UTILISATION DU TORASÉMIDE POUR LE TRAITEMENT DE L’INSUFFISANCE CARDIAQUE CONGESTIVE CHEZ LE CHAT - Le Point Vétérinaire n° 429 du 01/05/2022
Le Point Vétérinaire n° 429 du 01/05/2022

CARDIOLOGIE

Article de synthèse

Auteur(s) : Manon David*, Amandine Drut**

Fonctions :
*CVS AzurVet
769 avenue Pierre
et Marie Curie
06700 Saint-Laurent-du-Var
**(Ecvim-CA)
Maître de conférences
en médecine interne
Chuv Oniris, site de La Chantrerie
101 route de Gachet
44300 Nantes

Le traitement de l’insuffisance cardiaque dans l’espèce féline comprend classiquement un diurétique. Chez le chien, l’utilisation du torasémide pourrait permettre une amélioration du protocole. Qu’en est-il chez le chat ?

Les affections cardiaques sont un motif fréquent de consultation chez le chat, et se manifestent notamment au stade de l’insuffisance cardiaque congestive par une détresse respiratoire (photo 1). Les diurétiques de l’anse constituent l’un des piliers de la prise en charge de l’insuffisance cardiaque congestive, le furosémide restant aujourd’hui la molécule la plus utilisée en médecine humaine et vétérinaire [1, 2, 13]. Toutefois, plusieurs études récentes tendent à démontrer qu’une nouvelle molécule, le torasémide, présenterait une efficacité non inférieure avec des propriétés pharmacologiques avantageuses (puissance supérieure, demivie plus longue) par comparaison avec le chef de file [1, 2]. Chez l’homme, l’utilisation de cette molécule est associée à un meilleur confort de vie et à un allongement du délai entre deux hospitalisations [12, 13]. Une augmentation du taux de survie à trois mois et une réduction du risque de mortalité secondaire à une décompensation cardiaque ont été observées chez des chiens traités avec du torasémide en comparaison du furosémide [1, 2]. En revanche, très peu de données sont à ce jour disponibles chez le chat, bien qu’une autre étude rétrospective sur son utilisation ait récemment été publiée [15]. Il est important de préciser qu’actuellement, aucune spécialité contenant du torasémide ne bénéficie d’une autorisation de mise sur le marché (AMM) dans cette espèce. Cet article synthétise les données et les conclusions d’une thèse expérimentale reposant sur une étude rétrospective multicentrique chez une cohorte de 25 chats [4].

OBJECTIFS, MATÉRIEL ET MÉTHODES

Cet article présente les résultats d’une étude rétrospective multicentrique visant à déterminer les modalités en France de l’utilisation hors AMM du torasémide chez le chat dans le traitement de l’insuffisance cardiaque congestive, ainsi que les effets bénéfiques et indésirables observés.

1. Sélection des cas

L’étude inclut des chats souffrant d’une maladie cardiaque à l’origine d’une insuffisance cardiaque congestive, diagnostiquée par un vétérinaire spécialiste en médecine interne ou en cardiologie (DecvimCA, Dacvim, DESV en médecine interne) ou un vétérinaire ayant une activité préférentielle en cardiologie, et pour lesquels du torasémide est prescrit en première ou en seconde intention entre mars 2016 et avril 2020. Les chats sont exclus en cas d’absence de suivi clinique, radiologique, échographique ou biochimique au moins 48 heures après la première prescription de torasémide, ou en cas de données manquantes concernant la dose de torasémide administrée lors de la première prescription ou des adaptations du protocole thérapeutique. Les modalités d’administration du torasémide figurent dans la partie résultats.

2. Variables recueillies

Les variables d’intérêt, concernant le signalement de chaque animal, les informations anamnestiques et les traitements modifiant la fonction cardiovasculaire, sont collectées dans le but de décrire les modalités d’utilisation du torasémide. Une analyse descriptive des effets bénéfiques et indésirables observés lors du traitement est conduite, en prenant en compte les signes cliniques décrits ainsi que les résultats et l’interprétation des examens complémentaires sanguins, radiologiques et échographiques. Les critères étudiés pour l’effet bénéfique du torasémide comprennent en particulier un score de dyspnée (modification de la courbe respiratoire) semi-quantitatif (0 : absence de dyspnée, 3 : dyspnée marquée, discordance) et l’évaluation de la survie. Les critères étudiés pour la tolérance du torasémide comprennent la survenue d’effets secondaires cliniques potentiels (anorexie, vomissement, déshydratation, polyuro-polydipsie notamment) et de modifications biochimiques (urémie, créatininémie, kaliémie entre autres). Les facteurs associés à une augmentation de la durée de survie des chats, ainsi que les liens entre la dose journalière de torasémide, la durée de traitement et l’intensité des effets bénéfiques ou indésirables, sont recherchés.

