BALANCE ANIONS-CATIONS : LES BESOINS EN CALCIUM DE LA VACHE TARIE - Le Point Vétérinaire n° 436 du 01/12/2022
Le Point Vétérinaire n° 436 du 01/12/2022

PRÉPARATION AU VÊLAGE

Article original

Auteur(s) : Matthieu Leblanc

Fonctions : Responsable technique élevage
Coopérative Terre comtoise
25770 Vaux-les-Prés

La période de préparation au vêlage est une phase de transition délicate à appréhender, dont dépend le bon démarrage en lactation de la vache, ainsi que sa santé et celle de son veau. Cet article se cantonne aux trois semaines qui précèdent la date présumée du vêlage.

Le tarissement est une période particulière dans la vie de la vache laitière. Pendant ces quelques semaines, l’animal a besoin de repos métabolique pour pouvoir entamer sereinement la lactation suivante, donc de couvrir ses besoins énergétiques et azotés. Sa capacité d’ingestion diminue nettement à mesure que la croissance du fœtus avance, tandis que les besoins liés au développement du futur veau augmentent fortement au cours du dernier mois de gestation. Ainsi, il convient de scinder la période de tarissement en deux phases : la période sèche, de récupération et de tarissement à proprement parler, et la préparation au vêlage.

ÉQUILIBRER LE RÉGIME DE LA VACHE TARIE

Pour mémoire, un démarrage de la lactation dans de bonnes conditions pour la santé du veau et de sa mère dépend beaucoup de la concentration énergétique et azotée chez la vache tarie au cours des dernières semaines de gestation. Pendant cette période, la vache a des besoins qui augmentent considérablement tandis que sa capacité d’ingestion est au plus bas : entre 12 et 13 kg de matière sèche ingérée par vache et par jour, versus 23 à 25 kg au pic de lactation. L’objectif est ainsi d’équilibrer la ration en dépit d’une capacité d’ingestion diminuée. Il est indispensable de compenser cet écart entre l’ingestion et les besoins par une concentration de la ration, afin d’éviter un déficit énergétique dès la fin de la gestation, qui peut se traduire au début de la lactation par une acétonémie plus ou moins grave ou compensée [1].

L’alimentation de la vache tarie en phase de préparation au vêlage doit donc idéalement faire l’objet d’une ration spécifique, avec un taux de matière azotée totale plus faible que celui d’une vache en lactation, mais des niveaux d’énergie similaires. Selon le ou les fourrages de base distribués, la complémentation sera adaptée afin de pourvoir aux besoins d’entretien de la mère et de croissance gestationnelle du veau. De cet équilibre entre l’énergie et l’azote dépend la qualité de la synthèse colostrale. Il convient aussi de veiller à une bonne structure fibreuse de la ration pour entretenir la capacité de digestibilité de la cellulose chez la future laitière. Ainsi, quelle que soit la ration de base, l’apport d’un concentré s’impose, avec un niveau protéique variable selon les apports du fourrage, mais surtout avec des sources énergétiques variées, pour d’une part compenser la faible ingestion (énergie rapidement fermentescible mais aussi protégée) et d’autre part entretenir toutes les flores ruminales (amylolytique et cellulolytique notamment).

GÉRER LA BALANCE ANIONS-CATIONS

La balance anions-cations (Baca) est le reflet du caractère acidogène de la ration. De nombreuses formules permettent de calculer la Baca d’une matière première ou d’une ration, mais la plus utilisée est la suivante : Baca = (Na + K) - (Cl + S) en mEq/kg. D’autres formules, également pertinentes mais moins courantes, tiennent compte de la biodisponibilité des différents ions ou incorporent aussi dans cette balance d’autres ions tels que le calcium, le phosphore ou le magnésium [6].

Globalement, la Baca représente la somme des cations à laquelle est soustraite la somme des anions. Une Baca proche de zéro, voire négative, témoigne d’une ration à tendance acidogène. L’acidification de l’alimentation permet d’instaurer un état de subacidose métabolique compensée, ce qui force la vache à compenser ce déséquilibre en tamponnant le pH sanguin via la libération de calcium d’origine osseuse dans le compartiment sanguin. Pour rappel, la Baca d’une vache tarie se situe idéalement autour de 0, alors qu’elle doit être supérieure à 200 mEq/kg au cours de la lactation.

Gérer la Baca des vaches taries en préparation au vêlage revient en pratique à suivre la démarche suivante :

- bannir les fourrages riches en potassium : herbe jeune pâturée, enrubannage ou ensilage de légumineuses, regain, betteraves sont autant d’aliments à éviter au cours de cette période. En effet, le potassium étant un cation, il fait mécaniquement remonter la Baca et compromet donc l’installation de cette fameuse subacidose métabolique (photo, tableaux 1 et 2) ;

- limiter au maximum les apports de substances tampons de type bicarbonates de sodium, pour la même raison qu’évoquée ci-dessus ;

- apporter des sels anioniques dans la ration. Ces sels, dont la Baca est fortement négative, permettent de corriger une Baca naturellement positive dans la plupart des rations de base pour les ruminants. Leur Baca est variable selon leur nature, mais aussi leur causticité et donc leur appétence pour les ruminants (tableau 3). Ils sont couramment utilisés à raison de 150 g par vache et par jour ;

- éviter les apports importants en calcium. Comme l’objectif est de créer un afflux de calcium osseux vers le compartiment sanguin, il est a priori important de maintenir des taux de calcium circulant bas. Attention toutefois à ne pas faire de raccourcis et bannir systématiquement toute source de calcium alimentaire de la ration des vaches taries (voir plus loin).

La réduction de la Baca de + 200 à - 100 mEq/kg dans la ration des vaches taries en préparation au vêlage permettrait de réduire considérablement le nombre de troubles de santé post-partum, tels que les fièvres de lait ou les déplacements de caillette chez les multipares [3]. Les études bibliographiques tendent même à démontrer une augmentation des troubles infectieux (mammites, métrites) chez les vaches dont le taux de calcium sérique est inférieur à 2 mmol/l avant le vêlage [5]. Si ces études ne mettent pas en évidence les mêmes effets chez les vaches primipares, ils confirment tout de même l’importance de la gestion des apports de calcium avant la mise bas. L’établissement d’un équilibre de subacidose compensée permettrait également d’augmenter les performances au démarrage de la lactation, autant vis-à-vis de la production laitière que des taux mesurés.

CALCULER L’APPORT EN CALCIUM

Les macro-éléments jouent un rôle important au moment du vêlage, et de faibles taux sanguins de magnésium ou de phosphore sont fréquemment relevés lors d’hypocalcémie clinique. S’il est important de travailler sur la Baca afin de créer une mobilisation de calcium osseux au cours des jours qui précèdent le vêlage, de nombreuses publications montrent que les besoins en calcium de la vache tarie sont variables selon qu’elle reçoit ou non une ration à Baca négative (encadré). L’une des raisons évoquées est que l’acidose métabolique compensée, induite par une ration à Baca faible ou négative, entraîne une excrétion urinaire de calcium plus importante. Le taux de calcium nécessaire dans la ration diffère donc selon le régime adopté : environ 5 g/kg de matière sèche ingérée pour une ration non corrigée à Baca positive, entre 10 et 16 g/kg de matière sèche ingérée pour une ration dont la Baca est négative [2, 4].

Cela représente des besoins journaliers entre 120 et 190 g de calcium pour une vache consommant environ 12 kg de matière sèche. Ainsi, si par exemple la ration d’une vache tarie est exclusivement constituée de foin, qui est un fourrage naturellement riche en calcium (autour de 5 g/kg de matière sèche), l’apport de calcium par ce biais est d’environ 60 g. Il est donc nécessaire de distribuer une complémentation minérale complète, certes plus faible que pour une vache en lactation, mais non nulle en calcium. Un minéral pour vache tarie adapté est de type 5-5-5, c’est-à-dire 5 % de phosphore, 5 % de calcium et 5 % de magnésium. Pour ce qui est des autres macro-éléments, la variation des taux de phosphore et de magnésium dans la ration des vaches taries semble n’avoir que peu d’impact sur leur santé durant la période post-partum. Seul un taux de calcium élevé dans le cas d’une Baca à 200 mEq/kg augmente la prévalence des fièvres de lait chez les vaches multipares [1].

Références

  • 1. Commun L, Forgeat G, Bertrand E et coll. Transition des vaches laitières : de nouveaux outils pour mesurer le déficit énergétique, avant et après vêlage. Proc. Journées nationales GTV Reims. 2014:881-890.
  • 2. Glosson KM, Zhang X, Bascom SS et coll. Negative dietary cation-anion difference and amount of calcium on prepartum diets: effects on milk production, blood calcium and health. J. Dairy Sci. 2020;103(8):7039-7054.
  • 3. Santos JEP, Lean IJ, Golder H et coll. Meta-analysis of the effects of prepartum dietary cation-anion difference on performance and health of dairy cows. J. Dairy Sci. 2019;102(3):2134-2154.
  • 4. Van Saun RJ, Sniffen CJ. Transition cow nutrition and feeding management for disease prevention. Vet. Clin. North Am. Food Anim. Pract. 2014;30(3):689-719.
  • 5. Venjakob PL, Borchardt S, Heuwieser W. Hypocalcemia-cow-level prevalence and preventive strategies in German dairy herds. J. Dairy Sci. 2017;100(11):9258-9266.
  • 6. Vouillot A. Prévention de la fièvre de lait chez la vache laitière. Thèse doct. vét. ENV de Lyon. 2006:98p.

Conflit d’intérêts : Aucun

Points clés

• En fin de tarissement, les besoins de la vache tarie augmentent et sa capacité d’ingestion diminue. La concentration énergétique de la ration doit donc être adaptée.

• Pendant cette période, une ration subacidogène, c’est-à-dire avec une balance anions-cations proche de zéro, voire négative, permet la mobilisation du calcium osseux.

• Les apports de calcium doivent être adaptés selon la balance anions-cations de la ration.

Encadré
FAISABILITÉ D’UNE BACA NÉGATIVE DANS TOUS LES CAS

Il existe sur le terrain une très forte variabilité de la balance anions-cations entre deux fourrages a priori similaires (tableaux).

L’acidification de la ration est parfois difficile avec des sels anioniques, car les fourrages qui la composent présentent une Baca trop élevée. En effet, le fait d’apporter 12 kg de foin à + 350 mEq/kg et de corriger par 150 g de chlorure de magnésium à - 9 000 mEq/kg ramène la Baca de la ration totale à 234 mEq/kg. Les sels anioniques jouent donc un rôle dans la correction, mais l’établissement d’une ration de base avec des matières premières les plus faiblement chargées en ions positifs est le premier critère d’intérêt.

CONCLUSION

La préparation au vêlage passe par l’établissement d’une ration équilibrée. La constitution de cette ration doit donc tenir compte de plusieurs éléments : éviter les fourrages riches en potassium (regain, légumineuses, betteraves), corriger la ration de base avec un concentré disposant de sources d’énergie variées et un niveau d’azote adapté aux fourrages disponibles en essayant autant que possible de choisir une formule avec des matières premières à la Baca faible (par exemple privilégier le tourteau de colza au soja), moduler la Baca via l’apport de sels anioniques et proscrire les substances tampons à base de bicarbonate de sodium, maîtriser (et non proscrire) les apports de calcium dans la ration totale. Même s’il n’est pas toujours possible d’obtenir une Baca négative, dès lors que la ration finale de préparation au vêlage est équilibrée et minéralisée de façon adéquate, les effets se révèlent positifs sur la santé des vaches ainsi que sur le démarrage de la lactation.

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