Résorption odontoclastique et hypercémentose chez le cheval senior - Pratique Vétérinaire Equine n° 197 du 01/01/2018
Pratique Vétérinaire Equine n° 197 du 01/01/2018

DENTISTERIE ÉQUINE

Cahier pratique

Fiche technique

Auteur(s) : Pierre Chuit

Fonctions : Cabinet vétérinaire
Case postale 107
1297 Founex, Suisse
chuit@worlcom.ch

La résorption odontoclastique et l’hypercémentose des dents équines (equine odontoclastic tooth resorption and hypercementosis [EOTRH]) constituent un syndrome qui atteint les dents incisives et canines des équidés âgés, de sexe mâle principalement.

Parmi les anciens, cette affection ne semble être décrite que par Goubaux et Barrier, dans leur ouvrage De l’extérieur du cheval : « Ces déplacements continuels subis par les chicots réveillent l’activité du périoste alvéolaire, dont l’irritation se traduit par la production de couches osseuses très denses qui se déposent au fur et à mesure autour de la dent ébranlée et la consolident dans son alvéole, en même temps qu’elles agrandissent sa surface de frottement » [1].

Dans leur Traité de thérapeutique chirurgicale des animaux domestiques (1923), Cadiot et Almy ne citent pas cette maladie.

Auparavant, Girard, dans le Traité de l’âge du cheval (1834), reconnaît seulement l’existence du tartre qui se met en couche épaisse à la base des dents.

C’est au meeting annuel de l’American Association of Equine Practitioners (AAEP), en 2006, que cette notion d’hypercémentose évolue en EOTRH, sans la nommer officiellement, lors d’une lecture de Robert C. Gregory intitulée « Chronic incisor periodontal disease with cemental hyperplasia and hypoplasia in horses » [2].

La même année, David O. Klugh, en décrivant les affections parodontales des incisives, fait la description d’une lyse sur l’apex des dents, puis d’une induction aux ostéoblastes pour former du cément.

Par la suite, les études se précisent, et cette affection des incisives et des canines est enfin baptisée EOTRH [4].

Symptomatologie et diagnostic

Les signes cliniques indicatifs d’EOTRH observés le plus souvent sur le terrain sont des dents incisives de grande longueur, bordées d’une gencive altérée et déformée par une hypercémentose qui entoure la racine (photo 1). Cette gencive présente un liséré renflé souvent blanchâtre entourant le bord gingival des incisives et est parsemée de petits points rouges (photos 2 et 3). Très fréquemment, les dents sont recouvertes d’une épaisse couche d’aliments dégageant une forte odeur (photo 4a). Une fois cette pâte enlevée, une accumulation de tartre est visible, qui doit être différenciée du cément (photo 4b).

La douleur est immédiatement manifeste lors de la pose d’un pasd’âne à plaques sur les incisives. La pression induite conduit, en effet, à des signes d’intolérance à cet appareil.

Une dent mobile va aussi réagir à cette pression (photo 5).

Dans de tels cas, il est recommandé d’employer les plaques destinées à l’appui sur les barres. L’enrobage de ces dernières par quelques tours de bande type Coban® ou Vetrap® améliore le confort du cheval pendant l’examen. Des bouts de tuyau en PVC de 5 à 6 cm de diamètre peuvent aussi être employés (photo 6).

Le propriétaire signale généralement assez tôt que son cheval manifeste de l’appréhension à mordre des aliments comme les carottes ou les pommes, et qu’il semble souffrir en buvant de l’eau trop fraîche. Souvent un amaigrissement est remarqué, et l’examen de la table des dents mâchelières permet de déterminer si cela est dû à une simple appréhension de saisir les aliments ou si d’autres complications existent.

En s’approchant de la bouche de l’animal, une halitose importante est notée.

Une fois le diagnostic établi, il est conseillé de réaliser des clichés radiographiques pour mesurer l’étendue de l’atteinte, bien que, dans les cas avérés, cela ne modifie guère le traitement.

Traitement

Dans les cas d’EOTRH diagnostiqués précocement, le traitement peut être tenté. Cependant, les chevaux sont souvent présentés bien trop tard, quand la maladie est à un stade avancé. Si la ou les dents ne sont pas un tant soit peu mobiles, le premier geste consiste à diminuer la longueur des dents antagonistes de 2 mm, afin de réduire la pression. Pour cela, chez le cheval âgé, la scie Dremel® est à préférer, par rapport aux ébranlements d’une râpe à disque ou d’une fraise (photo 7).

Plusieurs thérapeutiques sont mentionnées dans les publications, telles que l’administration d’antibiotiques (doxycycline ou métronidazole), de glucocorticoïdes (dexaméthasone), une cure de prednisolone per os, des injections locales de triamcinolone, des rinçages à la chlorhexidine et l’enlèvement du tartre. Il semblerait à l’heure actuelle que seule l’évulsion soit efficace.