3. Statistiques

Les analyses statistiques sont effectuées à l’aide du logiciel XLStat (version 2020) avec un niveau de significativité (p) fixé à 0,05. Les tests de Student ou de Wilcoxon appariés sont utilisés pour la comparaison de valeurs quantitatives, selon leur adéquation à la loi normale, vérifiée par le test de Shapiro-Wilk et la réalisation de diagrammes Q-Q. Des régressions linéaires, incluant si nécessaires des effets mixtes lorsqu’il existait plusieurs observations pour un même animal, permettent d’étudier les relations entre différentes variables qualitatives et quantitatives.

RÉSULTATS

1. Population

Au total, 34 animaux ont été recrutés rétrospectivement entre mars 2016 et avril 2020 dans une école vétérinaire et cinq centres privés. Parmi ces cas, neuf chats ont été exclus pour cause de données manquantes. Avec 76 % de chats européens inclus dans l’étude, cette race est largement représentée. Il n’existe pas de prédominance de sexe parmi les 25 chats de l’étude. L’âge est très variable (médiane de 8 ans, minimum 9 mois à maximum 17,5 ans).

2. Données cliniques et paracliniques

Lors de la prescription initiale du torasémide, le signe clinique le plus fréquemment observé est une dyspnée, associée à une respiration paradoxale dans la moitié des cas. D’autres signes moins spécifiques sont notés (tableau 1). À l’auscultation cardiaque, les anomalies relevées sont variables (tableau 2). À l’admission, 24 chats ont subi un examen radiographique ou échographique du thorax. Un épanchement pleural est mis en évidence chez 63 % (15 sur 24) d’entre eux. Parmi les cas disposant d’une radiographie du thorax, 66 % (10 sur 15) présentent un œdème pulmonaire et 53 % (8 sur 15) une cardiomégalie (photo 2). Les données de l’examen échocardiographique sont disponibles pour 21 chats. La dilatation atriale est un signe échocardiographique quasiment constant, mis en évidence dans 94 % des cas (17 sur 18) (photo 3). Des signes de fibrose du myocarde et la présence de volutes ou de thrombi dans l’atrium gauche sont également visualisés dans un tiers des cas. La plupart des chats présentent des myocardiopathies acquises (92 %) parmi lesquelles plusieurs formes sont identifiées : hypertrophique (56 %, 13 sur 23), restrictive (26 %, 6 sur 23), intermédiaire ou non classée (13 %, 3 sur 13) et une myocardiopathie arythmogène du ventricule droit. Les deux chats restants souffrent d’une cardiopathie congénitale (tétralogie de Fallot, sténose pulmonaire).

3. Modalités de prescription du torasémide

Dans la population étudiée, le torasémide a majoritairement été prescrit en seconde intention (68 % des cas) à la suite d’une réponse au furosémide jugée insuffisante (dose maximale recommandée atteinte, persistance des signes cliniques) ou à un défaut d’observance (fréquence d’administration élevée, difficulté d’administration des comprimés). Plus de la moitié des chats ayant reçu préalablement du furosémide (10 sur 17) ont été traités pendant plus de trois mois (entre 100 et 843 jours), tandis que pour les autres, le changement a été effectué à court terme (entre 2 et 40 jours). Pour ces chats traités avec du torasémide en seconde intention, la médiane de fréquence d’administration de diurétique a été réduite de deux à une fois par jour. Pour l’ensemble des animaux, la dose journalière de torasémide à la première prescription est de 0,20 mg/kg/j (écart interquartile, ou IQR, de 0,14 à 0,28, minimum 0,08 à maximum 0,44 mg/kg/j), administrée en une prise chez presque la totalité des chats (24 sur 25). La dose journalière médiane de torasémide à la fin de l’étude est de 0,30 mg/kg/j (IQR de 0,2 à 0,44, minimum 0,08 à maximum 1 mg/kg/j). Divers traitements ont été prescrits précédemment ou concomitamment à la première prescription de torasémide (tableau 3), avec une prédominance des inhibiteurs de l’enzyme de conversion (IECA, 72 %), des antithrombotiques (64 %) et des médicaments à effet inotrope positif (44 %).

