Dompéridone versus sulpiride pour l’induction de la lactation chez la jument non gravide - Pratique Vétérinaire Equine n° 0216 du 09/12/2022
Pratique Vétérinaire Equine n° 0216 du 09/12/2022

CAHIER PRATIQUE

Fiche thérapeutique

Auteur(s) : Yassine MALLEM**, Jean-François BRUYAS (dipECAR)****

Fonctions :
** Unité de pharmacologie et de toxicologie
**** Unité de biotechnologies et pathologie de la reproduction
***Oniris
****101 route de Gachet
*****44300 Nantes

En raison de ses propriétés pharmacologiques et puisqu’elle est reconnue comme substance essentielle pour le traitement des équidés, la dompéridone serait à privilégier. Néanmoins, la formulation galénique disponible en France est peu pratique.

La gestion de poulains orphelins ou rejetés par leur mère est un réel défi à relever en urgence. La possibilité d’induire une lactation chez des juments en dehors de toute gestation est clairement démontrée, de même qu’il est possible de leur faire adopter un poulain (encadré 1). De la même manière, il est possible de stimuler la lactation de juments présentant une agalaxie post-partum (poulinage prématuré) ou une faible lactation. L’induction de la lactation est réalisée en stimulant la sécrétion de prolactine hypophysaire. Cette dernière répond à un système inhibiteur dominant, dont l’acteur principal est la dopamine. L’administration d’un antagoniste de la dopamine, comme la dompéridone ou le sulpiride, bloque donc cette action inhibitrice et permet ainsi d’accroître la sécrétion de prolactine.

Propriétés pharmacologiques et efficacité clinique

La dompéridone et le sulpiride sont des neuroleptiques, la première dérivée des butyrophénones et le second de la famille des benzamides [2, 3]. Ces molécules sont utilisées chez la jument non gravide comme galactogènes via une stimulation de la sécrétion de la prolactine [7, 9]. Cette action est attribuée principalement aux effets antagonistes des récepteurs dopaminergiques D2, localisés sur les cellules lactotrophes de l’hypophyse antérieure [4, 9, 13, 16]. Les propriétés pharmacocinétiques de la dompéridone et son efficacité clinique pour l’induction de la lactation chez la jument non gravide sont peu documentées, cette dernière restant discutable à ce jour [13]. Des points de vue pharmacologique et réglementaire (substance reconnue comme essentielle), cette molécule serait à privilégier, avec une administration orale possible hors autorisation de mise sur le marché (AMM). Cependant, les formulations commerciales humaines conduisent à distribuer, à chaque prise, 11 comprimés pour 100 kg, alors que les dosages des formulations humaines de sulpiride réduisent les doses à 1 comprimé pour 100 à 130 kg. De plus, sa faible et lente absorption digestive et la variabilité interindividuelle de sa biodisponibilité nécessitent des ajustements posologiques (dose et durée de traitement).

Les études comparant la dompéridone au sulpiride sont peu nombreuses. Quelques-unes décrivent un effet équivalent sur l’induction et la production de lait [6, 7]. La préférence de certains praticiens pour l’usage du sulpiride trouve probablement sa justification dans une meilleure biodisponibilité systémique de ce dernier lorsqu’il est utilisé sous forme injectable [10, 14]. La dompéridone traverse la barrière hémato-encéphalique moins facilement que le sulpiride en raison de son poids moléculaire élevé et du fait qu’elle est le substrat des pompes à efflux, aussi ne devrait-elle pas entraîner d’effets comportementaux par une action centrale [1, 5, 12]. Si son excrétion dans le lait maternel n’est pas évaluée chez la jument, son aptitude limitée à franchir les membranes pourrait lui conférer un avantage sur le sulpiride, sans que cela soit prouvé à ce jour. En effet, la présence de quantités importantes d’agents anti-dopaminergiques dans le lait maternel pourrait se révéler neurotoxique pour le poulain, en raison de la forte perméabilité de la barrière hémato-encéphalique au cours des premiers jours après la naissance.

