ENSILAGES DE MAÏS 2023 : ATTENTION AUX MYCOTOXINES ! - Le Point Vétérinaire n° 454 du 01/06/2024
Le Point Vétérinaire n° 454 du 01/06/2024

SANTÉ DES VACHES LAITIÈRES

Article original

Auteur(s) : Matthieu Leblanc

Fonctions : Responsable technique élevage
Coopérative Terre comtoise
2 rue Victor Considérant 25770 Vaux-les-Prés

Cet article propose une conduite à tenir lors de suspicion de mycotoxicose dans les élevages, dans le contexte d’une plus forte contamination des ensilages de maïs en 2023 par les mycotoxines.

L’année 2023 a encore été une année particulière pour la culture du maïs en France : après un printemps froid et humide, puis de fortes chaleurs au moment des semis, les précipitations régulières ont créé un climat propice au développement des champignons producteurs de mycotoxines, et plus particulièrement de Fusarium spp. Malgré les aléas climatiques qui pénalisent de plus en plus souvent les rendements, l’ensilage de maïs constitue un élément majeur de la ration de nombreux cheptels bovins, laitiers ou allaitants. C’est pourquoi sa qualité nutritionnelle, mais également sanitaire, doit être surveillée de près dans les exploitations.

De nombreuses publications ont mis en garde, dès le mois de septembre 2023, sur le risque de fusariotoxines cette année au niveau national [7]. Ainsi, il a semblé opportun de faire un rappel sur ce risque sanitaire et zootechnique en élevage, afin d’aider le praticien rural à établir son diagnostic lorsqu’il est confronté à des signes évocateurs d’une intoxication aux mycotoxines.

RAPPELS CONCERNANT LES MYCOTOXINES

Que sont les mycotoxines

Les mycotoxines sont des molécules potentiellement produites par certaines moisissures qui se développent sur de nombreux végétaux. Leur toxicité est variable selon leur nature et l’espèce concernée. En effet, le rumen agit comme inactivateur de nombreuses mycotoxines, même si une contamination élevée dans l’alimentation peut avoir un effet zootechnique et/ou sanitaire néfaste. L’apparition des mycotoxines dans les fourrages de type ensilage de maïs peut se produire à plusieurs étapes : se distinguent ainsi les mycotoxines dites “de champ”, qui apparaissent lorsque la plante est sur pied ou récoltée, et celles dites “de stockage”, qui se développent lors de la conservation du fourrage ou de la céréale (tableau 1).

Facteurs de risque de contamination

Les facteurs de risque d’apparition de mycotoxines au champ sont variables selon la famille de moisissures concernée, mais de manière générale, tout stress infligé à la plante va favoriser le développement de moisissures. Globalement, la météo, les pratiques culturales et la présence d’insectes nuisibles sont les principaux facteurs (tableau 2).

Conséquences zootechniques des mycotoxines

Contrairement aux monogastriques, les ruminants présentent globalement une bonne résistance lors d’ingestion de mycotoxines, grâce aux fermentations ruminales qui inactivent une partie d’entre elles. Cependant, à partir d’un certain seuil d’ingestion (1), des signes zootechniques, des troubles digestifs et des problèmes sanitaires peuvent apparaître dans le troupeau. Les signes cliniques observés sont non spécifiques et peuvent évoquer de très nombreuses autres affections (encadré 1) [2, 7].

L’impact de la contamination sur le troupeau et le tableau clinique dépendent aussi de plusieurs facteurs (encadré 2). Il convient donc d’être prudent concernant l’interprétation de ces seuls signes et de ne pas conclure trop hâtivement sur la seule base de l’examen clinique général.