4. Effets bénéfiques du torasémide

Score de dyspnée

Une réduction significative du score moyen de dyspnée a été observée au premier contrôle, entre J2 et J10 après l’instauration du torasémide (0,58 ± 1 versus 1,67 ± 1,23, p = 0,041). Le taux de succès du traitement a été estimé à 92 % (figure 1).

Survie

La médiane de survie à partir de l’apparition des premiers signes d’insuffisance cardiaque congestive est de 411 jours (IQR de 170 à 529, minimum 23 à maximum 1 348). La médiane de survie à partir de la première prescription de torasémide est de 160 jours (IQR de 43 à 414, minimum 21 à maximum 545) (figure 2).

Malheureusement, les courbes de Kaplan-Meier issues de l’étude ne sont pas exploitables. En particulier, des durées de survie supérieures à un an ont été observées chez sept animaux. Quatre d’entre eux ont survécu plus de 400 jours avec une myocardiopathie restrictive. Par ailleurs, il existe une relation linéaire positive entre la durée de traitement avec le torasémide d’une part, et la dose maximale ainsi que le nombre d’adaptations de la posologie d’autre part (figure 3).

5. Tolérance du torasémide

Tolérance clinique

Une déshydratation (20 % des cas), des épisodes de vomissements ponctuels (12 %) et une polyuro-polydipsie (12 %) ont été déclarés, mais n’ont pas nécessité de modulation de la dose de torasémide.

Créatininémie

À court terme (entre le 11e et le 45e jour de traitement avec le torasémide), une légère augmentation statistiquement significative de la créatininémie a été identifiée parmi les huit chats ayant été contrôlés (19,1 ± 6,1 versus 16,4 ± 5,2, p-value = 0,031). Une diminution significative de la créatininémie a été observée chez un chat trois jours après une augmentation de la dose de torasémide administrée. Par ailleurs, il existe une relation linéaire positive (c’est-à-dire qu’une augmentation/diminution de l’une des variables entraîne une augmentation/ diminution de l’autre variable de manière simultanée et proportionnelle) entre la dose journalière et la durée de traitement (p = 0,021) d’une part, ainsi que la créatininémie d’autre part (p = 0,002).

Autres variables biochimiques

Parmi les 13 chats pour lesquels un suivi de la concentration plasmatique en urée a été réalisé, quatre ont toujours présenté des valeurs incluses dans l’intervalle de référence de l’espèce, quatre ont présenté une augmentation ponctuelle légère à modérée de la concentration sanguine en urée (0,7 g/l, 0,71 g/l, 0,9 g/l, 1,07 g/l) et cinq ont développé une augmentation persistante dès le premier contrôle (n = 2), à court terme (n = 2) ou à long terme (n = 1). Malgré ces résultats, aucune augmentation statistiquement significative de la concentration plasmatique moyenne en urée n’a été mise en évidence. Une tendance à la diminution non significative de la kaliémie a été observée au-delà de 45 jours après la première prescription. Parmi les huit chats ayant bénéficié d’un suivi de la kaliémie, quatre ont présenté un épisode d’hypokaliémie, dont trois ont nécessité la mise en place d’une complémentation orale au long terme. Par ailleurs, aucune relation n’a été mise en évidence entre la kaliémie d’une part, et la dose de torasémide ou la durée de traitement d’autre part.

DISCUSSION

1. Données cliniques et paracliniques

La présentation clinique décrite dans la population étudiée correspond à celle classiquement retrouvée lors d’insuffisance cardiaque congestive gauche [5]. Cette étude souligne et confirme, toutes maladies cardiaques confondues, le caractère inconstant du souffle cardiaque chez les chats atteints d’insuffisance congestive, avec une prévalence de 50 % [3, 5, 14, 17]. La majorité des chats souffrent de formes idiopathiques de myocardiopathie (par opposition aux myocardiopathies secondaires). Cette répartition correspond aux données publiées [5, 14].

Seule la moitié des animaux présente une cardiomégalie identifiée par un examen radiographique du thorax, ce qui est nettement inférieur aux chiffres rapportés dans la littérature [15]. Plusieurs hypothèses sont proposées pour expliquer cette tendance : une silhouette cardiaque masquée par un épanchement pleural et l’absence de cliché effectué après la thoracocentèse, une objectivation difficile sans mesure systématisée (indice de Buchanan), une hétérogénéité des manipulateurs et du matériel.

