Hormonologie de la gestation : application au diagnostic de gestation - Ma revue n° 017 du 01/01/2017 - Le Point Vétérinaire.fr
Ma revue n° 017 du 01/01/2017

Fiche – Diagnostic

Auteur(s) : Jean-François Bruyas

Fonctions : Unité de pathologie
et de biotechnologies
de la reproduction,
Oniris, École nationale
vétérinaire, agroalimentaire
et de l’alimentation
Nantes-Atlantique,
BP 40706,
44307 Nantes Cedex 03
jean-francois.bruyas@oniris-nantes.fr

La palpation et l’échographie transrectales sont les outils les plus simples, les plus rapides et les plus précoces – mais demeurant applicables à tous les stades – pour le diagnostic de gestation chez la jument. Ponctuellement, cependant, il peut être nécessaire d’effectuer un diagnostic de gestation par dosage hormonal lorsqu’un examen transrectal est difficile à mettre en œuvre, voire impossible : juments de races de petit format (shetland, chevaux miniatures américains, Falabella, etc.), conditions de sécurité d’un examen transrectal non réunies (absence de moyen de contention adapté, réactions violentes de la jument, etc.), refus de la part du propriétaire de faire pratiquer un examen transrectal (photo). Face à de telles situations, il est utile de connaître les méthodes qui peuvent être utilisées. La première étape consiste à déterminer à quel stade de gestation la femelle se situe afin de savoir quelle (s) hormone (s) doser et avec quelle fiabilité le statut gravide ou non gravide sera annoncé.

Physiologie et dosages disponibles

Un rapide rappel de la physiologie endocrinienne de la gestation permet de faire le bilan des dosages pouvant être réalisés.

Early pregnancy factor

Chez tous les mammifères, la présence de l’EPF (early pregnancy factor) a été décrite dès le 3e jour après la fécondation et pendant les 3 à 4 premières semaines de la gestation. Ce facteur, dont la nature moléculaire est actuellement non identifiée, n’est reconnu que par son activité lors d’un test complexe d’inhibition de formation de rosette d’hématies humaines [4, 8]. Cependant, un kit Elisa “ECF Horse Test” avait été commercialisé outre-Atlantique pour dépister l’EPF et distinguer les juments gravides de celles qui ne le sont pas entre le 3e et le 30e jour de gestation. Ce kit a fait l’objet de plusieurs essais qui ont tous conclu à sa non-fiabilité [1, 2, 6, 9].

Progestérone

Après l’ovulation, le corps jaune, en raison de la présence de l’embryon, n’est pas lysé et se maintient en place, et, avec lui, sa sécrétion de progestérone qui assure le maintien de la gestation. Avec le début de la placentation, vers le 40e jour, des corps jaunes secondaires(1) se mettent en place, qui vont ajouter leur propre sécrétion de progestérone à celle du corps jaune primaire pour garantir le maintien de la gestation (figure 1). À partir du 80e au 100e jour (la date varie selon les gestations), la progestérone d’origine lutéale n’est plus indispensable au maintien de la gestation, et les corps jaunes primaire et secondaires dégénèrent progressivement pour ne plus être actifs vers le 120e au 150e jour [5]. L’unité fœto-placentaire assure alors le maintien de la gestation en sécrétant non pas de la progestérone, mais des progestagènes, essentiellement des 5α-pregnanes, qui ne sont pas à l’origine d’une réaction croisée avec la plupart des techniques actuelles de dosage de la progestérone (figure 2). En conséquence, un dosage de progestérone sanguine ne permet jamais à lui seul d’établir un diagnostic de gestation avec certitude : une jument peut avoir une progestéronémie élevée alors qu’elle est soit gravide, soit en phase lutéale cyclique, soit porteuse d’un corps jaune persistant du fait d’une mortalité embryonnaire ou d’une ovulation survenue en fin de phase lutéale. À l’inverse, une jument avec une progestéronémie faible est soit non gravide, soit gravide de plus de 100 à 150 jours. Exceptionnellement, certaines juments gravides entre 3 et 5 semaines ont une progestéronémie également assez faible. Aucun laboratoire ne dose en routine les 5α-pregnanes et aucun kit de dosage n’est disponible.

