LES ULCÈRES STROMAUX CHEZ LE CHIEN - Le Point Vétérinaire n° 451 du 01/03/2024
Le Point Vétérinaire n° 451 du 01/03/2024

OPHTALMOLOGIE

Dossier

Auteur(s) : Alexandre Guyonnet

Fonctions : (DipECVO, DESV ophtalmologie)Anicura TRIOVet
1D allée Ermengarde d’Anjou
35000 Rennes

Lors de lyse stromale, un traitement médical intensif et ciblé peut être entrepris, associé à un suivi rigoureux. En cas de risque de perforation, une intervention chirurgicale doit être planifiée en complément.

La majorité des ulcères cornéens sont superficiels et bénéficient d’un excellent pronostic avec une guérison rapide. Cependant, dans de plus rares cas, une lyse du stroma, le plus souvent secondaire à une infection cornéenne, vient compliquer cette situation et assombrit fortement le pronostic. Ces ulcères stromaux nécessitent donc une prise en charge spécifique qui peut combiner un traitement médical et chirurgical.

1. PRÉSENTATION CLINIQUE

Les ulcères stromaux chez le chien sont des lésions cornéennes ulcératives qui allient une perte de l’épithélium cornéen à une atteinte plus ou moins profonde du stroma. Ainsi, toute dépression de la surface cornéenne doit évoquer un ulcère stromal (photo 1a). Cependant, lors de kératomalacie, la désorganisation du stroma est telle que la lésion peut apparaître en relief par rapport à la surface de la cornée [14]. Comme indiqué dans le premier article de ce dossier(1), les ulcères stromaux sont classés selon leur profondeur, ce qui permet d’adapter leur prise en charge : ulcère stromal antérieur à moyen (perte de substance inférieure à 75 %), ulcère stromal profond (profondeur supérieure à 75 %) ou perforation cornéenne. L’évaluation précise de la profondeur d’un ulcère nécessite la réalisation d’un examen en lampe à fente. En l’absence d’un tel examen, cette analyse reste alors très subjective. Toutefois, un regain de transparence du lit de l’ulcère ou une prise de la fluorescéine sur les berges de la perte de substance, mais pas dans son lit, sont en faveur d’une perte de substance profonde.

2. ÉPIDÉMIOLOGIE

L’âge moyen des chiens atteints d’ulcère stromal est de 8 à 9 ans, avec un écart allant de 0,2 à 18 ans [8].

Cependant, la présence de deux pics de fréquence est constatée : l’un entre 0 et 2 ans (avec une prédominance des chiens de race carlin) et l’autre entre 8 et 10 ans. Cette affection est observée chez un grand nombre de races, mais les chiens au morphotype brachycéphale, en particulier le shih tzu, le carlin, l’épagneul pékinois et le bouledogue français, sont beaucoup plus fréquemment atteints (85 % des cas) [8]. Cette prédisposition raciale serait due à la conformation oculaire de ces chiens, associée à une couverture cornéenne partielle lors des clignements palpébraux et à une sensibilité cornéenne diminuée par rapport aux dolichocéphales [11]. Aucune prédisposition de sexe n’est par ailleurs rapportée [8].

3. ÉTIOPATHOGÉNIE

Les ulcères stromaux sont généralement le reflet d’une surinfection bactérienne ou fongique ayant activé ou participé à la lyse du stroma.

