L’ÉLEVAGE LAITIER AU PRÉ : UNE SOLUTION DURABLE - Le Point Vétérinaire n° 431 du 01/07/2022
Le Point Vétérinaire n° 431 du 01/07/2022

ÉLEVAGE LAITIER

Article original

Auteur(s) : Céline Gaillard-Lardy

Fonctions : 1Health
11-15 quai de Dion Bouton
92800 Puteaux

L’élevage bovin laitier au pâturage est une solution séduisante pour une agriculture plus durable, du point de vue environnemental et économique. Des solutions existent pour en optimiser l’efficacité. Elles reposent sur le choix raisonné des animaux, une conduite d’élevage adaptée et une bonne gestion des pâtures.

De nos jours, le monde agricole est confronté à une situation apparemment contradictoire : d’un côté la nécessité de nourrir une population toujours plus nombreuse, avec des exigences de plus en plus fortes, et de l’autre l’urgence de trouver des modes de production plus durables, afin de réduire l’impact environnemental de l’agriculture. De plus, les faibles marges de manœuvre de certains producteurs, notamment laitiers, rendent difficile le maintien d’une vraie rentabilité économique.

L’élevage bovin laitier au pré apparaît alors comme une solution qui répond à tous ces enjeux. Tout d’abord, le pâturage permet de diminuer de manière conséquente les coûts de production, en limitant au strict nécessaire l’achat de matières premières alimentaires. Il permet ainsi de s’affranchir des fluctuations du marché, notamment celui des intrants alimentaires, comme l’actualité récente l’a malheureusement montré. Ensuite, c’est une forme de production durable, avec un moindre impact environnemental, puisque les prairies ne peuvent être valorisées efficacement que par les ruminants. Ainsi, la compétition alimentaire (céréales, oléagineux) avec l’humain est limitée et l’empreinte environnementale de la production d’un litre de lait fortement réduite. Enfin, le pâturage permet la préservation de prairies, permanentes ou temporaires, dans les territoires. En l’absence de ruminants, ces prairies ont de fortes chances de disparaître. Elles sont pourtant essentielles à la sauvegarde de l’équilibre des écosystèmes et au maintien de la biodiversité. L’élevage des bovins laitiers en système de pâturage représente donc un enjeu majeur pour l’avenir.

Il ne doit toutefois pas se faire aux dépens de la rentabilité. Pour cela, l’efficacité de tels systèmes doit être optimisée, pas seulement sur la question de la gestion des parcelles, mais aussi sur le choix des animaux (race, génétique) et sur la conduite d’élevage, notamment de la reproduction. Cet article, fondé sur une publication récente, montre qu’il existe plusieurs leviers pour améliorer l’efficacité des systèmes laitiers herbagers en milieux tempérés [2].

PREMIER LEVIER : CONDUITE DU PÂTURAGE

1. L’herbe, la seule ration naturellement complète

L’herbe pâturée présente plusieurs avantages. Tout d’abord, elle n’engendre qu’un faible coût de production. En outre, il s’agit du seul fourrage équilibré pour répondre aux besoins des ruminants, y compris des bovins laitiers. En effet, avec les autres fourrages (ensilages d’herbe, de maïs ou foin), des compléments nutritionnels sont nécessaires. Ainsi, une vache laitière est capable de produire 25 kg de lait et 1,6 à 2 kg de matières utiles avec un régime uniquement à base d’herbe [2].

En revanche, la vitesse d’ingestion de l’herbe au pâturage est plus faible que celle des autres fourrages à l’auge, en raison de sa présentation (sur pied, en libre accès) et de sa nature (présence de feuilles, teneur en eau importante, pas de broyage). La vache passe donc plus de temps à manger lorsqu’elle est au pré que lorsqu’elle est nourrie à l’étable.

2. Agir sur l’ingestion

Pour augmenter l’ingestion, il pourrait être tentant d’augmenter la quantité d’herbe offerte. Plusieurs publications ont en effet montré un effet positif de la quantité d’herbe disponible, généralement évaluée à 4 ou 5 cm au-dessus du sol, sur l’ingestion quotidienne [6, 9]. Mais la réponse d’ingestion quotidienne par animal selon la quantité d’herbe offerte suit globalement une courbe avec une asymptote proche de 20 kg de matière sèche (MS) par vache et par jour. Au-delà de cette valeur, chaque kilo d’herbe supplémentaire disponible n’engendre qu’une augmentation de l’ingestion de 0,25 kg de MS. Cela implique donc que 75 % de l’herbe supplémentaire offerte n’est pas ingérée. Ces refus entraînent une mauvaise valorisation des parcelles et une hauteur d’herbe après pâturage plus élevée. Ils auront donc un impact sur la qualité du cycle de pâturage suivant, puisque la montée des graines et des tiges restantes à l’issue du pâturage produira alors de nouveaux refus, qui impacteront à leur tour les cycles ultérieurs. Le pâturage à haut niveau d’herbe offerte a donc des conséquences négatives sur l’utilisation de l’herbe au niveau de la parcelle, en raison de l’augmentation des refus.