2. Modalités liées à la prescription de torasémide

Cadre de prescription

Les recommandations actuelles concernant la prise en charge des myocardiopathies chez le chat mettent en avant le torasémide dans les cas d’insuffisance cardiaque congestive réfractaire, en remplacement du furosémide [10]. Dans la population étudiée, le torasémide a majoritairement été prescrit en seconde intention (68 % des cas) à la suite d’une réponse au furosémide jugée insuffisante (dose maximale recommandée atteinte, persistance des signes cliniques) ou à un défaut d’observance (fréquence d’administration élevée, difficulté d’administration des comprimés) (photo 4). Ces motifs de changement de molécule diurétique sont également rapportés dans plusieurs courtes communications [6, 11].

Modalités d’administration

La demi-vie plus longue du torasémide constitue l’un de ses principaux avantages par rapport au furosémide. En effet, bien que ce sujet soit à ce jour peu documenté en médecine vétérinaire, le nombre d’administrations journalières de médicaments semble être l’une des causes majeures de la diminution de l’observance du traitement, en particulier chez les chats [19].

Ce constat est d’autant plus vrai lors d’insuffisance cardiaque congestive, un contexte dans lequel le nombre de molécules prescrites est généralement élevé. Dans ce contexte, le torasémide pourrait diminuer la fréquence des soins pour le propriétaire et pour l’animal, permettant ainsi une meilleure prise en charge de l’insuffisance cardiaque congestive féline.

Dans notre étude, la dose journalière médiane de torasémide à la première prescription était de 0,20 mg/kg/j, ce qui est similaire à celle utilisée dans l’étude française et inférieure à celles employées dans deux courtes communications américaines [6, 11, 15].

3. Effets bénéfiques du torasémide

Score de dyspnée

Une réduction significative du score moyen de dyspnée a été observée au premier contrôle après l’instauration du torasémide. Il semble donc que cette molécule offre un effet diurétique satisfaisant pour contrôler les signes d’insuffisance cardiaque congestive chez le chat dès le premier contrôle. Néanmoins, la prescription concomitante d’autres médicaments indiqués dans le traitement de l’insuffisance cardiaque congestive (IECA, médicaments à action inotrope positive, etc.) rend difficile l’interprétation de ce résultat, en particulier chez les animaux traités en première intention avec une polythérapie comprenant du torasémide. Il est difficile de déterminer le degré d’amélioration clinique imputable au torasémide isolément.

Survie

La médiane de survie à partir de l’apparition des premiers signes cliniques est légèrement supérieure à celle rapportée dans les publications chez les chats atteints de myocardiopathie idiopathique (411 versus 300 jours) [5]. Cette différence suggère que le torasémide permettrait d’atteindre des durées de survie au moins égales à celles obtenues dans ces études. Toutefois, l’interprétation de ce résultat reste délicate, car la proportion des différentes formes de myocardiopathie et les protocoles thérapeutiques mis en place ne sont pas comparables.

La médiane de survie à partir de la première prescription de torasémide est comparable à celle décrite dans un travail similaire (160 versus 182 jours) [15]. Elle est inférieure aux médianes préalablement rapportées avec le furosémide [3, 5, 14, 17]. Cette observation pourrait s’expliquer par le fait que le torasémide est préférentiellement prescrit en seconde intention, donc chez des animaux souffrant d’une maladie cardiaque probablement plus avancée.

Une relation linéaire positive a été notée entre la durée de traitement avec le torasémide d’une part, et la dose maximale ainsi que le nombre d’adaptations de la posologie d’autre part. En d’autres termes, plus la dose de torasémide est fréquemment adaptée, et en particulier augmentée dans notre étude, plus la durée de traitement des chats (donc de survie par extension) semble être allongée. Ces adaptations vont vraisemblablement de pair avec un suivi régulier de l’animal, ce qui peut expliquer un contrôle mieux adapté de la maladie cardiaque. Il convient toutefois de nuancer ce résultat, car plus la durée de vie des animaux augmente, plus la dose de torasémide est susceptible d’être modifiée au cours des consultations de contrôle.