Agents infectieux associés aux ulcères stromaux

Chez le chien, aucune bactérie ni élément fongique n’est considéré comme un agent pathogène primaire de l’épithélium cornéen. Il en résulte qu’une infection cornéenne n’est jamais la cause d’un ulcère, mais qu’elle en est une complication. Ces micro-organismes adhèrent initialement aux cellules épithéliales lésées ou à la fibronectine présente à la surface du stroma cornéen lors d’ulcère. À partir de cette voie d’entrée, ces agents infectieux peuvent pénétrer le stroma cornéen et s’y multiplier de façon démesurée [14]. La majorité des ulcères stromaux chez le chien sont la répercussion d’une kératite bactérienne. Les espèces bactériennes le plus souvent identifiées lors d’ulcères stromaux sont Streptococcus canis, Pseudomonas aeruginosa et Staphylococcus pseudintermedius [14]. Leur fréquence relative varie selon les pays et également les antibiotiques locaux disponibles. Les bactéries anaérobies obligatoires sont plus rarement identifiées (14 % des kératites ulcératives) et majoritairement présentes lors de coïnfections par des bactéries aérobies [10]. Les kératomycoses sont rarement décrites chez le chien et peuvent se manifester par une kératite ulcérative. De nombreuses espèces fongiques sont décrites comme à l’origine d’ulcères stromaux, mais Aspergillus spp. reste la plus souvent isolée, causant des ulcères fréquemment associés à une kératomalacie marquée [14]. L’aspect clinique des infections fongiques ulcératives est très variable. Aucun signe oculaire n’est pathognomonique de ce type d’infections et ne permet de la différencier d’une kératite bactérienne.

Physiopathologie de la collagénolyse

Lors d’un processus de cicatrisation stromale normale, l’activation d’enzymes protéolytiques (protéases ou collagénases) produites par les cellules épithéliales, les kératocytes et/ou les polynucléaires neutrophiles permet la détersion initiale des tissus cornéens endommagés. Cette dégradation enzymatique est contrebalancée par l’activité d’enzymes inhibitrices des protéases, présentes dans la cornée et le film lacrymal précornéen [14]. La collagénolyse est une complication des ulcères cornéens qui apparaît lors de déséquilibre entre l’activité des protéases et celle de leurs inhibiteurs, en faveur des protéases. Ce déséquilibre provoque la dégradation de tous les composants du stroma tels que le collagène, les protéoglycanes et autres composants de la matrice extracellulaire. La production de protéases exogènes par des agents bactériens ou fongiques active le plus souvent le processus de dégradation du stroma, lequel est ensuite entretenu et souvent aggravé par le recrutement local de cellules inflammatoires qui synthétisent à leur tour des protéases.

4. DÉMARCHE DIAGNOSTIQUE

Examen occulaire complet

Une infection cornéenne chez le chien est la complication d’un ulcère initialement superficiel, mais n’est pas la cause de cette ulcération. Un examen oculaire complet est donc indispensable pour rechercher l’origine de la lésion initiale. Le test de Schirmer ou la tonométrie doivent être évités si les manipulations nécessaires font courir le risque d’une aggravation de la lésion. Il est toutefois important de réaliser le test de Schirmer sur l’œil controlatéral afin d’exclure la participation d’une kératoconjonctivite sèche dysimmunitaire.

Intérêt d’un examen bactériologique et cytologique

Le diagnostic définitif de la surinfection d’un ulcère cornéen repose sur l’identification de micro-organismes par un examen cytologique et/ou par un isolement et une culture. Cependant, cette démarche diagnostique représente un coût supplémentaire pour le propriétaire de l’animal et a l’inconvénient d’un temps de latence entre le prélèvement et les résultats (environ trois jours pour la culture) pendant lequel la lyse stromale peut progresser. Ces prélèvements sont classiquement effectués après une anesthésie locale et avant l’installation de fluorescéine, pour prévenir l’inhibition de la croissance bactérienne par ce colorant [3, 4].

