IMPACT CLINIQUE DE L’INFECTION DES RUMINANTS PAR COXIELLA BURNETTI - Le Point Vétérinaire n° 452 du 01/04/2024
Le Point Vétérinaire n° 452 du 01/04/2024

MALADIE INFECTIEUSE DES RUMINANTS

Avis d’expert

Auteur(s) : Raphaël Guatteo*, Renée de Cremoux**, Éric Collin***, Kristel Gache****, Christophe Brard*****

Fonctions :
*Oniris, Inrae, BioEpar
Site de la Chantrerie
44300 Nantes
**Institut de l’Élevage
***Clinique vétérinaire
22150 Ploeuc-sur-Lié
****GDS France
*****SNGTV

Différentes études ont déterminé l’impact clinique de l’infection à Coxiella burnetii chez les ruminants, et établi la liste des principaux signes cliniques permettant de suspecter la fièvre Q.

La fièvre Q est une infection bactérienne due à Coxiella burnetii, une bactérie Gram négatif à localisation intracellulaire. La maladie serait souvent asymptomatique, ce qui peut retarder son diagnostic, et possède une forte affinité pour l’appareil reproducteur. Si l’avortement est le signe le plus connu, l’impact clinique de l’infection peut aller bien au-delà.

D’ABORD LES AVORTEMENTS ET LA MORTINATALITÉ

1. Étude chez les bovins

À ce jour, une seule infection expérimentale a été effectuée chez les bovins à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) de Tours en 1973 sur douze génisses âgées de 8 à 11 mois [16]. Coxiella burnetii a été inoculée par voie intradermique. Les génisses ont été suivies pendant dix-huit mois [9]. Deux phases dans l’évolution de l’infection ont été observées. Durant la phase aiguë, une hyperthermie importante, associée à une pneumonie franche d’évolution rapide, a été notée chez toutes les génisses au cours des 24 à 48 premières heures après l’inoculation. Une “guérison” spontanée (du moins clinique) est intervenue au cours des sept jours qui ont suivi. Une autopsie a ensuite été pratiquée plusieurs mois plus tard. Durant la phase dite chronique, des troubles de la reproduction ont été constatés (avortements, infertilité) : deux génisses sur onze ont avorté et trois n’ont jamais donné naissance à des veaux (suspicion de mortalités embryonnaires répétées). Toutefois, la croissance des génisses n’a pas été altérée malgré l’anorexie marquée observée pendant les six premiers jours postinoculations. Lors de l’autopsie finale, des lésions myocardiques et pulmonaires ont été mises en évidence à l’issue de l’examen histologique (lésions classiquement retrouvées chez l’humain lors de forme chronique).

2. Étude chez les petits ruminants

Des infections expérimentales ont été réalisées chez la chèvre, notamment dans le cadre de l’évaluation de l’efficacité d’un vaccin contre l’infection par C. burnetii pour prévenir les signes cliniques. La chèvre est en effet un modèle plus pertinent, en raison du nombre élevé d’avortements attendus en cas d’infection par C. burnetii. Dans une étude, à 84 jours de gestation, douze chèvres ont reçu par voie sous-cutanée 104 bactéries de la souche CbC1 de Coxiella burnetii [2]. Parallèlement, vingt-sept chèvres, qui n’ont pas été inoculées, ont servi de témoins (tableau 1). Quatre critères ont été utilisés pour évaluer les conséquences de l’infection expérimentale sur la gestation dans les différents groupes : durée moyenne de la gestation (en jours), taux d’avortements, pourcentage de placentas avec détection de C. burnetii à la parturition et pourcentage de fœtus infectés.

3. Études observationnelles

Bovins

D’après les résultats de l’Observatoire et suivi des causes d’avortements chez les ruminants (Oscar), un dispositif déployé en France depuis 2017, la fièvre Q, recherchée en première intention, est la deuxième cause infectieuse la plus fréquemment retrouvée (implication dans 10,2 % des séries abortives investiguées) chez les bovins, derrière la néosporose (17,8 %) (tableau 2) [15].

