PRINCIPALES DERMATOSES ENVIRONNEMENTALES, ENDOCRINIENNES ET TUMORALES CHEZ LES RONGEURS - Le Point Vétérinaire n° 453 du 01/05/2024
Le Point Vétérinaire n° 453 du 01/05/2024

DERMATOLOGIE DES NAC

Dermatologie

Auteur(s) : Mélanie Legain*, Adrien Idée**, Marion Mosca***, Didier Pin****

Fonctions :
*(DipECVD, maître de conférences en dermatologie)
**(DipECVD, professeur en dermatologie)
VetAgro Sup
1 avenue Bourgelat
69280 Marcy l’Étoile

L’importance des maladies cutanées d’origine environnementale doit conduire le praticien à s’intéresser de près aux conditions de vie des rongeurs.

Les affections cutanées chez les rongeurs sont fréquentes et représentent 33 à 54 % des motifs de consultation selon les espèces. Parmi ces dermatoses, 15 à 60 % sont d’origine non infectieuse [15, 24-26]. Après avoir passé en revue les dermatoses infectieuses (1), cet article aborde les dermatoses d’origine environnementale, endocrinienne ou tumorale chez le cobaye (Cavia porcellus), le chinchilla (Chinchilla lanigera), le hamster doré (Mesocricetus auratus) ou russe (Phodopus sungorus), le rat (Rattus norvegicus), la souris (Mus musculus), l’octodon (Octodon degus) et la gerbille (Meriones unguiculatus). La prise en charge des dermatoses d’origine environnementale nécessite une connaissance précise des besoins physiologiques de chaque rongeur.

AFFECTIONS D’ORIGINE ENVIRONNEMENTALE

Pododermatites

Épidémiologie

La pododermatite est une affection très fréquente des rongeurs, dont l’origine est la dureté, le caractère traumatique ou humide du sol (substrat piquant, écorces de bois, grillage), la sédentarité, l’obésité ou une boiterie [5, 17]. Deux études menées chez le cobaye (sur 293 et 331 individus respectivement) rapportent une incidence de la maladie variant de 47 % (dermatose la plus fréquente chez cette espèce) à 9,4 % [15, 26]. L’hypovitaminose C peut favoriser l’apparition d’une pododermatite chez le cochon d’Inde [26]. Bien que moins fréquemment, cette dermatose est également décrite chez le chinchilla et le rat (4,4 % des dermatoses sur 470 rats étudiés), en particulier s’ils sont obèses, font de l’exercice de manière excessive ou si leur cage est à fond grillagé [19].

Diagnostic et traitement

Les lésions observées concernent surtout les membres postérieurs (érythème, érosions, ulcères, croûtes et gonflements). Une échelle en trois points, similaire à celle utilisée chez le lapin, peut être appliquée aux rongeurs pour évaluer la gravité de la pododermatite : plus le stade est avancé, moins le pronostic est bon (tableau 1). Une infection bactérienne secondaire étant possible, elle est recherchée via la réalisation de calques cutanés. Une identification par culture bactérienne et un antibiogramme peuvent se révéler nécessaires en cas de suspicion de résistance bactérienne ou de la présence de bactéries de type bacilles à la cytologie. Une dermatophytose est également à exclure et des radiographies des extrémités sont indiquées lorsqu’une atteinte osseuse est suspectée.

Le traitement inclut la correction des paramètres environnementaux (litière plus épaisse) et des facteurs aggravants (gestion du poids). Il est complété par des soins antiseptiques (à base de chlorhexidine), une antibiothérapie pour les stades 2 ou 3, des antalgiques (méloxicam à la dose de 1 mg/kg per os une fois par jour, morphine à la dose de 2,5 mg/kg toutes les quatre heures par voie sous-cutanée ou intramusculaire) et une complémentation en vitamine C (à raison de 10 à 30 mg/kg per os par jour) chez le cobaye [6, 19].

Un débridement chirurgical, voire une amputation, peut se révéler nécessaire dans les cas les plus graves. Une euthanasie est alors parfois envisagée.