De plus, une importante quantité d’herbe disponible, associée à un chargement instantané plus faible, réduit le nombre de jours de pâturage effectués, ainsi que la production laitière exprimée par hectare [5]. À l’inverse, lorsque le chargement augmente, la hauteur d’herbe après le pâturage est réduite, ce qui fournit les conditions d’une meilleure repousse, plus feuillue et de meilleure qualité [8, 11]. Ainsi, une bonne gestion du pâturage consiste à trouver un équilibre entre la maximisation de l’ingestion par vache d’une part, et par hectare d’autre part.

3. Produire une herbe facile à pâturer

Les prairies de graminées feuillues, enrichies de légumineuses (trèfle blanc), fournissent une herbe de meilleure qualité. Les graminées, à l’épiaison tardive, favorisent la consommation de matière sèche et la production laitière [7]. De plus, le trèfle blanc apporte une stabilité au niveau de la valeur nutritive, car d’un côté la fraction récoltée de la plante possède une forte valeur nutritionnelle, et de l’autre cette plante vieillit bien et conserve sa valeur nutritionnelle au cours des repousses qui suivent (photo 1).

4. Privilégier une mise à l’herbe précoce

La mise au pré précoce influe sur la qualité ultérieure de l’herbe, lors des repousses suivantes qui produiront davantage de feuilles avec une meilleure valeur nutritive, notamment vis-à-vis des unités fourragères lait (UFL) et des protéines.

5. S’appuyer sur des outils dédiés

Réussir la saison de pâturage, c’est équilibrer la demande animale (dépendante du nombre de vaches et de leur capacité d’ingestion) et la disponibilité en herbe, elle-même conditionnée par la croissance des plantes (donc les conditions météorologiques) et la surface accessible. Les leviers d’action efficaces pour les éleveurs sont donc la surface mise à la disposition du troupeau et l’apport de fourrages ou de concentrés complémentaires. Le système herbager est ainsi fondé sur la capacité d’anticipation de l’éleveur concernant les changements de disponibilité de l’herbe.

Pour cela, plusieurs outils ont été mis au point pour aider à la gestion des pâtures en déterminant la disponibilité de l’herbe hebdomadaire, en calculant les jours d’avance en herbe et en identifiant les excédents ou les déficits d’herbe : Herb’avenir (un outil permettant d’anticiper le stock d’herbe disponible), Grass Wedge (pour évaluer l’état des parcelles et la cohérence avec les besoins des animaux), Pâtur’plan développé conjointement par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et Elv’up, qui permet l’intégration des surfaces de plusieurs parcelles avec des potentiels de croissance différents et la mise en place de différents scénarios.

DEUXIÈME LEVIER : AGIR SUR LES ANIMAUX

1. S’adapter à la conduite des vêlages groupés

Dans un système herbager, l’objectif est de synchroniser la demande alimentaire des animaux et l’herbe disponible. Il est donc idéalement fondé sur une conduite de vêlages groupés au printemps. Dans ces conditions, la date moyenne de mise bas et l’amplitude de la période des vêlages sont des éléments clés pour la réussite de la conduite en pâturage, avec un impact direct sur l’autonomie alimentaire de l’élevage.

En Irlande, par exemple, les vêlages sont généralement programmés en février-mars, afin de mieux aligner les besoins du troupeau laitier et la croissance de l’herbe. Cela permet d’augmenter la production laitière à partir de l’herbe pâturée, mais aussi d’améliorer efficacité de l’utilisation énergétique. De plus, le tarissement est ainsi réalisé en hiver, les vaches sont donc à l’étable lorsque leurs besoins alimentaires sont les plus faibles.

2. Envisager deux saisons de vêlage

En France, la situation est un peu différente, à cause du fort risque de sécheresse estivale et du manque d’herbe subséquent à cette période. Pour cette raison, une conduite en deux saisons de vêlage est pertinente : la moitié des mises bas en mars ou avril, et l’autre moitié en septembre ou octobre. Dans chacun de ces deux groupes, le tarissement est effectué le même jour, et durera deux mois (janvier-février et juillet-août) [10]. Ce système permet d’adapter la demande alimentaire du cheptel à la croissance de l’herbe : puisque la moitié des vaches sont taries en été, la surface pâturée allouée au reste du troupeau en lactation est donc plus importante. Dans ce cadre, les génisses peuvent vêler à l’âge de 30 mois, celles nées au printemps vêlent à l’automne et inversement. C’est un bon compromis entre un vêlage à 24 mois, pour lequel il est parfois difficile d’atteindre l’objectif de poids, et un vêlage à 36 mois. En outre, ce système permet également une livraison plus régulière de lait sur l’année.