Isolement et culture cornéenne

Le prélèvement destiné à l’analyse bactériologique doit idéalement être réalisé avant le début du traitement antibiotique. Néanmoins, un résultat positif à la culture bactériologique reste significatif si une antibiothérapie a été mise en place avant le prélèvement [2]. Le choix du milieu de culture doit permettre à la fois l’identification des bactéries aérobies et anaérobies. Le prélèvement est habituellement effectué directement sur les berges de l’ulcère cornéen, avec un écouvillon stérile qui peut être humidifié à l’aide d’une solution saline stérile pour améliorer sa qualité. Le prélèvement en regard du cul-de-sac conjonctival est également réalisable en cas de lésions présentant une fragilité importante. Cette technique offre des résultats en accord avec le prélèvement direct dans 75 % des cas [1]. Le taux de positivité des cultures cornéennes lors d’ulcères stromaux est de 50 à 60 % [1, 6]. Les résultats négatifs ne sont pas associés à la mise en place d’une antibiothérapie locale avant le prélèvement [13]. La réalisation d’un prélèvement en vue d’une culture bactérienne n’est donc pas contre-indiquée chez les animaux pour lesquels une antibiothérapie a déjà été initiée. L’arrêt du traitement n’est pas nécessaire avant la réalisation du prélèvement. Les explications possibles de cette fréquence élevée de culture négatives lors de kératites microbiennes sont un prélèvement cornéen de mauvaise qualité (en particulier trop superficiel), une erreur d’analyse au laboratoire et/ou la longueur du traitement antimicrobien avant le prélèvement.

Cytologie cornéenne

L’analyse cytologique d’un frottis cornéen est un moyen rapide et facile d’établir le diagnostic étiologique d’un ulcère stromal. Ce prélèvement peut être réalisé avec plusieurs instruments (encadré 1). L’utilisation d’un écouvillon ou d’une cytobrosse reste moins traumatique et doit être privilégiée lors d’ulcère profond. Le prélèvement est ensuite étalé sur une lame, séché à l’air, fixé et éventuellement coloré (coloration de May-Grünwald Giemsa, Diffquick ou de Gram). Cet examen permet de mettre en évidence des micro-organismes (bactéries, levures, hyphes fongiques) avec leur morphologie (coques ou bacilles) et leur localisation (intracellulaire ou extracellulaire). En particulier, en cas d’ulcère stromal, l’observation de coques évoque une infection à Staphylococcus spp. ou Streptococcus spp. et celle de bacilles une infection à Pseudomonas aeruginosa. La sensibilité de cet examen pour la détection de bactéries est inférieure à 70 %, en prenant les résultats de la culture bactérienne comme référence, et sa spécificité inférieure à 95 % pour un pathologiste entraîné. En revanche, sa sensibilité et sa spécificité sont très faibles lors d’examen réalisé par un vétérinaire non pathologiste [6]. Il est donc conseillé, pour améliorer la qualité de l’examen, de le soumettre à un laboratoire d’analyse, ce qui implique également un intervalle d’un à plusieurs jours entre la date du prélèvement et celle des résultats.

5. DÉMARCHE THÉRAPEUTIQUE LORS D’ULCÈRE STROMAL ANTÉRIEUR OU MOYEN

Les ulcères stromaux antérieurs ou moyens sont associés à une perte de substance inférieure à 75 % et ne présentent pas de risque de perforation immédiat. Une prise en charge médicale et/ou chirurgicale est donc envisageable.

Traitement médical d’un ulcère stromal antérieur ou moyen

Le traitement médical d’un ulcère stromal inclut une antibiothérapie topique ciblée, l’utilisation d’inhibiteurs des collagénases et un traitement antalgique et anti-inflammatoire. Le port d’une collerette est recommandé.