Cas particuliers

Certaines observations de notre étude suggèrent un réel effet bénéfique du torasémide. Des durées de survie de plus de 400 jours ont été observées chez quatre chats atteints de myocardiopathie restrictive, dont le pronostic était décrit comme sombre à moyen terme avec une médiane de survie se situant entre 69 et 273 jours [4, 9]. Dans la mesure où le diagnostic de certitude de myocardiopathie restrictive est difficile à établir, le poids de ce résultat reste incertain [4, 5].

À l’inverse, un échec thérapeutique notable, avec une aggravation de l’insuffisance cardiaque congestive à la suite de la prescription de torasémide, a concerné un chat. Un retour au furosémide a permis un bon contrôle clinique chez cet animal. Cet échec peut résulter d’un manque d’efficacité du torasémide, d’un dosage insuffisant, d’un phénomène de résistance ou d’une mauvaise observance. Cette dernière hypothèse est moins probable puisque le furosémide (d’une galénique similaire) a entraîné une réponse clinique favorable. Une efficacité moindre et/ou un dosage trop faible sont les hypothèses à privilégier, dans la mesure où la dose utilisée chez cet animal (0,16 mg/kg) et le ratio entre la dose de torasémide et celle de furosémide (1/20e) s’inscrivent dans les valeurs plutôt basses de l’étude et des publications [6, 10, 11, 15]. De plus, aucun phénomène de résistance avec le torasémide n’est décrit à ce jour [8]. Enfin, des considérations pharmacocinétiques (mauvais métabolisme de la molécule chez cet individu notamment) pourraient expliquer ce défaut de réponse. Chez le chien, la biodisponibilité orale est très élevée (de 90 à 99 %) [8]. Chez le chat, il n’existe pas de mesure des variables pharmacocinétiques pour le torasémide, mais les données pharmacodynamiques semblent indiquer une absorption satisfaisante [18].

4. Tolérance du torasémide

Tolérance clinique

Une déshydratation, des épisodes de vomissements ponctuels et une polyuro-polydipsie ont été déclarés, mais n’ont pas nécessité de modulation de la dose de torasémide. Il a donc été cliniquement bien toléré par la population de chats de cette étude.

Créatininémie

Une légère augmentation statistiquement significative de la créatininémie a été identifiée à court terme. Cet effet secondaire est bien décrit dans les publications, chez l’homme comme chez le chien [2, 13]. Dans les communications américaines, la créatininémie est également augmentée au premier contrôle [6, 11]. Or, les doses initiales de torasémide utilisées dans ces études (respectivement 0,5 et 0,7 mg/kg/j) sont nettement plus élevées que dans notre série (0,2 mg/kg/j). L’ensemble de ces observations suggère que le torasémide pourrait provoquer une augmentation dose-dépendante de la créatininémie. Cette hypothèse est corroborée par l’existence d’une relation linéaire entre la dose de torasémide et la valeur de la créatininémie dans notre étude. Elle est également en accord avec la pharmacodynamie du torasémide, qui est un diurétique dose-dépendant [18].

Une diminution significative de la créatininémie a été observée chez un chat trois jours après une augmentation de la dose de torasémide administrée. Ce dernier, en réduisant la volémie par son action diurétique, permet de diminuer la précharge et la postcharge, favorisant ainsi le travail cardiaque. L’augmentation du débit cardiaque associée pourrait permettre une meilleure perfusion, donc un meilleur fonctionnement rénal, à l’origine de la diminution de créatininémie observée. Ce cas particulier soulève toute la difficulté liée à l’interprétation du lien entre les fonctions cardiaque et rénale, désigné sous le terme de “syndrome cardiorénal”, et à l’adaptation du traitement diurétique lors d’atteinte rénale concomitante.

Par ailleurs, il existe également une relation linéaire positive entre la durée de traitement et la créatininémie. Ainsi, plus la durée de traitement augmente, plus la créatininémie est élevée. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce lien. La pharmacocinétique du torasémide n’étant pas complètement étudiée chez le chat, il pourrait exister une toxicité liée à l’accumulation de la molécule ou de ses métabolites [18]. Les effets d’une administration à long terme chez le chat sont méconnus. Il est aussi possible que l’augmentation progressive de la créatininémie soit due à une diminution de la fonction rénale (liée à l’âge, ou via une diminution de la perfusion rénale en lien avec une aggravation de la maladie cardiaque), indépendamment de l’administration de torasémide, en particulier chez les chats âgés et sur des périodes de suivi très prolongées. Enfin, plus la durée de traitement est longue et plus la dose de torasémide est susceptible d’être augmentée au cours des consultations de contrôle.