La seule étude qui compare la production laitière induite par un traitement biquotidien (toutes les 12 heures) per os de dompéridone (1,1 mg/kg) et par voie intramusculaire de sulpiride (0,5 mg/kg) ne met en évidence aucune différence significative quant à la quantité et à la composition du lait produit [6]. La formulation injectable de sulpiride, qui était disponible en médecine humaine, n’est plus accessible. Compte tenu des éléments pharmacocinétiques, dont ceux issus d’une étude comparative des différentes voies d’administration, il convient de conseiller, lors de l’administration orale de sulpiride, d’utiliser le triple de la dose injectable, soit 1,5 mg/kg toutes les 12 heures [10].

Usage thérapeutique

Le traitement inducteur est efficace à condition de le réaliser chez des juments cyclées et de commencer alors qu’elles ne sont pas sous imprégnation progestative. Ainsi, le protocole débute le premier jour par une injection lutéolytique de prostaglandine F2α [8]. L’administration per os biquotidienne de dompéridone (à raison de 1,1 mg/kg) ou de sulpiride (à la dose de 1,5 à 2 mg/kg) est mise en place. À partir du 4e ou 5e jour de traitement, la jument est traite plusieurs fois par jour, 6 fois étant un bon compromis (encadré 2). Dès que la quantité de lait produite par 24 heures atteint 3 litres, l’adoption peut être entreprise (en général après 5 à 8 jours de traitement et 3 à 5 jours de traite) (encadré 3 en ligne). La production quotidienne de lait doit ensuite être vérifiée pour s’assurer que le poulain dispose d’une quantité suffisante. Parfois, il est nécessaire de le complémenter les premiers jours avec des biberons de lait artificiel, mais cette distribution ne doit pas être trop fréquente (au maximum un biberon toutes les 3 à 5 heures), afin que le poulain aille stimuler la mamelle entre chaque biberon. En général, le traitement est poursuivi jusqu’à une durée totale de 2 semaines. La lactation se maintient ensuite via les stimulations multiples et quotidiennes de la mamelle par le poulain.

Encadré 1

Choix de la jument nourrice

Il est conseillé de bien choisir la future nourrice. Pour cela, il convient de privilégier une jument qui a déjà eu au moins un poulain et qui l’a allaité, afin d’avoir une estimation préalable de son instinct maternel et de sa capacité à produire du lait. En outre, certains auteurs estiment que la mamelle des juments qui n’ont jamais allaité répond moins bien au traitement inducteur en produisant notamment une moindre quantité de lait.

Encadré 2

Traite de la jument avant l’adoption

Pour faciliter la traite manuelle 6 fois par jour avant de procéder à l’adoption, une dose de 2,5 à 5 UI d’ocytocine est injectée au préalable. L’utilisation d’un tire-lait est également recommandée. Dans l’urgence, en l’absence d’un tire-lait pour jument, il est possible d’en fabriquer un à l’aide d’une grosse seringue de 60 ml. Il suffit de couper totalement l’extrémité côté injection afin de pouvoir rentrer le piston de la seringue par le côté opposé à celui habituellement utilisé (photo). L’autre extrémité, munie d’une sorte d’ailette d’appui, est ainsi appliquée contre la mamelle sans générer de douleur et, en tirant sur le piston, l’extraction du lait est obtenue par aspiration.

Encadré 3

Protocole d’adoption

Afin de faciliter l’adoption, il est conseillé, quand cela est possible, de mettre le poulain à adopter à proximité de la jument dès le début du traitement, afin qu’elle puisse le voir et le sentir, mais sans autre contact physique. Toutefois, cette mesure facilitatrice pour la suite n’est pas obligatoire. Le protocole d’adoption est étudié pour que la jument accepte le plus rapidement possible et sans réaction dangereuse l’orphelin. Une première technique consiste à procéder, au moment où le poulain est approché de la jument (jusqu’à ce qu’elle l’accepte) puis de la mamelle, à une stimulation mécanique manuelle intravaginale des parois du vagin et du col. Les stimulations doivent être vigoureuses pour mimer ce qui se produit au moment du poulinage.

Pour éviter la réalisation de ces stimulations vaginales, différents traitements médicaux ont été testés. Si les injections d’ocytocine sont inefficaces, celle d’une dose massive (dose lutéolytique triplée ou quadruplée) de prostaglandine F2α naturelle (dinoprost) ou d’un de ses agonistes, le cloprosténol, permettrait une adoption rapide et en douceur du poulain. Les agonistes ayant peu ou pas d’activité utérokinétique, ils sont peu efficaces pour induire cet état de tolérance tout à fait particulier. Au cours des minutes qui suivent l’injection, les effets secondaires des prostaglandines apparaissent, avec notamment une abondante sudation qui est alors le signal pour débuter le processus d’adoption en approchant le poulain de la jument. Une fois qu’elle l’accepte, il est possible de l’approcher de la mamelle. En règle générale, l’acceptation du poulain par la jument se produit en moins de 15 minutes [8].

Références

1. Ambrojo KS, Gardon Poggi JC, Corzano MM. Physiology and metabolic anomalies of dopamine in horses: a review. In: Dopamine: Health and Disease. IntechOpen. 2018:142p.

2. Barone JA. Domperidone: a peripherally acting dopamine 2-receptor antagonist. Ann. Pharmacother. 1999;33(4):429-440.

3. Beaulieu JM, Borrelli E, Carlsson A et coll. Dopamine receptors (version 2019.4) in the IUPHAR/BPS Guide to Pharmacology Database. IUPHAR/BPS Guide to Pharmacology CITE. 2019(4):1-28.

4. Ben-Jonathan N, Hnasko R. Dopamine as a prolactin (PRL) inhibitor. Endocr. Rev. 2001;22(6):724-763.

5. Champion MC, Hartnett M, Yen M. Domperidone, a new dopamine antagonist. CMAJ. 1986;135(5):457-461.

6. Chavatte-Palmer P, Arnaud G, Duvaux-Ponter C et coll. Quantitative and qualitative assessment of milk production after pharmaceutical induction of lactation in the mare. J. Vet. Intern. Med. 2002;16(4):472-477.

7. Daels PF, Duchamp G, Porter D. Induction of lactation and adoption of foals by non-parturient mares. Proc. AAEP annual convention. 2002;48:68-71. 

8. Daels P, van Heule M, Revah I et coll. Protocole d’induction de la lactation chez la jument non suitée et technique d’adoption du poulain par une jument en lactation induite. Nouv. Prat. Vét. Equine. 2020;14(52):173-178.

9. Decra L. Equidone Gel freedom of information summary. NADA141–314. Washington, DC: US FDA, 2010.

10. Giorgi M, Ozdemir M, Camillo F et coll. Pharmacokinetics of sulpiride after intravenous, intramuscular, and oral single-dose administration in nurse mares. J. Equine Vet. Sci. 2013;33(7):533-538.

11. Guillaume D, Chavatte-Palmer P, Combarnous Y et coll. Induced lactation with a dopamine antagonist in mares: different responses between ovariectomized and intact mares. Reprod. Domest. Anim. 2003;38(5):394-400.

12. Nieto JE, Maher O, Stanley SD et coll. In vivo and in vitro evaluation of the effects of domperidone on the gastrointestinal tract of healthy horses. Am. J. Vet. Res. 2013;74(8):1103-1110.

13. Plumb DC. Domperidone. In: Plumb’s Veterinary Drugs. 2022. https://plumbs.com/features/drug-monographs/

14. Podico G, Migliorisi AC, Wilkins PA et coll. Successful induction of lactation, foal grafting and maintenance of pregnancy in a nonparturient Thoroughbred mare. Equine Vet. Educ. 2022;34(1):e1-e10.

15. Redmond LM, Cross DL, Strickland JR et coll. Efficacy of domperidone and sulpiride as treatments for fescue toxicosis in horses. Am. J. Vet. Res. 1994;55(5):722-729.

16. Strickland JR, Cross DL, Birrenkott GP et coll. Effect of ergovaline, loline, and dopamine antagonists on rat pituitary cell prolactin release in vitro. Am. J. Vet. Res. 1994;55(5):716-721.

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