IMPACT DE L’ÉVOLUTION DES CHARGES ET DU PRIX DU LAIT SUR LE COÛT DE PRODUCTION EN ATELIER LAITIER - Le Point Vétérinaire n° 441 du 01/05/2023
Le Point Vétérinaire n° 441 du 01/05/2023

ÉCONOMIE DU LAIT

Article original

Auteur(s) : Matthieu Leblanc

Fonctions : Responsable technique élevage
Coopérative Terre comtoise
2 rue Victor Considérant
25770 Vaux-les-Prés

Une analyse de l’impact de l’augmentation à la fois des charges sur le coût de production du lait et du prix du lait montre qu’elles sont très variables selon les exploitations et leur type de production.

Dans le contexte de crise actuel, la hausse du prix des matières premières se poursuit, depuis plus de deux ans. En raison de la situation climatique, géopolitique, spéculative et financière, les repères économiques historiques se perdent et la conduite économique en élevage s’en trouve fortement perturbée. Faut-il continuer de traire lorsque les coûts flambent ? Les investissements, de plus en plus pesants, en valent-ils la peine ? L’augmentation du prix du lait compense-t-elle tout ou partie de ces hausses ? Les organismes de conseil en élevage se penchent depuis quelque temps sur l’impact de l’évolution des prix des matières sur le coût de production en élevage laitier (encadré). Sans tirer de conclusions définitives, il est possible d’estimer les pertes (voire les profits) qui impactent cette période incertaine(1).

IMPACT DE QUELQUES POSTES

1. Gazole, engrais et alimentation

Les études bibliographiques récentes ont permis d’établir les impacts de l’évolution des prix du gazole non routier (GNR), des engrais azotés et des frais liés à l’alimentation commercialisée (concentré total ou correcteurs azotés uniquement selon les études) sur le coût de production du lait [2-4]. Ces trois postes de dépense représentent une grosse partie des charges dont les prix varient le plus en élevage. Le coût lié au GNR témoigne de l’impact des frais de mécanisation en élevage. Il représente la partie émergée de l’iceberg concernant les charges fixes liées à l’amortissement du matériel agricole.

Les achats d’ammonitrates constituent le poste de dépense le plus fréquemment évoqué dans les études disponibles concernant les amendements réalisés en production végétale. Si ce poste est représentatif des achats d’engrais azotés, principale charge de fertilisants en système fourrager (pour les cultures et les prairies), les autres types d’engrais (dits de fond, phosphates et potasse en particulier) affichent également des tarifs variables. En outre, le prix des ammonitrates est très étroitement corrélé à celui du gaz, et plus généralement des marchés énergétiques.

Enfin, le coût lié à l’alimentation peut être apprécié en considérant d’une part les achats, et d’autre part l’autoconsommation de fourrages produits à la ferme (herbe récoltée, maïs ensilage ou céréales) distribués aux bovins. Les frais liés à l’achat des correcteurs azotés permettent d’évaluer la part des aliments achetés et non produits sur l’exploitation. La production de fourrages autoconsommés peut être rapportée soit au coût de production (ce qui suppose d’avoir accès à la totalité des éléments comptables et techniques de la ferme), soit au prix du marché (facile à établir dans le cas des céréales, plus compliqué pour la paille, le foin ou l’ensilage faute de cotation nationale).

2. Frais d’élevage et vétérinaires

Selon la même méthode de calcul, le raisonnement peut être complété en ajoutant les dépenses d’élevage et les frais vétérinaires qui en font partie, en estimant une variation selon le pourcentage d’évolution constaté. Cette hausse, qui est de + 18,7 % entre 2021 et 2022 pour l’ensemble de l’indice des prix d’achat des moyens de production agricole (Ipampa) pour le lait de vache (représentatif de 70 % des charges), mais de seulement + 4,3 % pour les produits vétérinaires et services sanitaires, devrait se poursuivre courant 2023 au vu du marché des produits associés [8]. Concernant les dépenses d’élevage, notons toutefois que les variations d’une exploitation à l’autre sont considérables, puisqu’elles englobent les frais de conseil, de contrôle de performance, les frais vétérinaires, ceux liés à la reproduction, etc. À titre d’exemple, la moyenne des frais vétérinaires établie dans la littérature se situe aux alentours de 8 € par 1 000 litres, avec de fortes disparités : suivant les élevages, ces frais peuvent varier de 5 à 30 € par 1 000 litres [2, 6]. Selon l’Ipampa, la pondération des “produits vétérinaires et services”, par rapport aux différents postes de charge, est de 6,5 % [8]. La compilation des différentes études publiées concernant l’impact de tous les coûts cités sur le coût de production aux 1 000 litres donne une moyenne, avec de grandes disparités suivant les fermes (tableau). Ces résultats peuvent donc être appliqués au cas par cas et rapidement, selon les exploitations concernées.