Hormone chorionique équine

Au début de la placentation, des cellules du chorion envahissent l’endomètre pour former les cupules endométriales qui vont sécréter entre le 40e et le 90e au 100e jour de gestation l’hormone chorionique équine (eCG [equine chorionic gonadotropin], ex-PMSG [pregnant mare’s serum gonadotropin]) [3]. La mise en évidence de cette hormone signe, en principe, une gestation qui se situe entre le 40e et le 90e jour. Elle conduit néanmoins parfois à des diagnostics de gestation faussement positifs : une jument qui avorte pendant la période d’activité des cupules endométriales peut présenter un maintien de la sécrétion d’eCG jusqu’au 100e jour de gestation, et dans certains cas pendant bien plus longtemps que cela [3]. En revanche, les juments gravides de mules présentent de très faibles niveaux de sécrétion de dCG (donkey CG) et peuvent faire l’objet de tests faussement négatifs, tout comme les ânesses [3]. Le laboratoire DRG commercialise à la fois des kits spécifiques de détection de l’eCG semi-quantitatifs facilement utilisables en pratique (figure 3). D’autres kits de dosage de l’eCG quantitatifs nécessitent le recours à un lecteur Elisa sur plaque.

Œstrogènes

L’unité fœto-placentaire est une source très abondante d’œstrogènes dont les taux sanguins et urinaires atteignent des niveaux largement supérieurs à ceux des juments en œstrus dès le 100e jour de gestation (figure 4) [5]. À partir de cette date, la mesure de l’œstradiolémie constitue un excellent diagnostic de gestation qui, de plus, atteste de la viabilité du fœtus. Dès la mort fœtale et, qui plus est, dès un avortement, la sécrétion œstrogénique s’arrête. Il semble qu’il existe exceptionnellement des juments avec un dérèglement endocrinien (le plus souvent en présence de tumeurs ovariennes) qui puissent être la source de diagnostics faussement positifs. Au-delà du 100e jour de gestation, les résultats faussement négatifs sont assez rares. Le taux plasmatique d’œstrogènes diminue progressivement au cours des 2 à 3 derniers mois de la gestation [5].

Relaxine

Le placenta sécrète d’autres hormones dont la relaxine mise en évidence dans le plasma par chromatographie à partir du 80e jour de gestation [5, 7]. Cependant, des essais de mise en évidence semi-quantitative avec le kit utilisé chez la chienne et de dosage Elisa quantitatif de la relaxine canine ont prouvé que ces dosages n’étaient pas utilisables chez la jument [7].

Quel dosage et quand ?

Le choix du ou des dosages à réaliser diffère selon le stade de la gestation, présumé ou connu (quiz).

• Avant 40 à 45e jour de gestation, aucun dosage ne permet d’établir un diagnostic de gestation. Une mesure de la progestéronémie montrant l’absence de sécrétion de cette hormone peut, quant à elle, permettre de conclure à une non-gestation, mais l’inverse n’est pas vrai : en effet, la phase lutéale d’un cycle de jument étant de 14 jours, deux tiers des prélèvements chez une jument non gravide ne permettent pas de conclure et, chez l’ânesse, le cycle étant de 28 jours, c’est le cas pour les trois quarts des prélèvements.

• À partir du 40e au 45e jour et jusqu’au 90e jour, il est possible chez la jument de mettre en évidence (par un test semi-quantitatif) ou de doser l’eCG. Quelques rares cas de résultats faussement positifs sont possibles chez les juments qui ont avorté pendant cette période et pour lesquelles les cupules endométriales persistent après l’arrêt de la gestation.

• À partir du 50e au 60e jour et jusqu’au 100e jour de gestation, un dosage couplé de la progestéronémie et de l’œstradiolémie permet, pour la majorité des juments gravides, de faire un diagnostic de gestation ou d’identifier les juments non gravides, à condition de faire appel à un laboratoire de dosage qui puisse fournir ses propres valeurs de référence en ce qui concerne le dosage des hormones stéroïdiennes. En effet, à ce stade de la gestation, il est possible de remarquer, à la fois, une progestéronémie élevée en raison des sécrétions lutéales et une œstradiolémie marquée correspondant aux valeurs observées au moment de l’œstrus du fait de la sécrétion placentaire.

• Au-delà du 100e jour de gestation, un simple dosage de l’œstradiolémie (ou des œstrogènes totaux) permet de confirmer ou d’infirmer une gestation. En effet, les concentrations œstrogéniques alors présentes au niveau sanguin sont largement supérieures à celles observées chez des juments en œstrus.

  • (1) Les juments gravides de mules, ou les ânesses, n’ont pas systématiquement de corps jaune secondaire.

  • (1) Voir réponses au dos.