Un complément à base de Cordyceps militaris, de Ganoderma lucidum, d’Antrodia camphorata et de Pleurotus eryngii (EquiDent®(1)) semble être une bonne aide pour soulager la douleur et protéger les dents et les gencives. Néanmoins, nous n’en avons aucune expérience, ayant toujours été confrontés à des stades avancés.

Technique d’extraction

Tout d’abord, l’avulsion de la ou des dents atteintes nécessite de prévoir du temps et un matériel adapté (encadré et photos 8a et 8b, 9 et 10). L’intervention est réalisée sous sédation (α2-agonistes avec éventuellement du butorphanol). Des infiltrations d’anesthésiques dans la gencive et le long de l’espace parodontal peuvent se révéler utiles. De plus, sur les vieilles dents, le canal pulpaire est souvent grand ouvert, ce qui permet d’injecter ces produits. La préparation consiste à couper et à déchirer les ligaments parodontaux en repoussant la gencive sur les quatre faces à l’aide de différents élévateurs. Cette procédure est plus ou moins longue, mais essentielle pour le succès de l’extraction. Pour l’extraction en elle-même, la forme de l’incisive doit être prise en compte dans le choix du davier. Une fois le davier posé et bien serré, les mors ne doivent pas tourner autour de l’extrémité libre. Ensuite, il s’agit d’imprimer un mouvement de rotation dans l’axe de la dent, mollement pour prévenir le risque de fracture. Tous les deux ou trois mouvements, il est recommandé de faire une pause de quelques secondes à la fin de chaque mouvement de rotation, pour donner le temps aux ligaments de se rompre. Selon la dent, la longueur et l’état de la racine, il est possible de discerner rapidement le moment où la dent va s’évulser.

La recherche de séquestres est réalisée avec les daviers à esquilles. Par la suite, la cavité se tapisse naturellement de couches de cément.

Soins postopératoires

Les soins postopératoires consistent en des irrigations abondantes et biquotidiennes de la bouche au jet d’eau, jusqu’à complète cicatrisation. Le propriétaire doit être prévenu qu’une fois les incisives retirées, la langue peut pendre, surtout si les mandibulaires ont été enlevées (photo 11).

Une fois l’intervention achevée, la sédation peut être antagonisée par l’administration intraveineuse (IV) lente d’atipamézole(2) à la dose de 0,025 à 0,1 mg/kg de poids vif (prévoir une dizaine de minutes pour surveiller l’éventuelle apparition d’effets secondaires) [3]. Deux autres molécules sont disponibles hors de France, la tolazoline (à 1 à 4 mg/kg IV) et la yohimbine (à 0,025 à 0,1 mg/kg IV), pour obtenir le même effet et suivant les mêmes précautions. La bradycardie et l’hypomotilité intestinale induites par la sédation dureront ainsi moins longtemps et le cheval pourra se réalimenter dans un délai plus court. En effet, l’envie de l’animal de plonger pour attraper avec frénésie un bout de paille une fois la tête libérée est toujours surprenante après une telle intervention.

La mise en place de traitements antiinflammatoires et analgésiques est rarement nécessaire. Le rinçage de la bouche à l’aide d’un tuyau d’arrosage remplace avantageusement les antibiotiques.

L’absence des dents incisives, même lorsqu’elle est totale, ne requiert aucun régime alimentaire particulier tant que les dents mâchelières fonctionnent normalement (photo 12).

  • (1) CME Horse GmbH, Dr Christian Müller- Ehrenberg, Auf der Laer, D-48157 Münster, http://www.better4horses.com

  • (2) Administration hors autorisation de mise sur le marché, mais utilisable chez le cheval selon la cascade de prescription et la liste des substances essentielles (temps d’attente de 6 mois pour la filière viande).

  • 1. Goubaux A, Barrier G. De l’extérieur du cheval. Éd. Asselin et Houzeau. 1884:692-693.
  • 2. Gregory RC, Fehr J, Bryant J. Chronic incisor periodontal disease with cemental hyperplasia and hypoplasia in horses. Proc. AAEP Indianapolis, USA. 2006:312-316.
  • 3. Hubbell JAE, Muir WW. Antagonism of detomidine sedation in the horse using intravenous tolazoline or atipamezole. Equine Vet. J. 2006;38 (3):238-241.
  • 4. Staszyk C, Bienert A, Kreutzer R et coll. Equine odontoclastic tooth resorption and hypercementosis. Vet. J. 2008;178:372-379.

CONFLIT D’INTÉRÊTS : AUCUN

ENCADRÉ : MATÉRIEL NÉCESSAIRE

→ Licol spacieux et pas-d’âne à appui sur les barres ou tuyau en PVC de 5 à 7 cm de diamètre.

→ Élévateurs de différentes largeurs pour dégager et repousser la gencive.

→ Davier écarteur pour incisives et élévateurs de 5 et 8 mm de large.

→ Daviers à incisives.

→ Seringue pour anesthésie locale.

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