Traitement antibiotique ciblé lors de la consultation initiale

Les espèces bactériennes isolées lors d’ulcère stromaux présentent une sensibilité très variable aux antibiotiques. Ceci est particulièrement vrai pour les deux bactéries le plus souvent isolées : Pseudomonas aeruginosa et Streptococcus canis â-hémolytique. D’une part, P. aeruginosa est fréquemment sensible à la gentamicine, aux fluoroquinolones et à la polymyxine B, mais possède des résistances naturelles à la doxycycline, à l’acide fusidique, aux â-lactamines, au chloramphénicol et à la clindamycine [13]. D’autre part, Streptococcus canis β-hémolytique est communément sensible aux β-lactamines, à la clindamycine, à la doxycycline et au chloramphénicol, mais montre des résistances naturelles à la polymyxine B, à la néomycine, à l’acide fusidique et à la gentamicine et des résistances acquises de plus en plus courantes aux fluoroquinolones [13]. L’examen cytologique d’un frottis cornéen permet l’obtention de résultats immédiats afin d’optimiser le choix initial de l’antibiotique. Dans le cas de l’ulcère stromal, l’observation de coques est en faveur d’une infection à Staphylococcus spp. ou à Streptococcus spp. et celle de bacilles d’une infection à P. aeruginosa. Cependant, la sensibilité de cet examen, même pratiqué par un spécialiste, reste faible et il doit être interprété face aux résultats de la culture bactérienne. En se fondant sur les profils de sensibilité des espèces bactériennes isolées lors d’ulcère stromal, l’utilisation initiale d’une fluoroquinolone de deuxième génération est recommandée, par exemple la ciprofloxacine (Ciloxan®)(2), l’ofloxacine (Quinofree®)(2), la norfloxacine (Chibroxine®)(2), etc. [7, 13]. La prescription de ces substances antibiotiques d’importance critique non contenues dans un médicament vétérinaire est autorisée en France pour l’administration locale en ophtalmologie vétérinaire (article R. 5141-117-3 du Code de la santé publique). Toutefois, le recours aux fluoroquinolones doit être réservé aux cas sévères présentant un risque d’évolution vers une perforation oculaire. Le chloramphénicol associé à une fluoroquinolone pourrait également être pertinent, compte tenu de leurs spectres d’efficacité respectifs, mais leur association n’a pas été spécifiquement étudiée et, en particulier, un potentiel antagonisme n’est pas exclu [7]. Un collyre renforcé, associant un aminoglycoside et une céphalosporine est largement utilisé en médecine humaine et constitue une option alternative à l’utilisation des fluoroquinolones en monothérapie. Toutefois, leur préparation est désormais très encadrée et nécessite des conditions de réalisation strictes. La fréquence d’instillation dépend principalement du degré d’atteinte cornéenne (présence d’un infiltrat cellulaire et/ou d’une kératomalacie, évolution rapide de la lyse stromale). En cas d’atteinte marquée, une instillation toutes les une à deux heures est indiquée pendant 24 à 48 heures. La fréquence peut être diminuée à une instillation toutes les quatre à six heures en cas de lésions moins actives.

L’efficacité d’une antibiothérapie par voie systémique n’a pas spécifiquement été étudiée lors de kératite bactérienne, mais elle nécessite probablement la présence d’une néovascularisation cornéenne pour atteindre une concentration suffisante. L’association amoxicilline-acide clavulanique est très efficace contre les coques Gram positif [13].

Utilisation d’inhibiteurs des collagénases lors de la consultation initiale

L’instillation d’inhibiteurs des collagénases est particulièrement recommandée en cas de kératomalacie ou de lyse stromale rapide [14]. Le traitement le plus couramment décrit est le sérum autologue car il possède, en plus d’excellentes propriétés inhibitrices des collagénases, de nombreux facteurs de croissance et des immunoglobulines (encadré 2). L’édétate disodique (EDTA) et la N-acétylcystéine (NAC) peuvent également être utilisés (N.A.C. collyre ®). En cas de kératomalacie, une fréquence d’instillation toutes les une à deux heures est indiquée pendant 24 à 48 heures. La fréquence peut être ultérieurement diminuée à une instillation toutes les quatre à six heures en cas d’évolution positive.

