L’EXAMEN À DISTANCE DU SYSTÈME NERVEUX DU CHIEN ET DU CHAT - Le Point Vétérinaire n° 430 du 01/06/2022
Le Point Vétérinaire n° 430 du 01/06/2022

NEUROLOGIE

Dossier

Auteur(s) : Robin Cavalerie*, Stéphanie Piazza**

Fonctions :
*(dipl. ECVN)
Centre hospitalier vétérinaire Languedocia
395 rue Maurice Béjart
34080 Montpellier

Cette étape peut être négligée lorsque l’animal est placé directement sur la table de consultation, alors qu’elle apporte des éléments fondamentaux notamment sur l’état de vigilance, le comportement, l’attitude, la posture, la démarche et la vision.

L’examen à distance de l’animal est essentiel dans la démarche de neurolocalisation et contribue parfois fortement à identifier le site de la lésion. Il convient de laisser l’animal découvrir et explorer la salle de consultation sans contrainte ou manipulation pendant plusieurs minutes. Cela peut se faire en même temps que le recueil des données anamnestiques et commémoratives auprès du propriétaire. L’examen à distance est ensuite complété par une observation fine, en se fondant sur les informations recueillies et en suivant spécifiquement plusieurs étapes d’évaluation (tableau).

1. VIGILANCE ET COMPORTEMENT

La vigilance correspond à l’état de conscience de l’animal qui s’exprime par sa réactivité à l’environnement. Elle doit être évaluée en dehors d’un état de choc actif correspondant à une inadéquation entre la production et l’utilisation d’énergie à l’échelle cellulaire, généralement par défaut de perfusion tissulaire, et qui peut être objectivée cliniquement dans un contexte d’urgence. Si elle est jugée anormale lors d’une admission en urgence, la vigilance doit être contrôlée dans les minutes à heures qui suivent pour en affirmer la véracité. Une vigilance altérée signe une atteinte du tronc cérébral ou du prosencéphale. Plusieurs degrés de sévérité lors d’atteinte de la vigilance sont décrits (figure 1). Le comportement d’un carnivore domestique est fortement variable selon les individus, que ce soit dans leur environnement ou en salle de consultation. Des changements frustes peuvent être détectés uniquement par les propriétaires. Il est néanmoins possible de noter certains comportements anormaux :

– une marche compulsive, qui correspond à une déambulation permanente de façon préférentielle selon un cercle (serré ou large, dans le sens horaire ou antihoraire) ou non (marche sur une ligne droite, tourne dans les deux sens), reflète une atteinte prosencéphalique respectivement asymétrique ou diffuse ;

– l’observation d’un point fixe sans intérêt pendant une période donnée, fréquemment rapportée par le propriétaire comme des épisodes de “bugs” ou d’absence, peut être le signe d’une atteinte focale ou diffuse de l’encéphale, voire de la moelle spinale cervicale ;

– une poussée au mur, facilement reconnaissable par une flexion ventrale du cou et un appui de la partie dorsale du crâne contre une surface perpendiculaire au sol (mur, angle, pied de table), évoque une atteinte prosencéphalique avec une possible augmentation de la pression intracrânienne (photo 1). Ce cas particulier de la poussée au mur doit conduire à suspecter une augmentation anormale de la pression intracrânienne qui peut secondairement se manifester par la triade de Cushing qui associe hypovigilance, hypertension artérielle et bradycardie (encadré).

Les crises convulsives généralisées (avec perte de conscience et atteinte du corps de façon bilatérale) ou focales (par exemple, motrices avec contraction focale d’un groupement musculaire de la tête ou des membres, autonomiques ou comportementales) sont des événements spécifiques qui reflètent, à l’instar des troubles comportementaux, un dysfonctionnement du prosencéphale [1].

2. POSTURE ET ATTITUDE

La posture se réfère à la position du corps et des membres, alors que l’attitude concerne la position de la tête et des yeux.

