DÉTECTION DE L’ANAPLASMOSE BOVINE (ANAPLASMA MARGINALE) PAR PCR EN BRETAGNE - Le Point Vétérinaire n° 433 du 01/09/2022
Le Point Vétérinaire n° 433 du 01/09/2022

MÉDECINE DE TROUPEAU

Article original

Auteur(s) : Grégoire Kuntz*, Guillaume Dussaulx**

Fonctions :
*Innoval, GDS Bretagne
Rue Éric Tabarly
35530 Noyal-sur-Vilaine
**Clinique de Bourbriac
52 rue de l’Armor
22390 Bourbriac

Dans un contexte d’avortements, Anaplasma marginale a été détectée chez une vache dans un élevage bovin breton. D’autres agents y étaient associés. Il s’agit du premier cas d’anaplasmose identifié par PCR en Bretagne.

Le protocole national de l’Observatoire et suivi des causes d’avortements chez les ruminants (Oscar(1)) est appliqué depuis 2015 en Bretagne [6]. Il vise à réaliser des diagnostics différentiels standardisés face à des avortements en série. Les vaches ayant avorté depuis moins de sept jours font principalement l’objet d’analyses directes. Un lot de femelles témoins est sélectionné pour subir des analyses sérologiques, suivant l’historique des avortements, le tableau clinique, l’épidémiologie, etc. Les différents résultats sont ensuite interprétés selon une grille. La conclusion porte sur la série d’avortements, avec une évaluation de l’imputabilité de chaque maladie testée : “forte”, “possible”, “peu probable” et “non conclusif”. Une conclusion d’imputabilité forte permet au vétérinaire traitant d’établir un diagnostic de troupeau. Une conclusion d’imputabilité possible peut faire l’objet de discussions. Des analyses complémentaires se révèlent alors utiles. Dans ce cas, seuls certains avortements pourraient être dus à la maladie détectée. Une imputabilité possible justifie cependant la mise en place des moyens de prévention. Les résultats d’imputabilité forte et possible sont repris dans les statistiques et permettent de calculer les taux d’élucidation et la fréquence de détection des différentes maladies. En 2021, quelque 500 troupeaux ont été suivis en Bretagne (983 à l’échelle nationale) [7].

Certaines maladies sont dépistées systématiquement, comme la diarrhée virale bovine (BVD), la néosporose et la fièvre Q, tandis que les autres le sont selon le tableau clinique, le contexte épidémiologique et l’historique de l’élevage. En 2021, parmi ces maladies de seconde intention, l’ehrlichiose a été la plus fréquemment détectée en Bretagne (20,7 %, n = 26 sur 126) et à l’échelle nationale (25,7 %, n = 93 sur 362). En revanche, en Bretagne, l’anaplasmose n’a jamais été mise en évidence dans le cadre du protocole Oscar (6 élevages investigués en 2021). La même année, sur les 17 cas investigués sur le territoire national, 4 se sont révélés positifs (1 sur 5 en 2019, 1 sur 7 en 2020). Comme 25 départements sont engagés dans le protocole Oscar et que ces maladies ne sont pas systématiquement recherchées, ces résultats ne reflètent pas la situation nationale.

COMMÉMORATIFS ET CONTEXTE

Un élevage laitier composé de 400 bovins prim’holstein, dont 160 vaches en lactation, subit depuis plusieurs décennies une prévalence d’avortements élevée. Les investigations récurrentes ont détecté la présence de l’ehrlichiose et de la fièvre Q évoluant à bas bruit, sans pour autant expliquer l’incidence des avortements. L’historique de l’élevage est connu : certaines parcelles sont à risque d’ehrlichiose. Les génisses ne sont pas exposées au cours des premières saisons de pâture, il n’y a pas d’immunité de prémunition. Un traitement acaricide à base de deltaméthrine (Butox®) est appliqué à la dose “tique” (soit 15 ml pour 100 kg de poids vif, avec un maximum de 75 ml par animal) avant la mise à l’herbe. Une nouvelle application est réalisée quatre à six semaines plus tard. Dans la mesure du possible, les pâtures sont entretenues pour réduire les habitats à tiques. Malgré ces mesures, certaines génisses sont parfois malades, avec un tableau clinique incluant un affaiblissement, une anorexie et une hyperthermie. Connaissant l’historique de leur troupeau et l’existence de pâtures à risque, les éleveurs suspectent alors une ehrlichiose et instaurent immédiatement un traitement à base d’oxytétracycline (Tenaline LA®, 1 ml pour 10 kg de poids vif). La guérison survient en quelques jours et les gestations arrivent généralement à terme.