  • 1. Horteloup MP, Threfall WR, Funk JA. The early conception factor (ECFreg;) lateral flow assay for non-pregnancy determination in the mare. Theriogenology. 2005;64:1061-1071.
  • 2. Marino E, Threlfall WR, Schwarze RA. Early conception factor latéral flow assays for pregnancy in the mare. Theriogenology. 2009;71:877-883.
  • 3. de Mestre AM, Antczak DF, Allen WR. Equine Chorionic Gonadotropin (eCG). In: Equine reproduction. 2nd ed. Ed. McKinnon AO, Squires EL, Vaala E, Varner DD. Wiley-Blackwell publication, Ames, 2011:1648-1664.
  • 4. Morton H, Hegh V, Clunie GJA. Studies of the rosette inhibition test in pregnant mice: evidence of immunosuppression Proceedings of the Royal Society of London. 1976;193:419-431.
  • 5. Ousey JC. Endocrinology of pregnancy. In: Equine reproduction. 2nd ed. Ed. McKinnon AO, Squires EL, Vaala E, Varner DD, Wiley-Blackwell publication, Ames, 2011:2222- 2244.
  • 6. Parker E, Tibary A, Vanderwall DK. Evaluation of new early pregnancy test in mares. J. Equine Vet. Sci. 2005;25:66-69.
  • 7. Ponthier J, Van de Weert ML, Deleuze S. Diagnostic de gestation chez la jument par un test rapide de dosage semi-quantitatif de la relaxine. Compte rendu des 35es journées Avef, Deauville. 2007:396-398.
  • 8. Takagi M, Nishimura K, Oguri N et coll. Measurement of early pregnancy factor activity for monitoring the viability of the equine embryo. Theriogenology. 1998;50:255-262.
  • 9. Tellier S. Essai d’un kit de diagnostic très précoce de gestation chez la jument : l’ECF Horse Test®. Thèse de doctorat vétérinaire, Nantes. 2006:43.

CONFLIT D’INTÉRÊTS : AUCUN

QUIZ : APPLICATION PRATIQUE(1)

Le 18 septembre, un praticien est appelé par un éleveur amateur de 5 ponettes de race shetland (70 cm au garrot au maximum). Celui-ci avait pris en pension un étalon poney de même race pendant 3 mois (de mai à fin juillet) afin qu’il saillisse ses 5 juments en liberté.

Le client a observé des saillies de temps à autre, mais sans suivi attentif des animaux. Il voudrait savoir si ses ponettes sont gravides.

En raison de la taille des animaux, une palpation et un examen échographique transrectaux sont quasi impossibles à effectuer.

Une prise de sang sur tube hépariné est alors réalisée (tableau).

1. Quelles méthodes de diagnostic de gestation peuvent être mises en place à ce stade ?

2. Quel est le diagnostic pour chacune des 5 ponettes ?

RÉPONSES DU QUIZ

1. Quelles méthodes de diagnostic de gestation peuvent être mises en place à ce stade ?

Un double dosage de la progestéronémie et de l’œstradiolémie est, dans un premier temps, la meilleure méthode car, pour chaque ponette, le stade potentiel de gestation n’est pas précisément connu. Si les ponettes ont été saillies fin juillet, elles sont au moins gravides de 49 jours et, si elles ont été fécondées début mai, alors elles le sont au plus de 141 jours.

2. Quel est le diagnostic pour chacune des 5 ponettes ?

• Ponette Sidonie : la progestéronémie étant faible et l’œstradiolémie très élevée, la ponette est gravide d’une gestation débutée vraisemblablement au tout début de la mise en présence de l’étalon. Les corps jaunes primaires et secondaires ne sécrètent plus de progestérone (plus de 100 à 120 jours de gestation) et la sécrétion placentaire d’œstradiol est intense (plus de 100 jours de gestation).

• Ponette Aglaé : la progestéronémie est élevée et l’œstradiolémie correspond à une valeur d’œstrus. Cette situation correspond à une gestation d’environ 70 à 80 jours, la sécrétion des corps jaunes est encore présente et le placenta sécrète des œstrogènes en quantité non négligeable.

• Ponette Petite : la progestéronémie et l’œstradiolémie sont toutes les deux basses. La jument n’est pas gravide et est probablement en début d’anœstrus saisonnier.

• Ponette Mia : la progestéronémie est élevée, avec une valeur qui correspond souvent à la présence de plusieurs (au moins deux) corps jaunes, et l’œstradiolémie est basse. Il n’est pas possible de conclure formellement : une gestation débutée en toute fin de présence de l’étalon peut être suspectée, mais doit être confirmée soit par un dosage de l’eCG sur le prélèvement sanguin effectué le 18 septembre, soit en renouvelant un double dosage d’œstradiol et de progestérone 3 semaines plus tard environ. Il n’est pas possible de distinguer une gestation d’environ 45 jours, avec une sécrétion de progestérone par les corps jaunes primaires et secondaires, d’une phase lutéale chez une jument non gravide qui aurait présenté une ovulation double. Cependant, les ovulations doubles sont exceptionnelles chez les ponettes.

• Ponette Juliette : la progestéronémie est faible et la valeur de l’œstradiolémie est proche de celle observée lors de l’œstrus. Si cette sécrétion d’œstradiol était d’origine placentaire, la gestation serait à un stade où les structures lutéales sécréteraient encore de la progestérone. La ponette est donc non gravide et probablement en œstrus.

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