, voire avant la puberté [3, 15]. L’étude rétrospective américaine montre que 42 % des juments affectées le sont pendant la lactation, 28 % déclarent les signes cliniques au cours des 8 semaines après le sevrage, et les autres juments (30 %) n’ont jamais produit de lait [15]. Cette même étude rapporte que les mammites apparaissent, dans l’hémisphère Nord, surtout entre mai et septembre. Cela pourrait correspondre à une période où les insectes sont plus nombreux, ou à un moment où les poulains sont plus âgés et traumatisent davantage les mamelles de leur mère. Après le sevrage, le tarissement de la mamelle n’est pas instantané et du lait continue de s’écouler, favorisant l’entrée d’agents pathogènes. Dans une étude allemande, les cas de mammite se répartissent de la façon suivante : 27,3 % avant le poulinage, 24,2 % immédiatement après et avant le troisième jour, 12,1 % au milieu et à la fin de la lactation, 9,1 % juste après le sevrage et 27,3 % en dehors de la lactation chez des juments non gestantes [3].

DIAGNOSTIC, TRAITEMENT ET PRÉVENTION

Les mamelles de la jument sont divisées en deux parties, gauche et droite. Chaque moitié compte deux (rarement trois) lobules [13]. Si la mamelle comporte trois lobules, trois orifices sont visibles au niveau du trayon. Dans l’étude américaine, la mammite se produit unilatéralement chez 78,6 % des juments. Dans ce cas, elle peut ne concerner qu’un seul lobule (4 cas sur 28).

Plus que les rapports de cas isolés, les études rétrospectives sur des séries sont intéressantes pour identifier les agents pathogènes impliqués. Les bactéries sont la cause principale des mammites. Une étude allemande montre que sur 70 types d’agents isolés, 36 sont des streptocoques (ß-hémolytiques dans 25 cas). Escherichia coli (3 cas), les coliformes (6 cas) et Klebsiella spp. (2 cas) sont plus rares [3]. L’étude américaine conclut que les streptocoques sont les germes les plus fréquents, en identifiant néanmoins des bactéries Gram négatif chez 42 % des juments atteintes [15].

Les preuves scientifiques de haut niveau relatives à la prise en charge clinique (diagnostic, traitement et prévention) sont absentes. Les informations sont fournies via les articles de synthèse et les études rétrospectives précitées. Différents signes cliniques sont décrits : douleur, gonflement, asymétrie, induration, œdème ventral ou des membres, congestion des veines mammaires, soulèvement répété des membres postérieurs, difficulté à se mouvoir, fièvre, anorexie, écoulement purulent ou séro-sanguinolent [4]. La jument suitée a aussi tendance à chasser son poulain. Les examens cytologique et bactériologique sont utilisés pour confirmer la prédominance des neutrophiles et identifier un agent pathogène. Canisso et ses collaborateurs fournissent d’intéressantes informations pratiques sur les techniques de prélèvement [4]. L’échographie est utilisée lors d’une suspicion d’abcédation ou de néoplasie. En cas de développement mammaire, le diagnostic différentiel doit inclure une lactation idiopathique, une néoplasie, une lactation inappropriée chez les jeunes pouliches et une galactorrhée chez les juments gestantes [13].

Le traitement médical de la mammite vise à limiter l’inflammation par une action parentérale et des soins locaux. La traite fréquente, deux à trois fois par jour, est conseillée. Une antibiothérapie ciblée est préconisée, par voie générale et/ou locale. L’ablation mammaire peut se révéler nécessaire lors de mammite chronique ou de néoplasie. Ce n’est pas une opération courante en raison du risque d’hémorragie. Les modalités de prévention reposent sur le bon sens et non sur les résultats scientifiques. Il est ainsi conseillé de surveiller et de maintenir les mamelles propres pendant 8 semaines après le sevrage, de contrôler les populations d’insectes, de ne pas tarder à sevrer, et de limiter les risques de traumatisme lors des interactions dans le troupeau.