Tête et cou

Une droite reliant les deux yeux ou les deux oreilles doit être parallèle à la ligne du sol en cas de posture normale de la tête. Une tête penchée (torticolis) peut être détectée de façon évidente ou être plus subtile lorsqu’une oreille ou un œil sont plus proches du sol (photo 2). Dans ce cas, le torticolis est latéralisé selon l’oreille ou l’œil en position basse. Cette anomalie témoigne d’une atteinte du système vestibulo-cérébelleux dans la grande majorité des cas (diencéphale plus rarement).

Lorsque la tête est déviée vers un côté du corps lorsque l’animal est observé de face, il s’agit de latérocolis. Dans ce cas, les deux yeux et les deux oreilles sont sur la même ligne parallèle au sol. Une lésion médullaire cervicale peut également provoquer un latérocolis. Il arrive que l’ensemble du corps soit aussi incurvé : ce pleurothotonus peut alors être associé à une démarche compulsive en cercle dans le cas d’une atteinte du prosencéphale.

Une déviation ventrale du cou avec un défaut de tenue de la tête est nommée ventroflexion cervicale et peut orienter vers une atteinte neuromusculaire ou médullaire cervicale (hernie discale, par exemple, associée à une cervicalgie), ou quelquefois être le reflet d’une affection encéphalique (hypertension intracrânienne notamment, non couplée à une cervicalgie).

Corps

Lorsque l’animal est capable de soutenir le poids de son corps, il peut adopter des anomalies posturales variées au niveau des membres, de la ligne du dos ou de l’ensemble du corps.

La plantigradie ou la palmigradie font référence à un défaut d’extension des articulations du tarse et du carpe, respectivement. Elles peuvent être objectivées lors d’affections orthopédiques ou du système neuromusculaire (photo 3). L’augmentation du polygone de sustentation, ce dernier étant le rectangle dont chaque coin correspond à l’appui de chacune des pattes, est fréquemment observée lors d’anomalie concernant la moelle spinale cervicale ou l’encéphale, et particulièrement le cervelet (photo 4).

La cyphose, qui représente une flexion dorsale de la colonne vertébrale dans la région thoracolombaire, n’est pas spécifique d’une neurolocalisation, mais fait partie des signes évocateurs d’une dorsalgie focale ou diffuse, d’une cervicalgie, d’une douleur ostéoarticulaire multifocale ou d’une faiblesse musculaire (photo 5).

La lordose qualifie une flexion ventrale de la colonne vertébrale dans la région thoracolombaire, rarement secondaire à un trouble nerveux.

La scoliose est une déviation latéro-latérale de la colonne vertébrale dans le plan dorsal, très souvent liée à une malformation vertébrale ou à une syringohydromyélie.

Deux postures particulières de l’animal en décubitus latéral doivent être connues en raison de la gravité de l’affection dont elles sont la conséquence. La position de décérébellation correspond à une mise en opisthotonos, la tenue des membres thoraciques en hyperextension et la flexion des hanches sans atteinte de la vigilance. Elle est le reflet d’une lésion sévère, et généralement aiguë, du cervelet. La position de décérébration correspond à une hyperextension des quatre membres avec une vigilance altérée. Dans ce cas, une lésion du tronc cérébral doit être suspectée [2, 4, 7].

Enfin, dans le cas d’une sévère affection médullaire thoracolombaire suraiguë, une hypertonicité du cou et des membres thoraciques (particulièrement en décubitus latéral), avec une proprioception et une motricité normales, en association avec une paraplégie pelvienne, peut être objectivée. Cela correspond au syndrome de Schiff-Sherrington, causé par un arrêt du signal ascendant inhibiteur du tonus extenseur des membres thoraciques à partir des cellules bordantes situées en L1-L3 (figure 2) [3]. Il s’agit d’une exception aux principes de neurolocalisation : en considérant une lésion thoracolombaire, l’observation d’anomalies sur les membres thoraciques situés en amont de la lésion ne serait pas attendue.