Autres variables biochimiques sanguines

Malgré les signes de déshydratation décrits chez certains animaux, le torasémide n’a pas entraîné d’augmentation significative de la concentration plasmatique en urée. Ce résultat pourrait être lié à un biais clinique de mesure de la déshydratation, ou à un manque de puissance statistique. Cette dernière hypothèse semble privilégiée en raison du faible effectif de chats dans l’étude et du fait que 69 % d’entre eux (9 sur 13) ont présenté au moins ponctuellement une élévation de l’urémie au-delà des valeurs de l’intervalle de référence. Parmi les trois études réalisées chez le chat, une seule évoque la concentration sanguine en urée, avec une tendance à l’augmentation au premier contrôle [6].

Une tendance à la diminution non significative de la kaliémie a été observée au-delà de 45 jours après la première prescription. Un effet d’épargne du potassium est décrit chez l’homme pour le torasémide par rapport au furosémide [7]. Cependant, plusieurs éléments vont à l’encontre de cette hypothèse chez le chien et le chat. D’autres études évoquent soit une diminution légère chez un faible nombre d’animaux à dose intermédiaire, soit une diminution significative au premier contrôle à dose plus élevée [6, 11, 13]. De plus, dans notre étude, six chats (deux initialement, puis quatre au cours des suivis) ont été complémentés au moins une fois avec du gluconate de potassium, ce qui suggère à la fois que la kaliémie était diminuée et que cette diminution a pu ensuite être masquée par la supplémentation.

Des études prospectives randomisées sur un nombre plus élevé d’animaux sont nécessaires pour statuer quant à l’effet du torasémide sur la kaliémie.

5. Limites de l’étude

Les limites de ce travail sont majoritairement liées au petit effectif de chats inclus, ainsi qu’à son caractère rétrospectif et non comparatif avec une molécule de référence (furosémide) (photo 5). Le recrutement de cas dans plusieurs centres de consultations référées, généralement suivis par plusieurs vétérinaires (spécialistes et généralistes), augmente l’hétérogénéité des données collectées. En particulier, les variables cliniques étudiées sont influencées par la sensibilité du vétérinaire, les questions posées lors de la consultation, ainsi que la quantité et la précision des informations reportées dans les dossiers cliniques. L’utilisation d’un score de dyspnée, étant donné sa nature semi-quantitative et les biais liés au clinicien observateur, constitue également une limite à l’étude de l’efficacité du torasémide. Enfin, l’absence de standardisation des traitements prescrits (pimobendane et IECA notamment), simultanément au torasémide, représente un biais majeur. Le caractère rétrospectif ne permet pas d’exercer un contrôle sur la prise en charge de la maladie cardiaque. Il est donc difficile d’imputer les événements observés à l’effet du torasémide seul.

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Conflit d’intérêts : Le laboratoire Vetoquinol a financé l’impression des exemplaires de la thèse expérimentale à l’origine de cette étude.

Points clés

• Le torasémide pourrait permettre de traiter des chats atteints d’insuffisance cardiaque congestive réfractaire au furosémide.

• Le torasémide pourrait favoriser l’observance du traitement diurétique (une seule administration quotidienne).

• L’utilisation de torasémide est associée à une amélioration clinique significative au premier contrôle.

• La tolérance clinique et biochimique est acceptable aux doses utilisées dans la population étudiée.

CONCLUSION

Le torasémide est actuellement prescrit hors AMM par certains praticiens spécialistes ou à activité préférentielle en médecine interne/cardiologie pour le traitement de l’insuffisance cardiaque congestive chez le chat. Ce médicament pourrait favoriser l’observance thérapeutique par la diminution de la fréquence d’administration du traitement diurétique. Dans l’étude analysée, l’utilisation du torasémide est associée à une amélioration clinique à court terme. Sa tolérance est relativement bonne, aux doses utilisées dans la population étudiée. Toutefois, le caractère rétrospectif de ce travail et son faible effectif limitent les conclusions et les interprétations. Des études prospectives randomisées, comparant le torasémide au furosémide, permettraient de statuer sur l’efficacité de ce diurétique et d’évaluer les bénéfices/risques liés à son utilisation chez le chat atteint d’insuffisance cardiaque congestive.

Remerciements

Les auteurs remercient les docteurs Bomassi, Gallay, Cucchi, Poujol et Flageollet, et l’ensemble des centres hospitaliers et cliniques vétérinaires ayant participé à cette étude.

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