3. Choisir des animaux adaptés génétiquement

Dans ce système herbager, les vaches laitières doivent présenter une bonne aptitude à se reproduire et donc une bonne fertilité. Les holstein dites “continentales”, à haut potentiel laitier et forte mobilisation des réserves corporelles, ne sont donc pas vraiment adaptées à cette conduite d’élevage, en raison de leur fertilité limitée et des troubles métaboliques auxquels elles sont particulièrement sensibles. Les vaches de race mixte ou les vaches croisées (holstein x jersiaises, par exemple) sont mieux adaptées au pâturage (photo 2). Plusieurs caractéristiques sont à l’origine de ce constat : elles présentent une meilleure aptitude aux vêlages groupés, elles sont moins sensibles aux troubles sanitaires, leur lait est plus riche en matières grasses et leur valeur de réforme est plus élevée [3, 4].

Concrètement, la vache idéale devrait ainsi suivre un schéma de sélection axé sur la fertilité (environ 35 % de l’indice global) et qui minore la part de l’indice laitier (environ 11 %) [1].

Références

  • 1. Berry DP. Breeding the dairy cow of the future: what do we need? Anim. Prod. Sci. 2015;55:823-837.
  • 2. Delaby L, Horan B. Améliorer l’efficacité des systèmes laitiers herbagers en milieux tempérés. Inrae Prod. Anim. 2021;34 (3):161-172.
  • 3. Delaby L, Fiorelli JL. Élevages laitiers à bas intrants : entre traditions et innovations. Numéro spécial “Quelles innovations pour quels systèmes d’élevage ?” Inrae Prod. Anim. 2014;27:123-134.
  • 4. Delaby L, Hennessy D, Gallard Y et coll. Animal choice for grass-based systems. Proc. meeting of the European Grassland Federation, Institute of Biological, Environmental and Rural Sciences (IBERS). Grassl. Sci. Eur. 2014.
  • 5. Delagarde R, Peyraud JL. Gérer les variations des apports alimentaires des vaches laitières au pâturage. Inrae Prod. Anim. 2013;26 (3):263-276.
  • 6. Delagarde R, Prache S, D’Hour P et coll. Ingestion de l’herbe par les ruminants au pâturage. Fourrages. 2001;166:189-212.
  • 7. Gowen N, O’Donovan M, Casey I et coll. The effect of grass cultivars differing in heading date and ploidy on the performance and dry matter intake of spring calving dairy cows at pasture. Anim. Res. 2003;52:321-336.
  • 8. Hoden A, Muller A, Peyraud JL et coll. Pâturage pour vaches laitières : effets du chargement et de la complémentation en pâturage tournant simplifié. Inrae Prod. Anim.1991;4:229-239.
  • 9. Pérez-Prieto LA, Delagarde R. Meta-analysis of the effect of pasture allowance on pasture intake, milk production, and grazing behavior of dairy cows grazing temperate grasslands. J. Dairy Sci. 2013;96:6671-6689.
  • 10. Pottier E, Delaby L, Agabriel J. Adaptations de la conduite des troupeaux bovins et ovins aux risques de sécheresse. Fourrages. 2007;191:267-284.
  • 11. Tunon G, Kennedy E, Horan B et coll. Effect of grazing severity on perennial ryegrass herbage production and sward structural characteristics throughout an entire grazing season. Grass Forage Sci. 2013;69:104-118.

Conflit d’intérêts : Aucun

Points clés

• L’herbe est le seul fourrage qui se suffit à lui-même et qui est capable de répondre aux besoins des ruminants.

• Au-delà d’une certaine quantité offerte, l’herbe supplémentaire disponible entraîne des refus, eux-mêmes responsables d’une mauvaise valorisation lors des cycles suivants.

• Les prairies de graminées feuillues, et enrichies de légumineuses (trèfle blanc), fournissent une herbe de meilleure qualité.

• En France, les vêlages groupés en deux saisons sont particulièrement adaptés au pâturage.

• Les animaux de race mixte ou croisée sont à préférer. Le schéma de sélection privilégiera un bon index de fertilité en réduisant la part de l’index laitier.

CONCLUSION

La prairie est une ressource naturelle pour l’alimentation des ruminants. Elle est essentielle au maintien de la biodiversité et à l’équilibre des écosystèmes. Elle offre un mode de production laitier plus durable, conforme aux attentes des consommateurs et à l’évolution en cours de l’agriculture, comme le montre l’ambitieuse stratégie communautaire « de la ferme à la table » prônant une alimentation durable. Elle permet de produire plus et mieux avec moins de ressources. La production laitière en système herbager réduit l’impact environnemental négatif de l’intensification de l’élevage. Le pâturage apporte également des solutions aux contraintes liées au changement climatique, telles que la sécheresse estivale, la précocité du printemps et des conditions automnales favorables à la croissance de l’herbe.

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