POLYPNÉE SÉVÈRE SANS SOUFFLE ASSOCIÉ CHEZ UNE CHIENNE - Le Point Vétérinaire n° 430 du 01/06/2022
Le Point Vétérinaire n° 430 du 01/06/2022

CARDIOLOGIE

Cardiologie

Auteur(s) : François Serres

Fonctions : (DESV médecine interne, option cardiologie)
Oncovet
Avenue Paul Langevin
59650 Villeneuve-d’Ascq

Certaines malformations cardiaques significatives, comme une communication interventriculaire, peuvent se traduire par des signes cliniques, sans être accompagnées d’un souffle cardiaque audible.

Une chienne shiba inu non stérilisée, âgée de 13 mois, est présentée pour l’exploration d’une tendance marquée à la polypnée, ainsi que d’une potentielle fatigabilité. La survenue d’une polypnée lors de stress ou d’exercice minime, sans souffle associé, aurait été observée depuis l’adoption. Aucun antécédent cardiovasculaire familial n’est rapporté.

PRÉSENTATION DU CAS

1. Examen clinique

À l’examen clinique, l’état général de l’animal est correct, avec un score corporel satisfaisant. Les muqueuses sont rose pâle, sans cyanose majeure, et le temps de recoloration capillaire est dans les valeurs usuelles. L’examen respiratoire met en évidence une nette polypnée (fréquence respiratoire de 90 cycles par minute) sans anomalie lors de l’auscultation pulmonaire. Une tendance à la tachycardie régulière (fréquence cardiaque de 165 battements par minute) est notée à l’auscultation cardiaque, sans souffle associé.

2. Examen échocardiographique

La coupe transventriculaire réalisée en mode temps-mouvement, obtenue par voie parasternale droite, montre un ventricule gauche à la morphologie modifiée, avec un septum interventriculaire très nettement aplati, notamment en diastole, associé à un ventricule droit également modifié, présentant une hypertrophie pariétale majeure et une dilatation marquée. Le tronc pulmonaire présente en outre un aspect très modifié, avec une nette dilatation (rapport tronc pulmonaire/aorte mesuré à 1,2) sans lésion sténotique au niveau de la chambre de chasse du ventricule droit. Le flux pulmonaire est laminaire et sa vélocité normale. La coupe 2D quatre et cinq cavités, obtenue par voie parasternale droite, permet d’identifier la présence d’une communication interventriculaire de taille importante (près de 7 mm) et de type membraneux (photo 1). L’examen en mode Doppler couleur et continu confirme la présence d’un shunt, le plus souvent droitegauche, de faible vélocité, qui ne dépasse pas 2 m/s (photo 2). Le rapport communication interventriculaire/aorte est élevé (0,63). Aucun reflux pulmonaire ou tricuspidien permettant d’estimer la pression pulmonaire n’est décelé.

3. Diagnostic

L’association d’une communication interventriculaire de taille importante avec un flux droite-gauche de faible vélocité et d’une hypertrophie marquée du ventricule droit est en faveur de l’évolution d’un syndrome d’Eisenmenger. L’inversion du shunt observée peut être la conséquence de la communication interventriculaire ou, plus probablement, secondaire à une hypertension pulmonaire primitive qui n’a pu être quantifiée. La polypnée observée est probablement directement liée à cette malformation.

Considérant l’importance de la maladie, une surveillance de l’hématocrite et de l’apparition d’une éventuelle polyglobulie secondaire est fortement conseillée (réalisation d’une numération formule sanguine tous les trois à six mois). Un suivi échographique tous les six mois est également recommandé, associé à la prescription de sildénafil (à la dose de 1 mg/kg toutes les 12 heures per os).