Traitement anti-inflammatoire et cycloplégique lors de la consultation initiale

Le contrôle de la douleur et de l’inflammation endo-oculaire secondaires à l’ulcère cornéen est assuré grâce à l’administration d’anti-inflammatoires non stéroïdiens par voie orale (par exemple méloxicam à la dose de 0,1 mg/kg par jour, Metacam ®) et, si nécessaire, avec des morphiniques par voie systémique [14]. L’utilisation d’un collyre à base d’atropine à 1 %(2) est recommandée deux à trois fois par jour pendant deux à trois jours, puis à effet. Cette molécule a, en plus d’un effet mydriatique, une action cycloplégique (à l’origine d’un relâchement du muscle ciliaire), ce qui contribue à soulager la douleur lors d’uvéite antérieure(3). Son usage conduit cependant à une diminution de la sécrétion lacrymale et doit donc être réfléchi chez les animaux atteints de kératoconjonctivite sèche.

Suivi et pronostic du traitement médical

Une consultation de suivi est à prévoir 24 à 48 heures après la mise en place du traitement, compte tenu du caractère parfois suraigu de la collagénolyse. Le taux de succès du traitement médical intensif est de 55 à 70 %, avec un délai médian de cicatrisation de cinq jours après sa mise en place [5, 12]. Cependant, le pronostic de guérison est plus réservé pour les ulcères dont le diamètre dépasse 7 mm et en position axiale [13]. En cas de stabilité de la lésion ou de réépithélialisation partielle, le traitement médical peut être poursuivi. La fréquence des instillations peut être réduite à quatre à six fois par jour lors de régression des plages d’infiltrats cellulaires et/ou de kératomalacie. La cicatrisation stromale de ce type d’ulcère s’accompagne fréquemment d’une néovascularisation qui peut former un tissu de granulation. En cas de progression de la lyse stromale malgré le traitement médical intensif, une prise en charge chirurgicale est préconisée, en particulier si la perte de substance est profonde lors du suivi médical (photo 1b).

L’évolution clinique d’une kératite bactérienne est le plus souvent liée à la sensibilité au traitement antibiotique local de la bactérie infectante, même s’il existe une différence notable entre les résultats de sensibilité in vitro et l’évolution clinique observée [5]. L’une des raisons de cet écart est probablement liée à la définition de la résistance à un antibiotique, généralement déterminée sur la base des concentrations potentiellement atteintes dans le plasma et non localement. De plus, certains genres bactériens (en particulier Pseudomonas aeruginosa) ont la capacité de provoquer une réponse immunitaire locale marquée et incontrôlable, responsable d’une lyse stromale suraiguë qui persiste malgré l’élimination de l’agent pathogène par un traitement adapté [13].

Traitement chirurgical d’un ulcère stromal antérieur ou moyen

Cross-linking cornéen

Le cross-linking s’est développé ces dernières années en médecine vétérinaire comme traitement adjuvant ou alternatif des kératites bactériennes [12]. La technique entraîne plusieurs effets sur la cornée. Le premier est une photopolymérisation qui induit la formation de ponts divalents entre les fibres de collagène constituant le stroma cornéen, à la suite de l’exposition aux rayons ultraviolets (UV-A de 365 nanomètres) de la riboflavine. Ces ponts augmentent la stabilité et la solidité du stroma cornéen et intensifient sa résistance à la digestion enzymatique par les collagénases. Le second effet est anti-infectieux (action sur l’ADN et sur les membranes des bactéries par les UV et les radicaux libres). Enfin, cette technique module l’inflammation au sein de la cornée via un effet cytotoxique sur les kératocytes du stroma cornéen. La procédure est effectuée sous anesthésie générale. La riboflavine est instillée sur l’œil à intervalles réguliers pendant trente minutes, ou soumise à un champ électrique pour qu’elle diffuse plus rapidement dans l’épaisseur de la cornée (processus d’iontophorèse). La source de lumière est ensuite placée proche de l’œil, puis la cornée est irradiée pendant trois minutes, en évitant d’exposer le limbe. Le taux de réussite de cette technique est de l’ordre de 73 % [12]. Ce résultat n’est pas significativement différent du taux de succès du traitement médical intensif (70 %). À noter que les ulcères traités par cross-linking présentaient dans cette étude une gravité clinique plus importante [12].