ÉVOLUTION DES CHARGES SUR L’ANNÉE ÉCOULÉE

Une comparaison des prix des matières premières entre l’automne 2021 et l’automne 2022 permet d’estimer l’impact final sur le coût de production du lait, donc directement sur l’évolution de la marge nette totale de l’atelier laitier.

1. Évolution du prix du GNR

Le gazole non routier connaît une évolution continue et importante depuis plus d’un an désormais (figure 1). La volatilité est extrêmement forte et aucun éleveur n’est épargné par cette hausse. Entre octobre 2021 et octobre 2022, le GNR est passé de 1,06 à 1,70 € le litre, soit 0,70 € d’augmentation. Le prix s’est stabilisé autour de 1,30 € le litre depuis janvier 2023, mais connaît néanmoins, encore aujourd’hui, une très forte volatilité.

2. Évolution du prix des engrais azotés

Fin octobre 2022, l’ammonitrate à 33,5 % d’azote était coté sur le marché physique à 960 € la tonne, avec un pic à plus de 1 200 € la tonne en avril 2022(2) [9]. À la même période l’année précédente, cet engrais était coté environ 600 € la tonne. L’augmentation est ainsi de plus de 350 € en un an.

3. Évolution du prix de l’alimentation

Concentrés

La hausse des céréales est estimée à 180 € par tonne à l’achat (200 € en agriculture biologique).

Les tourteaux conventionnels ont augmenté de 200 € par tonne et les biologiques de 350 € par tonne en moyenne.

Fourrages

L’augmentation des fourrages est liée aux charges telles que les coûts mécaniques et les prix des intrants. Cette évolution est majorée à cause de la sécheresse qui a sévi cet été, laquelle a fait également fortement augmenter le prix des fourrages vendus entre éleveurs.

4. Évolution des frais d’élevage

En raison de leur forte variabilité selon les exploitations, il est difficile d’estimer la hausse des frais liés à l’élevage. Cependant, ce sont les dépenses les plus faciles à chiffrer, puisqu’elles sont facturées régulièrement, et que l’éleveur a le plus facilement tendance à réduire. Or, il est important d’affiner l’analyse de ces frais d’élevage en différenciant les coûts liés au préventif et au conseil, et ceux liés au curatif. En effet, pour deux éleveurs ayant chacun 15 € de frais vétérinaires aux 1 000 litres, l’un ayant choisi de vacciner et de réaliser un suivi de reproduction, l’autre d’acheter uniquement des antibiotiques, il est aisé de deviner lequel a le moins de problèmes de conduite d’élevage. Il convient ainsi de dépasser la seule logique réductrice du montant brut des frais d’élevage, et de prendre en compte la part liée à la prévention.

5. Impact global

Il est possible d’estimer, avec prudence, que l’évolution des charges a eu un impact d’environ 65 € pour les exploitations de plaine, 70 € pour les exploitations de montagne et un peu plus de 45 € pour les exploitations en agriculture biologique (figure 2).

Ces hausses varient fortement d’une exploitation à l’autre et ne reflètent qu’une partie des charges variables. Toutefois, comme aucune exploitation n’est épargnée, il est nécessaire d’en avoir conscience et d’en tenir compte dans la gestion technico-économique de l’atelier laitier considéré.

ÉVOLUTION DU PRIX DU LAIT : SUFFISANTE POUR COMPENSER ?

La forte augmentation en cours du prix du lait devrait se poursuivre sur le premier semestre 2023 (figure 3). Cette hausse est pour partie liée à la baisse de production française, mais aussi européenne et mondiale [7]. La hausse est variable d’une laiterie à l’autre et d’un système à l’autre. Certaines laiteries de taille nationale ont augmenté leur tarif de presque 100 € par 1 000 litres, tandis que le prix du lait en agriculture biologique stagne et que celui des principales appellations d’origine protégée (AOP) n’évolue pas autant. Par exemple, une évolution comprise entre 20 et 30 € est constatée, pour la plupart des coopératives fruitières de l’AOP Comté Morbier Mont d’Or. De plus, dans l’échantillon des fermes des réseaux d’élevage Inosys, les estimations des revenus de 2022 sont en baisse pour les systèmes laitiers spécialisés de montagne et bio, mais en nette hausse pour ceux de plaine ou diversifiés (avec cultures ou viande bovine) [7]. Cependant, la diversité est importante au sein de chaque système, y compris dans cet échantillon Inosys qui rassemble 30 % des exploitations françaises les plus efficientes.