DISCUSSION

1. Définition des communications interventriculaires

Les communications interventriculaires, qui résultent d’une anomalie de développement ou d’un mauvais alignement du septum interventriculaire embryonnaire durant la phase de septation cardiaque, constituent un groupe de malformations aux présentations échographiques et aux conséquences cliniques variables. Quatre “types” sont distingués :

– les communications interventriculaires membraneuses et périmembraneuses, situées près de la valve aortique et débouchant à proximité de la valve tricuspide. Ce sont les plus fréquemment rencontrées chez le chien et le chat. Ainsi, elles représentent plus des trois quarts des cas dans la principale étude rétrospective publiée, comme dans notre cas [1] ;

– les communications interventriculaires supracristales ou infundibulaires (reliant l’infundibulum pulmonaire et aortique) sont plus rarement décrites (dans 20 % des cas) ;

– les communications interventriculaires musculaires (plus proches de l’apex ventriculaire) sont très rares ;

– les communication de type canal atrioventriculaire (reliant le septum situé sous les valves atrioventriculaires), sont très peu décrites.

Premières malformations cardiaques chez l’humain, elles sont plus rares chez le chien (6,2 à 12,3 % des cas).

Selon la même étude, dans plus de 51 % des cas de communication interventriculaire, une autre malformation cardiaque associée est identifiée. Dans plus d’un tiers de ces malformations complexes, la communication interventriculaire est l’une des composantes d’une tétralogie de Fallot. Dans le cas présenté, l’absence de souffle audible et la présence de signes cliniques au moment du diagnostic sont très inhabituelles par rapport à ce qui est rapporté dans la littérature, dans laquelle tous les chiens avec une communication interventriculaire isolée présentaient un souffle médiothoracique droit et plus de 81 % des communications interventriculaires isolées étaient asymptomatiques [1]. L’évolution concomitante d’une hypertension pulmonaire majeure et potentiellement primitive, suspectée dans ce cadre, peut expliquer cette présentation inhabituelle. Seuls deux chiens de cette étude présentaient un shunt droitegauche comme dans notre cas.

2. Pronostic

Le pronostic est habituellement favorable, la principale étude ne montrant pas d’impact significatif de l’existence d’une communication interventriculaire isolée sur la survie. Trois des animaux suivis ont présenté une insuffisance cardiaque congestive gauche fatale, qui pourrait être la conséquence physiopathologique d’un shunt gauchedroit excessif, aboutissant à une surcharge volumique du cœur gauche.

Dans certains cas, une communication interventriculaire primitive est associée à une hypertension pulmonaire majeure, qui provoque une inversion du shunt et un tableau clinique de fatigabilité, de cyanose à l’effort et de polyglobulie, voire d’insuffisance cardiaque congestive secondaire gauche dans un premier temps. D’un point de vue pronostique, ce type d’affection est probablement plus proche d’une tétralogie de Fallot ou d’une persistance du canal artériel avec inversion [2, 3]. L’espérance de vie des animaux atteints de tétralogie de Fallot est de moins de deux ans et la médiane de survie postdiagnostic lors de persistance du canal artériel inversée est de 626 jours. Pour cette dernière affection, la plus proche physiopathologiquement du cas présenté, la prescription de sildénafil (à la dose de 1 à 2 mg/kg toutes les 12 heures per os) semble améliorer le pronostic (selon la seule étude rétrospective disponible) [3].

Références

  • 1. Bomassi E, Misbach C, Tissier R et coll. Signalment, clinical features, echocardiographic findings, and outcome of dogs and cats with ventricular septal defects: 109 cases (1992-2013). J. Am. Vet. Med. Assoc. 2015;247:166-175.
  • 2. Chetboul V, Pitsch I, Tissier R et coll. Epidemiological, clinical, and echocardiographic features and survival times of dogs and cats with tetralogy of Fallot: 31 cases (2003-2014). J. Am. Vet. Med. Assoc. 2016;249:909-917.
  • 3. Greet V, Bode EF, Dukes-McEwan J et coll. Clinical features and outcome of dogs and cats with bidirectional and continuous right-to-left shunting patent ductus arteriosus. J. Vet. Intern. Med. 2021;35 (2):780-788.

Conflit d’intérêts : Aucun

CONCLUSION

L’absence de souffle cardiaque ne permet pas d’exclure la présence d’une malformation cardiaque significative, notamment de shunts intracardiaques ou extracardiaques inversés. Ces maladies sont très facilement suspectées via l’examen échocardiographique en coupe 2D. L’évaluation complète nécessite en revanche une bonne maîtrise de l’examen Doppler et de la physiologique cardiaque. La prise en charge thérapeutique optimale de ces affections reste à déterminer.

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