Techniques chirurgicales de greffe de la cornée

Différents types de greffes peuvent être utilisés pour traiter les ulcères stromaux : les greffes de cornée, de biomatériaux et de conjonctive (4) (photos 2 à 4). Si chacune de ces techniques possède ses propres avantages et inconvénients, le déroulement général de la procédure et les traitements préopératoires et postopératoires sont similaires. Ces greffes sont toujours effectuées sous anesthésie générale après la réalisation d’une kératectomie pour éliminer les tissus endommagés. Le greffon est ensuite suturé à la cornée par des points simples en zone saine [14].

Un traitement médical incluant une antibiothérapie topique ciblée, l’utilisation d’inhibiteurs des collagénases (à une fréquence de quatre à six fois par jour) et un traitement antalgique et anti-inflammatoire est mis en place durant les premières semaines postopératoires. Le taux de succès de ce type d’intervention en cas d’ulcère stromal non perforé est compris entre 90 et 95 % [14]. En cas de greffe de cornée ou de greffe de biomatériau, le regain de transparence maximal est généralement objectivé deux à trois mois après l’intervention. La fibrose stromale postopératoire peut, dans certains cas, être marquée. La principale complication de ce type d’intervention est une déhiscence du greffon. Cette complication peut être le reflet d’une aggravation de la lésion cornéenne, avec lyse des sutures et/ou du greffon, ou d’une suture cornéenne imparfaite.

6. DÉMARCHE THÉRAPEUTIQUE LORS D’ULCÈRE STROMAL PROFOND

Tout ulcère stromal avec une perte de substance supérieure à 75 % doit être considéré comme une urgence chirurgicale, car même un faible traumatisme pourrait provoquer une perforation du globe oculaire [14]. Les techniques chirurgicales disponibles sont les mêmes que pour les ulcères stromaux antérieurs ou moyens, avec un risque accru de complication peropératoire (perforation cornéenne).

7. DÉMARCHE THÉRAPEUTIQUE LORS DE PERFORATION CORNÉENNE

Les perforations cornéennes sont également une urgence chirurgicale. Cependant, ces lésions sont communément associées à une uvéite marquée, avec un risque important d’infection intraoculaire. Dans l’attente d’une prise en charge chirurgicale, un traitement médical est donc fondamental et doit inclure de l’atropine 1 %(2), des anti-inflammatoires systémiques et des antibiotiques par voie topique et systémique, ainsi que le port d’une collerette. L’utilisation d’atropine en collyre vise à limiter le risque de formation de synéchies postérieures et antérieures qui majorent le risque de glaucome secondaire [14]. Lors de perforation cornéenne, il est raisonnable de limiter le nombre de collyres instillés puisque la manipulation du globe oculaire augmente la douleur et le risque de reperforation d’un site le plus souvent étanchéifié par un bouchon de fibrine. La décision opératoire est conditionnée à un examen oculaire préopératoire lors duquel l’intégrité du segment postérieur est vérifiée. Dans ces cas de figure, le clignement à l’éclair lumineux sur l’œil atteint, le reflexe photomoteur indirect en stimulant l’œil atteint et/ou la réalisation d’une échographie oculaire constituent des aides précieuses. Dans le cas de lésions évidentes du segment postérieur, la chirurgie conservatrice n’est pas indiquée et une énucléation peut être décidée. Lors de perforations de petite taille (diamètre inférieur à 5 mm), toutes les techniques de greffe peuvent être utilisées. Toutefois, lorsque la perforation est de grande taille, un greffon conjonctival n’a pas une solidité suffisante pour former une barrière étanche à l’humeur aqueuse [14]. Une greffe de cornée ou de biomatériau doit alors être privilégiée dans une telle situation. Le taux de succès chirurgical en cas d’ulcère perforé est compris entre 80 et 90 % (photos 5a à 5d). En effet, le risque de glaucome secondaire (inférieur à 10 %) vient s’ajouter à celui de déhiscence du greffon et/ou des sutures [9].