  • (1) L’analyse réalisée dans cet article porte sur la période d’octobre 2021 à octobre 2022, mais a été actualisée avec les chiffres de janvier 2023.

  • (2) Cependant, depuis, la tendance est à la baisse.

Références

  • 1. Avelin C. Les données lait de vache. Enquête mensuelle laitière. FranceAgriMer. 2023;95:10p.
  • 2. Bodiou D. Les frais d’élevage en exploitation laitière : de 30 à 50 €/1 000 l. Mon-cultivar-elevage.com. 2022.
  • 3. Chambres d’agriculture. La flambée du prix des matières premières : impact sur les systèmes laitiers du Rhône. Données de 29 exploitations du Rhône suivies en coûts de production et des exploitations suivies en réseau de référence (Inosys). 2022:9p.
  • 4. Chotteau P, You G, Rubin B et coll. Flambée des matières premières et impact sur le lait. Conférence grand angle lait, 9e édition. Idèle. 2022:55p.
  • 5. Fioulreduc, www.fioulreduc.com/prix-gnr
  • 6. Follet D, Bodin T, Tirard S et coll. Maîtriser les frais d’élevage en exploitation laitière. Idèle. 2022:4p.
  • 7. Idele, Cniel. Dossier annuel bovins lait, économie de l’élevage. 2023;537:40p. https://idele.fr/detail-article/dossier-annuel-bovins-lait-annee-2022-perspectives-2023
  • 8. Ipampa. Dernière consultation janvier 2023. https://idele.fr/ipampa
  • 9. Terre Net. Cotation des marchés agricoles. Consulté le 27 octobre 2022. https://www.terre-net.fr/marche-agricole/synthese-des-marches

Conflit d’intérêts : Aucun

Encadré : CHOIX DE L’UNITÉ DE MESURE

Pour évaluer les coûts et les profits d’une exploitation laitière, il est courant de s’appuyer sur ses livraisons. Ainsi, les charges fixes ou variables sont souvent calculées sur la base du coût par 1 000 litres de lait produits. Dans cet article, c’est cette unité de mesure qui est retenue pour la plupart des indicateurs étudiés. Attention, cet indicateur peut être partiellement biaisé par la productivité de l’exploitation étudiée. En effet, un troupeau hautement productif diluera mécaniquement ses charges fixes aux 1 000 litres par rapport à un troupeau qui l’est moins. En revanche, un troupeau mené de façon plus extensive aura moins de charges variables aux 1 000 litres, mais devra veiller à limiter les charges fixes.

Points clés

• La connaissance du coût de production en élevage laitier est un élément clé de la compréhension de la santé financière de l’exploitation.

• Les nombreuses charges qui interviennent dans le coût de production ont connu une forte hausse depuis le début de l’année 2020 et les crises sanitaire, géopolitique et météorologique.

• Globalement, l’évolution du coût de production est estimée entre 50 et 70 € par 1 000 litres entre octobre 2021 et octobre 2022, alors que la tendance était initialement déjà à la hausse.

• Cette hausse est variable selon les exploitations laitières et partiellement compensée par l’évolution du prix du lait au cours de l’année 2022.

CONCLUSION

L’impact de la volatilité des matières premières et des charges liées à l’élevage laitier est estimé entre 45 et 70 €, au moins pour toutes les exploitations françaises depuis un an. Cet impact varie beaucoup d’une exploitation à l’autre et selon le type de production (conventionnel, AOP ou biologique). Cette valeur de 45 à 70 € représente une part importante mais non totale de ces évolutions. En effet, il est difficile de tout chiffrer, notamment les variables telles que les coûts liés aux fourrages et aux frais d’élevage. En parallèle, le prix du lait a également évolué. Cependant, cette hausse n’est pas équivalente pour tous les systèmes. Ainsi, si certains éleveurs en élevage conventionnel ne semblent pas perdants en marge nette, en lien avec cette augmentation du prix du lait, les exploitations de montagne sont fortement touchées. Il en va de même pour les exploitations biologiques, qui sont pourtant relativement épargnées sur certains postes de dépenses, comme les amendements azotés. Il est indispensable pour les intervenants en élevage d’avoir conscience de ces variations pour aider les éleveurs à tenir la barre dans cette période compliquée.

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