3. DÉMARCHE

Les troubles de la démarche sont un motif de consultation très fréquent. À cette étape de l’examen, le praticien doit évaluer la capacité de l’animal à générer et à exécuter des mouvements coordonnés. Si l’animal n’est pas capable de marcher seul, un support corporel (comme une écharpe placée au niveau du ventre ou un harnais) permet d’évaluer les mouvements volontaires. La démarche doit être observée sur un sol non glissant (tapis ou moquette fine si possible) et plat. L’évaluation de la démarche dans les escaliers aide parfois à affiner l’évaluation en exacerbant certaines ataxies, notamment d’origine cérébelleuse.

Parésie et plégie

La parésie correspond à l’incapacité de générer un mouvement permettant une démarche normale ou une incapacité à supporter le poids du corps. Elle implique la conservation de mouvements volontaires, contrairement à la plégie qui est un stade avancé de parésie où aucun mouvement volontaire n’est observé. Afin de qualifier le ou les membres atteints, des termes différents sont employés :

– lors de monoparasie/monoplégie, un seul membre est concerné ;

– lors de paraparésie/paraplégie, les deux membres pelviens sont atteints (photo 6) ;

– lors de tétraparésie/tétraplégie, les quatre membres sont touchés ;

– lors d’hémiparésie/hémiplégie, les membres d’un même côté sont lésés.

Il est important de qualifier une atteinte éventuellement différente des membres en cas de lésion médullaire asymétrique. Par exemple, face à une lésion médullaire après le segment T3 plus marquée à droite, une monoplégie pelvienne droite, associée à une monoparésie pelvienne gauche, pourrait être observée.

Ataxie

L’ataxie est définie comme un trouble visible de la coordination des mouvements, non causée par une faiblesse ou des tremblements. Elle peut avoir trois principales origines :

– l’ataxie proprioceptive (ou sensitive), liée à un défaut d’influx sensitif proprioceptif provenant des membres vers le système nerveux central et les centres intégrateurs du système de la proprioception générale (cortex et cervelet). L’impression est que l’animal ne “sait pas où sont ses pattes dans l’espace” : il peut croiser les membres en position statique ou en marchant, réaliser des mouvements dysmétriques (souvent hypermétriques), voire chuter. Cette ataxie est généralement la conséquence d’une lésion de la substance blanche de la moelle spinale et souvent associée à une parésie de type motoneurone central, du fait de la proximité dans la moelle spinale des voies de transmission des informations proprioceptives et des motoneurones centraux (photos 7a à 7d) ;

– l’ataxie cérébelleuse, liée à une lésion du cervelet. La démarche est marquée par une hypermétrie par exagération de la flexion des membres et de la longueur du pas. Des tremblements peuvent survenir, qualifiés d’intentionnels puisqu’ils sont intensifiés par la réalisation d’une action précise, comme se rapprocher d’une gamelle ou sentir une odeur au loin en étendant le cou. La démarche peut apparaître saccadée, une hypertonicité est généralement observée, avec une augmentation du poly gone de sustentation et des chutes. Ces anomalies de la démarche sont parfois nettement asymétriques en cas de lésion cérébelleuse unilatérale ;

– l’ataxie vestibulaire, liée à une lésion de l’appareil vestibulaire. Lorsque l’atteinte est unilatérale, l’animal a tendance à chuter et à marcher en cercle de faible diamètre sur un côté préférentiel (le côté lésé). La tête est très souvent penchée (torticolis) et un nystagmus parfois présent. Si l’atteinte est bilatérale dans un degré de sévérité comparable, la démarche est hésitante avec des pertes d’équilibre symétriques. Des mouvements d’excursion de la tête, dans des orientations non préférentielles et des amplitudes exagérées, sont fréquents [2, 4, 7].