RISQUES SUR LES FOURRAGES DE 2023 ET CONDUITE À TENIR

2023, une année à risque pour les mycotoxines

A priori, l’observation visuelle du silo pourrait permettre de suspecter ou d’écarter la présence de mycotoxines dans l’ensilage, puisque ces molécules sont produites à partir d’une moisissure. Ainsi, un silo présentant des parties moisies serait logiquement plus à risque qu’un silo visuellement propre. Néanmoins, cela n’est pas systématique, car les moisissures qui se développent lors du stockage ne sont pas toutes toxinogènes. De plus, l’expérience de terrain montre qu’un fourrage parfaitement conservé peut contenir une très grande quantité de mycotoxines, et cette observation est confirmée par de nombreuses publications [5]. Lorsqu’une contamination par des mycotoxines est suspectée dans un élevage sur la base de signes cliniques évocateurs, il est donc conseillé de réaliser une analyse mycologique sur un échantillon le plus représentatif possible du fourrage concerné, ou de la ration complète mélangée, afin d’identifier les espèces de moisissures présentes et le risque associé [4]. L’observatoire des mycotoxines regroupe, sur son site en accès libre, les analyses conduites annuellement par ses partenaires [3]. La comparaison des bilans nationaux des années 2022 et 2023 concernant les ensilages de maïs montre que l’année 2023 est beaucoup plus à risque que la précédente, notamment pour le développement de la zéaralénone. Sur la région Franche-Comté, la plupart des analyses conduites en interne ont révélé une contamination importante par les deux mycotoxines analysées via un test rapide, c’est-à-dire les trichothécènes de type B et la zéaralénone (figure 2).

Conduite à tenir et solutions

Lorsque des signes évocateurs d’une contamination aux mycotoxines sont observés, plusieurs approches sont possibles (figure 3).

Analyse du fourrage

Dès les premiers signes, il convient de confirmer la suspicion par une analyse du fourrage suspecté. Attention, la prise d’échantillons doit être la plus représentative possible. Pour cela, idéalement, le carottage doit être réalisé à au moins 40 cm de profondeur sur un silo ouvert, et avancé sur plus d’un mètre, en cinq à sept points différents au minimum, en évitant les zones situées sur les côtés du silo et juste sous la bâche. De plus, dans le cadre d’une analyse alimentaire, les résultats sont à interpréter avec prudence : lorsqu’il est positif (dépassement du seuil indiqué par le laboratoire qui réalise les analyses) et les signes cliniques fortement évocateurs, et au regard des autres facteurs de risque maîtrisés (alimentation, sanitaire, etc.), il y a de bonnes chances pour que les symptômes soient dus aux mycotoxines. En revanche, si l’analyse revient négative, le risque ne doit toutefois pas être exclu, car les faux négatifs sont fréquents en raison de la difficulté d’obtenir un échantillon représentatif sur un silo d’ensilage entier. Par la suite, des mesures de bon sens s’appliquent : la plus simple en théorie est d’éviter au maximum d’utiliser le fourrage contaminé, ce qui en pratique est illusoire dans la plupart des cas puisque les exploitations comptent sur le fourrage qu’elles produisent.

Soutien des systèmes digestif et immunitaire chez l’animal

Une autre approche consiste à travailler sur les organes et les fonctions physiologiques de l’organisme qui souffrent lors de contamination aux mycotoxines, c’est-à-dire le rumen, le foie et le système immunitaire. En effet, il n’existe pas de thérapie spécifique ni d’antidote aux mycotoxines, et les seuls traitements sont symptomatiques. Soutenir la fonction ruminale permet d’accentuer la neutralisation des mycotoxines par les bactéries ruminales et de limiter la sous-valorisation de la ration. Soutenir les fonctions hépatiques permet de prévenir l’engorgement du foie lié au processus de détoxification et d’élimination des mycotoxines. Enfin, comme lors de n’importe quel stress métabolique oxydatif, l’apport d’antioxydants limite l’impact néfaste des mycotoxines sur le système immunitaire de l’animal. Cependant, la récupération des animaux passe surtout par l’arrêt, ou au moins la limitation de l’exposition aux mycotoxines.