(1) Voir l’article « Étude clinique des ulcères cornéens chez le chien et prise en charge médicale des cas aigus » dans ce dossier.

(2) Médicament à usage humain.

(3) Voir le dossier sur les uvéites chez le chien et le chat dans Le Point vétérinaire n° 446 d’octobre 2023

(4) Voir l’article « La greffe cornéenne par transposition cornéo-conjonctivale » de Bertrand Michaud dans ce numéro.

Références

  • 1. Auten CR, Urbanz JL, Dees DD et coll. Comparison of bacterial culture results collected via direct corneal ulcer vs conjunctival fornix sampling in canine eyes with presumed bacterial ulcerative keratitis. Vet. Ophthalmol. 2020;23 (1):135-140.
  • 2. Featherstone HJ, Heinrich C. Ophtalmic examination and diagnosis. In: Veterinary Ophthalmology, 6th edition. Wiley-Blackwell. 2021:564-661.
  • 3. Fentiman KE, Rankin AJ, Meekins JM et coll. Effects of topical ophthalmic application of 0.5% proparacaine hydrochloride on aerobic bacterial culture results for naturally occurring infected corneal ulcers in dogs. J. Am. Vet. Med. Assoc. 2018;253 (9):1140-1145.
  • 4. Ferreira TAC, Warth JFG, Dos Santos LL et coll. Antimicrobial activity of topical dyes used in clinical veterinary ophthalmology. Vet. Ophthalmol. 2020;23 (3):497-505.
  • 5. Guyonnet A, Desquilbet L, Faure J et coll. Outcome of medical therapy for keratomalacia in dogs. J. Small Anim. Pract. 2020;61 (4):253-258.
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  • 9. Lacerda RP, Pena Gimenez MT, Laguna F et coll. Corneal grafting for the treatment of full-thickness corneal defects in dogs: a review of 50 cases. Vet. Ophthalmol. 2017;20 (3):222-231.
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  • 13. Tsvetanova A, Powell RM, Tsvetanov KA et coll. Melting corneal ulcers (keratomalacia) in dogs: a 5-year clinical and microbiological study (2014-2018). Vet. Ophthalmol. 2021;4 (3):265-278.
  • 14. Whitley RD, Hamor RE. Diseases and surgery of the canine cornea and sclera. In: Veterinary Ophthalmology, 6th edition. Wiley-Blackwell. 2021:1082-1172.

Conflit d’intérêts : Aucun

CONCLUSION

Les ulcères stromaux sont le reflet d’une surinfection, le plus souvent bactérienne, d’un ulcère initialement superficiel. La lyse stromale générée par cette infection et la réponse du système inflammatoire peuvent progresser rapidement et évoluer jusqu’à la perforation. Lors de perte de substance antérieure ou moyenne, un traitement médical intensif, incluant une antibiothérapie de seconde intention, peut être initié. En cas de progression de la lyse stromale malgré le traitement médical intensif ou de perte de substance initialement supérieure à 75 %, une prise en charge chirurgicale est préconisée.

Encadré 1 : INSTRUMENTS POUR RÉALISER UN FROTTIS CORNÉEN

- Un écouvillon stérile.

- Une cytobrosse en nylon stérile.

- L’extrémité non coupante d’une lame de scalpel stérile ou une spatule de Kimura.

D’après [2].

Encadré 2 : PRÉPARATION DE SÉRUM AUTOLOGUE

Le sérum autologue est obtenu en prélevant du sang de l’animal (environ 5 ml) qui est mis à décanter quarante-cinq minutes au minimum, puis centrifugé pour ne récupérer que le sérum. Ce dernier doit ensuite être conservé impérativement au réfrigérateur, au maximum pendant une semaine. Toute la séquence du prélèvement doit être effectuée le plus proprement possible pour ne pas contaminer le sérum.

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