DIAGNOSTIC DES MAMMITES SUBCLINIQUES

Arbitrairement, une mammite aiguë se produit et évolue en 7 jours, alors qu’une mammite chronique se prolonge au-delà de cette période [4]. Une mammite subclinique est caractérisée par l’absence de signes cliniques et son diagnostic présente un intérêt dans le cadre de l’industrie laitière. L’article de Domanska et son équipe informe de façon intéressante sur le secteur du lait équin [6]. En nutrition humaine, il est administré aux enfants allergiques au lait de vache et à ceux qui présentent de multiples allergies alimentaires ou des entérocolites induites par les protéines alimentaires. Il est aussi utilisé dans l’alimentation des adultes immunodéprimés. Dans le secteur non alimentaire, le lait de jument est employé dans la composition de produits cosmétiques. La composition du lait est largement influencée par l’alimentation de la jument, la durée de la lactation, et la santé de la mamelle [16]. D’après les études de Colavita et de Kaic, la mammite clinique est rare dans les fermes équines [5, 12]. Les formes subcliniques semblent plus fréquentes. Les auteurs fondent leurs propos uniquement par la synthèse narrative de Canisso et ses collaborateurs et sur un article général d’anatomopathologie, ce qui les rend responsables de leur hypothèse [4, 11]. D’après eux, la détection d’une mammite subclinique est aussi importante chez les juments que chez les vaches laitières. Cependant, il n’existe pas actuellement de seuil équin établi dans les analyses de la composition en cellules somatiques (somatic cell count). Ils observent que les études chez le cheval publient uniquement des résultats de bactériologie. Leur objectif est de documenter le comptage cellulaire (neutrophiles, macrophages et lymphocytes), la conductivité électrique du lait (equine milk conductivity), et d’établir un index bactériologique chez la jument laitière. Ils ont observé et comparé 27 juments de 3 à 16 ans, dont 15 présentant des signes cliniques de mammite, au cours d’une période de 183 jours de lactation, et 12 juments saines pendant cette même période. Tous les animaux sont maintenus dans des conditions similaires de stabulation et d’alimentation. Les techniques de mesure des paramètres et d’identification bactériologique sont décrites précisément et les statistiques élaborées. Dans le groupe des juments sans signes cliniques, les auteurs identifient celles qui affichent des paramètres biologiques significativement supérieurs et considèrent ces animaux comme atteints de mammite subclinique. Dans cette étude, les bactéries isolées sont Escherichia coli, Salmonella spp., Campylobacter spp., Yersinia enterocolitica, Brucella spp., Mycobacterium spp., Bacillus cereus, Cronobacter sakazakii, Streptococcus equi subsp. zooepidemicus, Rhodococcus equi, Streptococcus dysgalactiae subsp. equisimilis, Clostridium difficile et Burkholderia mallei, à la fois dans les cas cliniques et subcliniques. Les auteurs estiment que la transition d’une mammite subclinique à une forme clinique est effective lorsque le taux de cellules somatiques passe de 5 995 x 103/ml à 12 472 × 103/ml. Dans la discussion, ils rapportent que des valeurs physiologiques variant de 17 x 103/ml à 365 x 103/ml sont présentées comme normales par certains auteurs. D’autres estiment que la transition vers la mammite clinique se situe lorsque le comptage de cellules somatiques excède 500 x 103/ml (20) ou 100 x 103/ml [2]. Ces écarts importants indiquent que différents paramètres influencent les données, comme les techniques d’analyse. Par ailleurs, les valeurs de spécificité et prédictives positives, dans l’étude polonaise, sont très faibles pour différents seuils. D’autres travaux de recherche se révèlent dès lors nécessaires, notamment via une analyse de la courbe receiver operating characteristic (ROC) qui permet d’optimiser la sensibilité et la spécificité selon un seuil établi.

CONCLUSION

Si une mammite clinique est facile à reconnaître chez la jument, les valeurs publiées jusqu’à présent pour diagnostiquer une forme subclinique sont à prendre avec recul. Les vétérinaires qui exercent dans les fermes équines de production laitière ont intérêt à établir leurs propres références.

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Conflit d’intérêts

Aucun

ÉLÉMENTS À RETENIR

• Les mammites sont bien décrites chez la jument, mais leur prévalence est peu connue. Selon une étude publiée en Allemagne, elles affectent 5 % des juments reproductrices.

• L’industrie laitière équine se développe dans certains pays et le praticien équin est amené à considérer l’éventualité d’une mammite subclinique.

• Si la mammite clinique est facile à identifier, il reste difficile de déterminer un seuil pour le taux de cellules somatiques dans le lait, pourtant utile dans le cadre du diagnostic d’une mammite subclinique.

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