Utilisation de capteurs de mycotoxines

L’offre commerciale de capteurs de mycotoxines est variée, allant des simples argiles aux produits complexes associant la captation des mycotoxines au soutien des fonctions physiologiques citées précédemment. Le principe actif “inactivateur de mycotoxines” peut être de nature variée : argiles (bentonite, sépiolite, montmorillonite, zéolinite, etc.), charbon actif, parois de levures, fibres végétales, voire micro-organismes vivants (bactéries lactiques, bifidobactéries, etc.) ou enzymes dégradant les mycotoxines [1]. Il n’existe pas de capteur omnipotent, l’activité étant spécifique d’une structure de toxine. De plus, la plupart des capteurs ont été testés sur les toxines de champ (notamment fusariotoxines et aflatoxines), mais pas forcément sur celles susceptibles d’apparaître ensuite dans les ensilages. Un capteur de mycotoxines peut être considéré comme de bonne qualité lorsqu’il présente des molécules de captation des mycotoxines et idéalement un soutien de l’immunité (antioxydant), à l’opposé d’une simple combinaison d’argiles ou de charbon actif. Il existe peu de données in vivo chez les ruminants pour démontrer de façon formelle leur action bénéfique, mais par expérience, lorsqu’un épisode de mycotoxicose est effectivement constaté dans un élevage, les premiers effets de l’utilisation d’un capteur de mycotoxines de bonne qualité sont observés après une dizaine de jours [1]. Généralement, le premier signe d’amélioration est l’augmentation de la production laitière d’un ou deux litres dans la semaine qui suit la mise en place du traitement.

Pratiques culturales

Il est également intéressant de questionner l’éleveur sur ses pratiques culturales. Les facteurs de risque liés à la culture du maïs, tels que le semis direct, le non-enfouissement des résidus végétaux ou la rotation maïs-maïs, peuvent avoir un impact non négligeable sur le risque lié aux mycotoxines de champ. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une preuve, cela constitue un indice supplémentaire pour le diagnostic et la gestion des mycotoxicoses en élevage.

  • (1) Ce seuil d’ingestion est variable et relève du “bon sens”. Par exemple, un fourrage très contaminé à l’analyse mais qui constitue moins de 10 % environ de la ration aura peu de chances de provoquer des troubles marqués. A contrario, une contamination même modérée de l’ensilage de maïs plante entière, par exemple, qui constitue classiquement 30 à 70 % de la ration totale fourragère, peut expliquer les signes cliniques.

Références

  • 1. Bouquet B. Que sont les inactivateurs de mycotoxines ? Point Vét. 2010;(310):60-61.
  • 2. Chorfi Y. Les mycotoxines dans l’alimentation des bovins laitiers. Journée d’information scientifique : bovins laitiers et plantes fourragères. Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec. 2019:3p.
  • 3. Observatoire multipartenarial des mycotoxines sur le maïs ensilage. https://www.observatoire-mycotoxines.com (consulté le 18/12/2023).
  • 4. Schmitt-van de Leemput E, Gaudout N, Donon F et coll. Présence et importance des mycotoxines dans la ration mélangée. Point Vét. 2017;(380):52-57.
  • 5. Van Hove F. Des mycotoxines dans les parties apparemment non moisies des ensilages. Point Vét. 2010;(310):66-68.
  • 6. Weaver AC, Weaver DM, Adams M et coll. Co-occurrence of 35 mycotoxins: a seven-year survey of corn grain and corn silage in the United States. Toxins (Basel). 2021;13(8):516.
  • 7. Yiannikouris A, Jouany JP. Les mycotoxines dans les aliments des ruminants, leur devenir et leurs effets chez l’animal. Inra Prod. Anim. 2002;15(1):3-16.

Conflit d’intérêts : Aucun

Encadré 1
TROUBLES POTENTIELLEMENT LIÉS À UNE CONTAMINATION AUX MYCOTOXINES

Les signes cliniques, zootechniques et sanitaires observés ne sont pas spécifiques [2, 7].