Alopécie induite

Épidémiologie

L’alopécie induite par un toilettage excessif (fur barbering ou fur chewing), auto-infligé ou dû à un congénère, est fréquente chez les rongeurs vivant en captivité : 4 à 30 % des chinchillas sont atteints et, chez l’octodon, il s’agit de la dermatose la plus fréquente [11]. Elle est également décrite chez le cochon d’Inde. Le lien entre ce comportement anormal et un comportement de dominance n’est pas établi : certaines études ont relevé une corrélation négative entre ce comportement et les agressions entre congénères, tandis que d’autres ont montré que l’alopécie induite pouvait toucher des souris dominantes ou dominées [23]. Pour certains auteurs, ce comportement n’a pas de base génétique chez le chinchilla, l’origine principale étant probablement liée à l’anxiété et aux mauvaises conditions de vie des rongeurs (taille de la cage inadaptée par exemple) [9, 18, 23]. Néanmoins, une étude a montré que des souris homozygotes pour une mutation du gène HOXB8, entraînant une perte de fonction de la protéine impliquée dans le comportement de toilettage, présentaient un comportement de toilettage excessif plus fréquent et plus violent que les souris non mutées [13]. Des travaux complémentaires sont nécessaires pour conclure sur l’importance du facteur génétique dans cette dermatose. Certaines études ont identifié des facteurs de risque chez le chinchilla (faible expérience du propriétaire, changement de litière trop peu fréquent, cage trop petite) et chez la souris (cage en plastique placée en hauteur) [23]. Les publications sur l’impact de la surpopulation dans l’apparition de ce comportement sont controversées.

Signes cliniques

Les rongeurs atteints d’alopécie induite présentent une fourrure de mauvaise qualité, une hypotrichose, voire une alopécie, sans lésion du tégument. Toutes les zones du corps peuvent être atteintes, mais le dos et les flancs prédominent. Lorsque le fur barbering est infligé par des congénères, la tête est atteinte, alors qu’elle est épargnée lorsqu’il s’agit d’un trouble du comportement auto-infligé.

Diagnostic et traitement

Le diagnostic est relativement aisé étant donné que le comportement est facilement observable et que le trichogramme montre des poils fracturés, en l’absence de lésions du tégument. D’autres causes doivent toutefois être écartées, comme l’alopécie due à un excès d’œstrogènes décrite chez le cochon d’Inde présentant des kystes ovariens, et un hyperadrénocorticisme du cobaye, de la gerbille ou du hamster.

En cas de toilettage excessif, aucun traitement médical ne semble efficace : une étude a montré que seuls 46 % des chinchillas traités à la fluoxétine (à la dose de 10 mg/kg per os par jour pendant trois mois) ont bénéficié d’une réduction significative de la taille des lésions [8]. Le traitement le plus efficace consiste en un enrichissement de l’environnement, une diminution des facteurs de risque, une correction des facteurs de stress (manipulations, congénères, espace de vie, bruits, luminosité, nycthémère) et une amélioration de l’alimentation (augmentation de la teneur en fibres de la ration, diminution de l’apport calorique) (tableau 2).

PRINCIPALES DYSENDOCRINIES

Hyperadrénocorticisme

Les signes cliniques de l’hyperadrénocorticisme sont dermatologiques (alopécie symétrique bilatérale non prurigineuse des flancs et amincissement de la peau) et généraux (polyurie, polydipsie, amyotrophie) [19]. Le diagnostic est confirmé par un test de stimulation à l’ACTH, comme pour les carnivores domestiques. Un dosage par immunoradiologie a été validé en laboratoire en utilisant de la salive plutôt que du sang [7]. Cette maladie est décrite chez le hamster (trois cas suspectés et un cas confirmé dans la littérature) et le cobaye (seize cas rapportés) [1, 14, 15, 27].

Un traitement à base de trilostane est décrit chez le cobaye, à la dose de 2 mg/kg per os deux fois par jour (Vetoryl®, utilisation hors AMM), mais il existe très peu de données sur les solutions thérapeutiques [27].

Alopécie secondaire aux kystes ovariens du cobaye

Il existe deux types de kystes ovariens chez le cobaye : les kystes séreux, asymptomatiques, et les kystes folliculaires, qui entraînent une alopécie bilatérale symétrique et non prurigineuse des flancs. Les kystes ovariens (séreux et folliculaires) sont surtout fréquents chez les femelles âgées (entre 22 et 37 % sont atteintes en moyenne) [3, 15]. L’échographie abdominale est nécessaire pour établir le diagnostic, tandis que l’analyse histologique permet de le confirmer après l’exérèse. Le traitement des kystes ovariens folliculaires est l’ovariohystérectomie ou l’administration de gonadolibérine (GnRH) à raison de 25 µg par animal par voie intramusculaire tous les quatorze jours pendant un mois (Cystoreline®, utilisation hors AMM) [19].