Petits ruminants

Le nombre de séries d’avortements étudiées est plus modeste chez les petits ruminants, toutefois la fièvre Q semble intervenir dans plus de 20 % des imputabilités jugées possibles à fortes. Chez les caprins, une étude a mis en évidence l’impact de la fièvre Q en élevage sur deux années consécutives [4]. Les travaux conduits dans l’exploitation suivie mettent en évidence, en premier lieu, une incidence sur les avortements et la mortinatalité. De plus, l’existence d’individus pouvant avorter à plusieurs reprises est notée, ce qui suggère un impact sur les performances reproductives à moyen ou long terme. Enfin, une excrétion de C. burnetii persistante (infection chronique et/ou possible réinfection des chèvres concernées) est relevée (tableau 3). Chez la brebis, comme chez la chèvre, l’association entre l’infection à C. burnetii et la série “avortements, mises bas prématurées, mortinatalité et naissance de nouveau-nés chétifs” a été largement démontrée, aussi bien en situation expérimentale que sur le terrain, avec une occurrence sporadique ou épidémique [1].

4. Études épidémiologiques

Enfin, des études épidémiologiques de type cas/ témoins peuvent permettre de comparer les performances reproductives entre des individus infectés et non infectés. Ainsi, une étude épidémiologique à grande échelle, menée dans 120 troupeaux bovins laitiers du grand Ouest, rapporte un risque augmenté de survenue des avortements (odds ratio de 2,547 [1,709-3,795]) chez les vaches séropositives par rapport aux vaches séronégatives au sein de troupeaux infectés par Coxiella burnetii [14]. Ces mêmes études permettent également de déceler d’éventuels effets “saison de la survenue d’avortements” et “stade de survenue”. Il ressort de la littérature que les avortements à Coxiella peuvent intervenir toute l’année chez les bovins et à tout stade de la gestation avec une fréquence identique [10]. La fièvre Q est également incriminée dans la survenue de vêlages prématurés, avec l’observation de veaux mous ou chétifs (weak calf syndrom) ou d’une mortinatalité [13].

5. Conséquences pratiques

Ainsi, lors d’avortements en série ou de mises bas prématurées, la fièvre Q doit toujours être suspectée. Elle fait partie du socle de première intention du dispositif harmonisé de diagnostic des avortements (Oscar) au même titre que la néosporose et la diarrhée virale bovine.

QUID DES NON-DÉLIVRANCES ?

1. Études

Au sein des élevages infectés, les vaches séropositives vis-à-vis de C. burnetii présentent un risque augmenté de non-délivrance (odds ratio de 1,526 [1,061-2,195]) par rapport aux vaches séronégatives du même troupeau [14]. Chez les petits ruminants, cela n’a pas été étudié.

2. Conséquences pratiques

Ainsi, en cas de fréquence élevée de non-délivrances, la fièvre Q doit être suspectée, notamment chez les bovins.

QUID DE L’INFERTILITÉ ?

1. Études

L’étude d’infection expérimentale initiale de Plommet avait déjà rapporté une infertilité chez trois des onze génisses inoculées [16]. D’autres études ont conforté l’existence de différences de fertilité entre les vaches séropositives et les séronégatives ou les vaccinées versus non infectées. Dans des travaux incluant plusieurs centaines de vaches, un gain de 11,8 points de fertilité à la première insémination artificielle (IA) et un gain de quatorze jours en intervalle vêlage-insémination fécondante (IVIF) sont notés en faveur des animaux vaccinés par rapport aux non-vaccinés issus du même troupeau, l’hypothèse avancée étant que la différence serait liée à la protection conférée par le vaccin, donc à un impact négatif de l’infection (figure 1) [12]. De façon similaire, une autre étude rapporte une diminution de 13,8 points du taux de repeat breeders et une baisse de 7,8 points du taux de mortalités fœtales précoces (figure 2) [7]. En France, l’étude menée dans le grand Ouest a permis d’établir un taux de retours en chaleurs tardifs plus faible chez les vaches nullipares vaccinées en comparaison des nullipares non vaccinées (tableau 4) [14]. Une étude récente menée hors d’un contexte de vaccination a comparé les performances de reproduction (interruption de gestation et réussite à l’insémination artificielle) selon le statut sérologique des vaches (figure 3) [6]. Les résultats confirment, au sein de troupeaux infectés, des performances de reproduction moindres parmi les vaches séropositives. Ainsi, dans les élevages bovins infectés, il apparaît que les animaux infectés présentent des taux de réussite à l’insémination artificielle plus faibles, ou des mortalités embryonnaires plus importantes. En corollaire, les animaux vaccinés contre la fièvre Q présentent une meilleure fertilité (baisse du taux de retours en chaleurs décalés). Lors d’une étude épidémiologique conduite récemment au Pakistan dans des élevages de petits ruminants, un pourcentage plus important de cas de coxiellose a été mis en évidence chez les chèvres et les brebis présentant une infertilité après un avortement que dans le reste de la population étudiée [11].