Troubles digestifs : diarrhée le plus souvent, baisse de l’ingestion et de la rumination, voire très rarement hémorragie intestinale.

Production : baisse de la production laitière.

Fertilité : kystes lutéaux ou folliculaires, chaleurs irrégulières ou absentes.

Fécondité : mortalité embryonnaire, avortements (dans de très rares cas).

Immunité : sensibilité accrue aux mammites et aux métrites.

Autres troubles : enflure du pis ou de la vulve.

Encadré 2
IMPACT DE LA CONTAMINATION PAR LES MYCOTOXINES SUR LES SIGNES OBSERVÉS

Les facteurs qui influencent les répercussions sur le troupeau de la contamination par les mycotoxines dépendent :

- du taux de contamination du fourrage (dose de charge) ;

- de la quantité ingérée de fourrage contaminé ;

- de la durée d’ingestion du fourrage contaminé (effet cumulatif) ;

- de la présence conjointe de plusieurs variétés de mycotoxines. Des études in vitro ont montré un effet additif ou synergique des mycotoxines, qui n’est pas toujours démontré chez les ruminants (figure 1).

Points clés

• Les analyses d’ensilages de maïs montrent que l’année 2023 est beaucoup plus à risque concernant les mycotoxines que la précédente.

• Lors de l’apparition de signes évocateurs de mycotoxicose dans un élevage, il convient de réaliser un examen mycologique sur le fourrage pour mettre en évidence la présence de moisissures potentiellement productrices de mycotoxines et d’estimer le risque toxique, de soutenir les fonctions physiologiques des animaux et d’utiliser des capteurs de mycotoxines.

• Un ensilage bien conservé peut contenir des mycotoxines et l’analyse de fourrage peut être faussement négative en raison de la difficulté de l’échantillonnage.

CONCLUSION

S’il est difficile d’identifier avec certitude une mycotoxicose en élevage laitier, les conséquences peuvent néanmoins être importantes, tant d’un point de vue sanitaire qu’économique. Il est essentiel pour le praticien de prendre en compte le risque plus élevé cette année de présence de mycotoxines dans les ensilages de maïs, afin de pouvoir faire le lien rapidement en cas de signes évocateurs chez les animaux. Lors de contamination avérée des fourrages, des solutions existent, qu’elles soient alimentaires, zootechniques ou nutritionnelles, pour limiter le plus possible les répercussions sur la santé du troupeau.

Afl : aflatoxine, Fum : fumonisine, Ochr : ochratoxine, DON : trichothécènes de type B, MON : moniliformines, Zéa : zéaralénone, FA : acide fusarique, DAS : dyacétoxyscirpenol, T-2 : toxine T-2, CIT : citrinine, C.ac. : acide cyclopiazonique (famille des aflatoxines).

D’après [7].

Résultats d’une enquête interne menée à l’automne 2023 dans plus de vingt exploitations des départements du Doubs, du Jura et de la Haute-Saône ayant révélé la présence en quantité importante de mycotoxines dans les ensilages de maïs plante entière, au sein des exploitations laitières concernées par l’observatoire.

DON : trichothécènes de type B, Zéa : zéaralénone.

Le risque DON est modéré mais présent. Un quart des échantillons sont fortement contaminés. Les conséquences à terme sont une baisse de l’ingestion et de la production laitière.

Le risque ZEA est avéré dans plus de 95 % des échantillons analysés. Les risques sur les performances de reproduction sont bien réels.

Les seuils évoqués pour les DON et la ZEA peuvent éventuellement différer des recommandations européennes, car ce sont ceux utilisés par les prestataires qui ont réalisé les analyses, qui dépendent de l’étalonnage de l’appareil et de la méthode de mesure.

Dans ce raisonnement, il convient de ne pas se fixer uniquement sur les seuls signes cliniques, mais également de questionner l’éleveur sur les pratiques culturales à risque. Attention à l’interprétation de l’analyse du fourrage, qui peut être faussement négative en raison de la difficulté de l’échantillonnage.

D’après [4].

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