TUMEURS CUTANÉES

Les tumeurs cutanées sont décrites chez toutes les espèces de rongeurs, mais avec des fréquences d’apparition variables (tableau 3). Chez le chinchilla, les dermatoses tumorales sont extrêmement rares, avec seulement quatre cas rapportés [21].

Spécificités d’espèce

Chez le cobaye, la tumeur la plus fréquente est le trichofolliculome. Il se présente sous la forme d’un nodule alopécique, unique, ulcéré, exsudatif et malodorant, la plupart du temps situé dans la zone dorso-lombaire. Comme il englobe la glande coccygienne, du matériel séborrhéique peut sortir à la pression [12].

Chez le hamster doré, la tumeur cutanée la plus souvent rencontrée est le lymphome T cutané épithéliotrope qui provoque une dermatite généralisée, érythémateuse, squameuse (érythrodermie exfoliative), parfois prurigineuse, associée à des plaques ou à des nodules cutanés et à un abattement, une perte de poids et une adénopathie généralisée (photos 1a, 1b et 2). Le pronostic est sombre, avec une survie qui ne dépasse pas deux à trois mois [2]. Il existe quelques rares cas de lymphome cutané chez le hamster russe [19]. Un article récent met en évidence une association entre la présence de lymphomes abdominaux chez le hamster syrien et celle du polyomavirus du hamster (HaPyV), une association qui n’est pas retrouvée lors de lymphomes cutanés [10].

Le rat présente des glandes spécifiques dans les conduits auriculaires externes, les glandes de Zymbal, qui peuvent être à l’origine d’adénomes ou d’adénocarcinomes [25]. Chez le rat et la souris, les tumeurs mammaires sont quelquefois confondues avec des tumeurs cutanées, car le tissu mammaire est largement répandu chez ces espèces.

Diagnostic et traitement

La suspicion d’une tumeur cutanée, à l’examen clinique, doit conduire le praticien à réaliser un examen cytologique ou des biopsies cutanées en vue d’un examen histopathologique. Très peu d’informations sont disponibles au sujet de l’utilisation de la chimiothérapie chez les rongeurs.

Un essai thérapeutique a été réalisé avec de la L-asparaginase (10 000 U/m2 ou 400 U/kg par voie sous-cutanée) chez des hamsters atteints d’un lymphome cutané : aucune réaction indésirable n’a été observée, mais les effets bénéfiques du traitement sont restés limités [19].

Les dermocorticoïdes peuvent être utilisés en traitement palliatif (prednisolone à la dose de 1 à 2 mg/kg per os toutes les douze heures, hors AMM) [19]. La radiothérapie n’est pas décrite dans la littérature, mais il est démontré que le hamster est l’animal de laboratoire le plus résistant aux radiations : la dose létale médiane chez le hamster doré est de 611 unités de dose absorbée de rayonnements ionisants. Le traitement de choix est chirurgical lorsqu’il est envisageable. Dans ce cas, l’exérèse doit être suffisamment large pour obtenir des marges saines.

  • (1) Voir l’article « Principales dermatoses infectieuses chez les rongeurs », dans ce numéro.

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Conflit d’intérêts : Aucun

Points clés

• Les dermatoses sont l’un des motifs de consultation les plus fréquents chez les rongeurs.

• De nombreuses dermatoses sont liées à de mauvaises conditions d’entretien, il est donc important de maîtriser les particularités des besoins physiologiques de chaque espèce.

• Les tumeurs cutanées présentent des spécificités d’espèce importantes à connaître.

CONCLUSION

Les dermatoses d’origine environnementale sont fréquentes et liées à la méconnaissance des besoins des rongeurs, entraînant de mauvaises conditions de vie. Les dermatoses d’origine endocrinienne sont plus rares et souvent associées à des signes systémiques. Leur diagnostic et les traitements sont encore empiriques chez ces espèces. Quant aux tumeurs cutanées, elles présentent des spécificités d’espèce à connaître. Le diagnostic est relativement simple, mais les options thérapeutiques sont souvent limitées. De nombreuses études restent à mener afin d’améliorer la prise en charge des dermatoses chez les rongeurs, ces derniers occupant une place de plus en plus importante au sein des foyers.

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