Boiterie

La boiterie est un raccourcissement de la longueur du pas avec une tendance au report du poids sur le membre controlatéral sain, le plus souvent en raison d’une douleur ostéoarticulaire. Elle est quelquefois difficile à différencier d’une parésie, surtout quand plusieurs membres sont atteints comme dans le cas d’une rupture bilatérale du ligament croisé cranial du grasset [5]. Lorsque le membre est observé en position face dorsale contre le sol, une atteinte nerveuse doit être fortement suspectée.

4. VISION

Au cours de l’ensemble de l’évaluation décrite, l’acuité visuelle de l’animal est également appréciée. Un déficit visuel complet bilatéral se manifeste par une exploration précautionneuse de la salle de consultation et des chocs dans le mobilier ou les obstacles disposés volontairement.

Une baisse de l’acuité visuelle ou une atteinte unilatérale sont plus difficiles à suspecter : l’animal peut se cogner uniquement dans une ambiance lumineuse particulière, lors de certains mouvements de rotation lorsqu’un obstacle sur le côté n’est pas correctement visualisé, etc.

La mise en place de plusieurs obstacles de différentes tailles et formes est donc utile lorsque la vision de l’animal paraît anormale pour le propriétaire ou le praticien.

Références

  • 1. Berendt M, Farquhar RG, Mandigers PJJ et coll. International veterinary epilepsy task force consensus report on epilepsy definition, classification and terminology in companion animals. BMC Vet. Res. 2015;11:182.
  • 2. De Lahunta A, Glass E, Kent M. The neurologic examination. In: Veterinary Neuroanatomy and Clinical Neurology, 5th edition. W.B. Saunders. 2021:531-546.
  • 3. De Lahunta A, Glass E, Kent M. Small animal spinal cord disease. In: Veterinary Neuroanatomy and Clinical Neurology, 5th edition. W.B. Saunders. 2021:267-311.
  • 4. Dewey CW, Da Costa RC. Performing the neurologic e xamination. In: Practical guide to can ine and feline neurology, 3rd edition. John Wiley & Sons. 2015:9-28.
  • 5. Kerwin SC, Taylor AR. Assessment of orthopedic versus neurologic causes of gait change in dogs and cats. Vet. Clin. North Am. Small Anim. Pract. 2021;51 (2):253-261.
  • 6. Platt S, Garosi L. Head trauma. In: Small Animal Neurological Emergencies. Manson Publishing. 2012:363-382.
  • 7. Platt S, Olby N. The neurological examination. In: BSAVA Manual of Canine and Feline Neurology, 4th edition. British Small Animal Veterinary Association. 2013:1-24.

Conflit d’intérêts : Aucun

Encadré : LA TRIADE DE CUSHING

La pression de perfusion cérébrale (PPC) correspond à la différence entre la pression artérielle sanguine moyenne (PAM) et la pression intracrânienne (PIC) : PPC = PAM – PIC. En cas d’affection augmentant la PIC, une hypertension artérielle sanguine compensatoire se met en place pour maintenir une PPC constante. Cette augmentation de la PAM est détectée par les barorécepteurs sanguins qui déclenchent une bradycardie réflexe. L’association de trois paramètres (une hypovigilance par compression du tronc cérébral, une hypertension artérielle et une bradycardie), appelée triade de Cushing, est une situation d’urgence reflétant une hypertension intracrânienne. Elle n’est cependant pas systématiquement présente et l’absence d’anomalie de la pression artérielle ou de la fréquence cardiaque, en présence de signes cliniques évocateurs, ne doit pas exclure le diagnostic d’hypertension artérielle et un traitement adapté.

D’après [6].

CONCLUSION

L’évaluation à distance de l’animal ne doit pas être négligée au cours de l’examen du système nerveux et doit avoir lieu au début de la consultation, lors du recueil des informations auprès du propriétaire. Les anomalies rapportées par ce dernier et l’évaluation du praticien sont complémentaires, afin de n’omettre aucun détail nécessaire à la suite de l’examen nerveux et à la prise en charge.

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