MISE EN PLACE DU PROTOCOLE OSCAR

L’élevage a été suivi par le protocole Oscar. Sur l’année, du 1er mai 2021 au 30 avril 2022, 199 vêlages ont été enregistrés et 13 avortements déclarés (6,5 %) sur la période du 4 juin 2021 au 12 mars 2022. Ces avortements concernent majoritairement des vaches nullipares (69 %, n = 9 sur 13). Chez ces dernières, la prévalence des avortements s’élève à 11 % (n = 9 sur 82). Outre les maladies de première intention du protocole Oscar, les recherches ont été élargies pour détecter d’éventuelles coinfections. Étant donné le contexte historique, le tableau clinique et l’épidémiologie, l’ehrlichiose était l’une des principales hypothèses diagnostiques. D’autres agents transmis par les tiques ont également été recherchés par polymerase chain reaction (PCR) au laboratoire Inovalys, à partir de sang prélevé sur un tube EDTA.

RÉSULTATS ET DISCUSSION

Les analyses ont permis d’écarter la diarrhée virale bovine, la néosporose, la salmonellose, la listériose (Listeria monocytogenes), l’herpèsvirus bovin de type 4, la campylobactériose (Campylobacter fetus), la chlamydiose (Chlamydophila spp) et la leptospirose (Leptospira pathogène). Concernant la fièvre Q, deux analyses sérologiques sur les neuf sont revenues positives, mais toutes les analyses par PCR étaient négatives. Ces résultats révèlent un contact, mais pas de lien de causalité avec les avortements.

1. Premières analyses

En juin, l’agent de l’ehrlichiose, Anaplasma phagocytophilum, est détecté chez deux animaux (tableau). En décembre, cet agent est de nouveau détecté chez une génisse en bâtiment. En pratique, l’obtention de résultats PCR positifs vis-à-vis de l’ehrlichiose en hiver soulève plusieurs questions : les tiques survivent-elles dans le foin ou la litière ? Y a-t-il d’autres vecteurs que les tiques ? En effet, Ixodes ricinus est décrite comme le principal vecteur, mais dans notre cas, aucune tique n’a été observée sur les animaux. L’infection persistante à la suite d’une contamination au pâturage semble alors être l’explication la plus probable [2].

2. Cas d’une primipare ayant avorté

Par la suite, Mycoplasma wenyonii a été détectée chez une vache primipare qui a avorté le 12 mars. Cette bactérie peut être transmise par d’autres vecteurs que les tiques. Une infection persistante est aussi possible. Localisée à la périphérie des érythrocytes, M. wenyonii engendre une anémie et une hyperthermie. Depuis que Collin a rapporté un cas en Bretagne en 2016, cet agent pathogène est parfois recherché et détecté par PCR dans la région [3]. Notons surtout, chez ce même bovin, la détection d’Anaplasma marginale. Ce cas constitue la première mise en évidence de l’anaplasmose bovine par PCR en Bretagne. En 1997, un cas avait été diagnostiqué par Collin [4]. La suspicion clinique avait alors été confirmée grâce à un frottis sanguin analysé au laboratoire départemental vétérinaire de Ploufragan (22). En dehors de ce cas, à notre connaissance, l’anaplasmose n’est pas rapportée dans la région [1].

Des recherches sérologiques vis-à-vis d’A. marginale ont été effectuées par Innoval-GDS Bretagne ces dernières années, dans des contextes d’hyperthermie fluctuante parfois associée à une anorexie, une agalaxie, des avortements, etc. Ces analyses se sont toutes révélées négatives, sauf dans un cas où des vaches ont présenté des sérologies positives à l’anaplasmose (A. marginale), mais aussi à l’ehrlichiose (A. phagocytophilum). Or les réactions sérologiques croisées sont possibles [5]. De plus, aucun test PCR, pour l’ehrlichiose comme pour l’anaplasmose, n’était alors positif. Ces résultats ne sont donc pas conclusifs. Dans notre cas, excepté l’hyperthermie, la vache ne présentait aucun des symptômes de l’anaplasmose aiguë (tachycardie, anémie hémolytique, etc.) (encadré). Ce résultat PCR positif ne permet donc pas, à lui seul, de conclure qu’Anaplasma marginale était à l’origine de l’avortement de ce bovin. Cependant, étant donné le contexte épidémiologique, les autres éléments cliniques et les différents résultats d’analyse, il est légitime de conclure à la forte imputabilité des maladies transmises par les tiques dans cette série abortive (photo).