2. Conséquences pratiques

Ainsi, lors d’une baisse de la fertilité (vaches laitières à trois inséminations artificielles et plus, baisse du taux de réussite à la première insémination, augmentation du taux de retours en chaleurs) la fièvre Q doit être suspectée, notamment chez les bovins. Chez les petits ruminants, la fertilité des animaux n’est presque jamais étudiée.

QUID DES ENDOMÉTRITES ?

1. Études

Des retours du terrain dans les élevages infectés rapportent des endométrites rebelles aux traitements classiques et une amélioration de la situation, sans plus de précision, à la suite de la mise en place de mesures de maîtrise vis-à-vis de la fièvre Q. La présence de C. burnetii a été mise en évidence dans l’endomètre de vaches atteintes d’endométrite (10 vaches sur 40 atteintes d’endométrite chronique). Toutefois, la fréquence de la présence de C. burnetii dans l’endomètre de vaches saines n’est pas connue [5]. Néanmoins, une autre étude va dans le sens d’un risque d’endométrite augmenté (multiplié par 2,5) chez les vaches positives (notamment à la réaction de polymérisation en chaîne) par rapport aux vaches négatives [18].

Ces études mériteraient d’être confi rmées dans d’autres contextes. Même si certains auteurs mentionnent l’existence de cas de métrite dans des élevages caprins présentant des épisodes abortifs impliquant C. burnetii, la fréquence de ces troubles cliniques et l’implication de la fi èvre Q dans leur survenue n’ont fait l’objet d’aucune étude permettant de les objectiver [17].

2. Conséquences pratiques

Ainsi, lors de cas d’endométrite chez les bovins, notamment rebelles au traitement, la fi èvre Q peut faire partie des hypothèses à investiguer.

QUID DES TROUBLES RESPIRATOIRES ?

Des troubles respiratoires de type pneumonie, rétrocédant rapidement, ont été décrits lors de reproduction expérimentale de la maladie chez les bovins. En outre, chez l’humain, la principale symptomatologie de la fi èvre Q est respiratoire. Les reproductions expérimentales chez le mouton et le bovin rapportent des signes de pneumonie. Pour autant, sur le terrain C. burnetii ne fait jamais ou très rarement partie des recherches étiologiques lors de troubles respiratoires. Ainsi, l’implication de C. burnetii dans les aff ections respiratoires reste à ce jour insuffi samment étudiée. Des études complémentaires pourraient se révéler utiles et il serait intéressant de rechercher Coxiella lors de la survenue de troubles respiratoires.

QUID DES MAMMITES ?

1. Études

La présence de C. burnetii a été mise en évidence chez des vaches présentant des teneurs en cellules somatiques élevées, sans que la causalité ait pu réellement être déterminée (voie d’excrétion de C. burnetii ou rôle pathogène) [3]. Le lait est la voie d’excrétion la plus fréquente lors d’infection par la bactérie [8] Toutefois, le rôle d’agent pathogène mammaire de C. burnetii n’a jamais été démontré.

2. Conséquences pratiques

Ainsi, la recherche de l’implication de C. burnetii lors de mammites ne semble pas justifiée et cette affection ne constitue pas un signe d’appel pour la fièvre Q en élevage laitier.

ET CHEZ LE MÂLE ?

Le mâle est le parent pauvre des études sur la fièvre Q. Si la présence de C. burnetii a été mise évidence dans le sperme, l’impact potentiel sur la fertilité du taureau, du bélier ou du bouc reste non étudié à ce jour.

Conflit d’intérêts : Aucun

Points clés

• Lors d’avortements en série ou de mises bas prématurées, la fièvre Q doit toujours être suspectée en première intention, au même titre que la néosporose et la diarrhée virale bovine.

• En cas de fréquence élevée de non-délivrances, d’endométrites rebelles au traitement ou d’infertilité, la fièvre Q doit être suspectée, notamment chez les bovins.

• Les mammites ne constituent pas un signe d’appel pour la fièvre Q en élevage laitier, mais son implication dans les troubles respiratoires reste à étudier.

CONCLUSION

D’après les données disponibles dans la littérature chez les ruminants, plusieurs troubles peuvent être retenus comme des répercussions cliniques de la fièvre Q : avortements ou mises bas prématurées, non-délivrances, baisse de la fertilité ou endométrite chez les bovins (tableaux 5 et 6). En revanche, les mammites semblent ne pas être considérées comme un signe d’appel. L’implication de Coxiella dans les troubles respiratoires mériterait d’être investiguée plus avant.

Références

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