3. Devenir et mise en place de mesures

Les maladies détectées dans cet élevage sont principalement transmises par des piqûres de tiques. La deltaméthrine était déjà utilisée en prévention. Pour les vaches nullipares, qui représentent la population la plus affectée, le temps d’attente pour le lait de 2,5 jours, à la dose “tique”, n’est pas problématique. Cependant, étant donné la persistance des avortements, la contrainte du renouvellement des traitements et l’objectif de vêlages précoces, les éleveurs ont finalement décidé d’élever les génisses en bâtiment. Tous ces agents pathogènes ont également en commun la possibilité d’un traitement à l’oxytétracycline. En pratique, les éleveurs pourraient donc poursuivre son utilisation sur des animaux fébriles en pâture.

Références

  • 1. Arcangioli MA, Zenner L. Les maladies classiques liées aux morsures de tiques. Bull. GTV. 2021;(104):93-98.
  • 2. Brown WC. Adaptative immunity to Anaplasma pathogens and immune dysregulation: implications for bacterial persistence. Comp. Immunol. Microbiol. Infect. Dis. 2012;35(3):241-252.
  • 3. Collin E. Infection d’un cheptel laitier par Mycoplasma wenyonii : première description en France. Proc. journées nationales GTV. 2016:491-495.
  • 4. Collin E. Anaplasmose bovine : une observation clinique en Bretagne. Point Vét. 1998;29(194):79-81.
  • 5. Dreher UM, de la Fuente J, Hofmann-Lehmann R et coll. Serologic cross-reactivity between Anaplasma marginale and Anaplasma phagocytophilum. Clin. Diagn. Lab. Immunol. 2005;12(10):1177-1183.
  • 6. Kuntz G, Lars F, Hosteing S et coll. Diagnostic différentiel des avortements en élevage bovin : application en Bretagne en 2015-2016. Bull. GTV. 2017;(84):57-65.
  • 7. Plateforme nationale d’épidémiosurveillance en santé animale. Observatoire et suivi des causes d’avortements chez les ruminants. Bilan 2021. 2022:28p.

Conflit d’intérêts : Aucun

ENCADRÉ : L’ANAPLASMOSE BOVINE

Anaplasma marginale est répandue dans les régions tropicales et subtropicales. Elle est transmise à différentes espèces sauvages par les tiques présentes localement. En France, elle est surtout localisée sur le pourtour méditerranéen et se transmet principalement par les tiques Ixodes. Des vecteurs mécaniques et des piqûres d’insectes hématophages peuvent éventuellement être contaminants. Cette bactérie se retrouve dans les érythrocytes, provoquant leur lyse. Les principaux signes cliniques sont une hyperthermie, une tachycardie et une anémie. L’hémoglobinurie est rarement décrite, ce qui vaut à la maladie le nom de piroplasmose blanche. Elle peut engendrer des avortements et la mort de l’animal. Les bovins peuvent rester infectés plusieurs mois.

Le diagnostic est confirmé par une analyse PCR sur du sang prélevé sur un tube EDTA en phase aiguë. Une cinétique sérologique est également possible. La confirmation via un frottis sanguin coloré au May-Grünwald Giemsa est complexe. L’utilisation d’acaricides limite les possibilités de transmission. Le traitement repose sur l’action de l’oxytétracycline et de l’imidocarbe.

Points clés

• Le protocole Oscar vise à la réalisation de diagnostics différentiels standardisés à la suite d’avortements en série. Certaines maladies sont dépistées systématiquement, d’autres le sont selon le tableau clinique.

• L’ehrlichiose est fréquemment détectée en Bretagne et à l’échelle nationale.

• L’anaplasmose bovine n’avait pas été détectée en Bretagne depuis 1997.

• L’anaplasmose bovine est une maladie abortive, susceptible d’entraîner une anémie, une hyperthermie et une tachycardie.

CONCLUSION

Ce cas montre la complexité de la gestion des avortements, différents agents pathogènes pouvant coexister et occasionner des coïnfections. L’hyperthermie est parfois le seul signe clinique visible. Des analyses complémentaires sont donc recommandées. Elles permettent au vétérinaire de confirmer le diagnostic. À notre connaissance, il s’agit de la première détection d’Anaplasma marginale par PCR en Bretagne. La répartition de l’anaplasmose demeure mal connue en France. Cette maladie mérite d’être incluse dans les diagnostics différentiels en cas d’hyperthermie chez les bovins en pâture au cours de la période vectorielle.

Abonné au Point Vétérinaire, retrouvez votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr