QUAND MAMMITES ET PANARIS MÈNENT À UN AUDIT DE BÂTIMENT - Le Point Vétérinaire n° 421 du 01/09/2021
Le Point Vétérinaire n° 421 du 01/09/2021

MÉDECINE DE TROUPEAU

Article original

Auteur(s) : Matthieu Leblanc

Fonctions : Clinique du Vernois
7, chemin des Alamans
39270 Orgelet

Des épisodes de mammites et de panaris conduisent à suspecter un problème de logement. Les problèmes sont apparus depuis la construction d’un nouveau bâtiment en 2017.

Un épisode de mammites à répétition dans un élevage laitier ne doit jamais être négligé. Outre les pertes économiques liées à la chute de production laitière, le raccourcissement de la carrière des vaches atteintes et les réformes liées à l’échec du traitement, c’est aussi un coup porté au moral de l’éleveur. Si le besoin d’assistance n’est pas souvent clairement exprimé par l’exploitant, il revient au praticien de se montrer proactif dans la recherche de solutions. Même si le vétérinaire se heurte parfois à un mur, il doit toujours proposer son aide.

Dans cet article, des épisodes de mammites environnementales à répétition, suivies de lésions podales infectieuses, ont conduit à une visite d’élevage pour en identifier l’origine. La surchauffe de la litière et le fait que les vaches se couchent tout le temps au même endroit ont permis d’orienter le diagnostic vers un défaut de ventilation du bâtiment. Après une visite d’une heure et quelques recherches bibliographiques, des solutions à court et à long termes, plus ou moins onéreuses, ont été proposées à l’éleveur.

RÉALISATION DE L’AUDIT

1. Présentation de l’élevage et des troubles identifiés

L’élevage en question est un groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec) tenu par deux frères, en zone AOP Comté. Le cheptel compte entre 65 et 70 vaches de race montbéliarde en lactation et une dizaine de charolaises. Le Gaec est plutôt de type productiviste, avec une sélection génétique tournée vers des vaches charpentées et à fort potentiel laitier. La ration est également orientée vers la production, avec une part non négligeable de concentrés. Les deux frères ont en outre un profil très “soigneur” : ils se soucient peu du coût de l’alimentation ou des soins apportés aux vaches tant qu’elles sont en bon état et en bonne santé. Cette description du caractère des éleveurs peut paraître superflue, en réalité il est primordial de bien connaître ses interlocuteurs pour pouvoir proposer des solutions en adéquation avec leur personnalité et leurs valeurs.

C’est dans le bâtiment des vaches laitières, construit en 2017, que se situe le dysfonctionnement. Depuis sa construction, les éleveurs ont remarqué un manque de confort chez les vaches, qui se couchent toutes au même endroit. Des courants d’air parasites sont suspectés, sans qu’aucune analyse plus poussée ait été réalisée. Cette observation est couplée à un problème de litière, qui chauffe très rapidement malgré un paillage et un curage fréquents. Au bout d’une dizaine de jours seulement, les éleveurs doivent curer la litière sous peine de voir exploser les cas de mammite (figure 1).

2. Description du bâtiment et chargement

En raison de ces problèmes de litière et de couchage, le risque lié au bâtiment est rapidement abordé. La ration, suspectée d’être à tendance acidogène au regard de la conduite d’élevage, pourrait également faire l’objet d’une évaluation. En effet, une ration trop riche en concentrés peut favoriser l’apparition de certaines mammites. Si l’alimentation n’explique pas le problème de couchage, elle pourrait néanmoins donner des indices concernant l’échauffement de la litière et les flambées de mammites (ration acidogène, bouses à tendance molle/liquide, litière plus humide, fermentation et échauffement plus rapides à l’origine de mammites). Les éleveurs ne souhaitent pas suivre cette piste, convaincus que le problème est ailleurs. La visite d’audit du bâtiment est donc proposée et réalisée en février.

Le bâtiment en question est un hangar bipente fermé avec un faîtage (photo 1 et figure 2). Les dimensions sont imposantes au regard du nombre d’animaux logés : 71 m de long et 33 m de large. La hauteur au niveau des longs pans est de 4,50 m à l’est et 4 m à l’ouest, et de 9,60 m au niveau de la faîtière. L’ensemble des dimensions sont relevées et comparées aux normes correspondantes (tableau 1).

Malgré des températures supérieures à 39 °C relevées au niveau de la litière, une semaine seulement après le curage, celui-ci est réalisé correctement. La quantité de paille ajoutée quotidiennement pour entretenir la litière est légèrement trop importante, ce qui peut favoriser l’élévation de la température. En effet, il vaut mieux pailler en quantité raisonnable pour éviter de piéger les bouses sous un paillage quotidien trop important, ce qui augmente la fermentation et provoque ainsi une élévation plus rapide de la température. De façon contre-intuitive, un excès de paillage peut donc provoquer un échauffement plus important de la litière.

Le bâtiment est rempli de façon variable, avec au total de 81 à 98 animaux adultes, selon le décompte suivant : 65 à 70 vaches laitières ; 8 à 14 vaches taries ; 8 couples mère/veau ou 14 génisses chez les vaches allaitantes.

La propreté des vaches est globalement satisfaisante. Les abreuvoirs sont en nombre suffisant et équitablement répartis selon les lots (trois bacs de 1 000 litres pour les vaches laitières, un abreuvoir à palette dans le box des taries et des allaitantes).

Le nombre de places au cornadis est supérieur à celui des vaches présentes, même lors du chargement maximal du bâtiment (71 pour les vaches laitières, 16 pour les taries et 16 pour les allaitantes). L’accès à l’eau et à l’alimentation est correct.

L’aire paillée représente une surface de 640 m2. Après calcul, il apparaît que la surface paillée disponible par vache est largement suffisante, avec plus ou moins 10 m2 par animal selon le chargement. Cette surface est bien au-dessus des normes minimales de 6 m2. Concernant le cubage, en raison des dimensions imposantes du bâtiment, les volumes d’air statique sont beaucoup trop importants (près de cinq fois le volume optimal), ce qui impacte fortement le renouvellement de l’air.

3. Calcul des entrées et sorties d’air

Comme pour les dimensions, plusieurs points sont à vérifier concernant les entrées et sorties d’air [4]. Le faîtage doit tout d’abord être fermé sur 2 à 3 m au niveau des pignons, afin d’éviter les rafales de vent perpendiculaires à ces derniers. C’est le cas ici, sur 2,5 m de chaque côté. La longueur du faîtage est donc de 66 m, pour 1,20 m de large. La hauteur d’ouverture en faîtière est de 10 cm. La surface de sortie est ainsi juste en dessous des normes, ce qui est sûrement peu préjudiciable. Le problème principal réside dans les entrées d’air. Habituellement, dans un bâtiment fermé bipente, elles sont situées de part et d’autre des longs pans. L’objectif est d’obtenir un effet “vent”, c’est-à-dire un courant d’air de faible intensité qui traverse le bâtiment sur sa largeur et permet une partie du recyclage de l’air. Ici, il n’y en a que sur la face est, car le séchoir à foin est situé dans le prolongement du long pan ouest du bâtiment, pour des raisons pratiques liées à l’alimentation des vaches. Si l’effet vent est quasi nul pour un bâtiment de plus de 20 m de large, l’absence d’entrée d’air sur tout un long pan provoque certainement un défaut dans l’effet “cheminée” (courant d’air des entrées vers la faîtière, toujours pour le brassage de l’air et l’évacuation de l’humidité). Ainsi, si les sorties d’air sont presque dans les normes, les entrées sont nettement en dessous des recommandations, avec pour conséquence probable un défaut de ventilation.

Autre point étonnant, l’emplacement des entrées d’air. Dans la plupart des bâtiments modernes, elles sont situées juste sous la toiture, pour favoriser l’effet cheminée. Ici, la tôle perforée est placée à 1 m de haut, juste au-dessus de la partie en dur (photo 2).

Lorsque le vent est orienté est-sud/est, comme c’était le cas lors de la visite, le courant d’air est situé au niveau des vaches. Ce courant d’air désagréable, ressenti par les éleveurs lors de la visite, est objectivable avec un simple test au briquet (encadré). Des courants d’air supérieurs à 0,5 m par seconde sont observés dans la zone où les vaches ne se couchent pas. Dans celle où elles se couchent toutes, les courants d’air sont plus faibles. Le constat de sous-ventilation et de courants d’air parasites est partagé par les éleveurs. Ceux-ci admettent que les animaux ont souvent le dos mouillé le matin. Le renouvellement de l’air ne permet donc pas l’évacuation de l’humidité créée par la sudation des animaux. Pour compenser cela, les éleveurs ont tendance à jouer avec l’ouverture/ fermeture des portes du couloir d’alimentation, ainsi que des portes qui permettent l’accès à l’aire paillée pour les travaux de paillage et de curage. Ces portes d’une dimension imposante (4 m de haut sur 5 m de large) provoquent, lorsqu’elles sont ouvertes, des courants d’air parasites qui s’ajoutent à celui ressenti au niveau des entrées. Cette hypothèse est renforcée par le fait que la zone où les animaux rechignent à se coucher est située à proximité de la porte qui reste le plus souvent ouverte.

4. Mesure des courants d’air et des capacités de ventilation du bâtiment

À l’issue des prises de mesure, un test au fumigène est effectué le long du couloir de paillage, côté est, là où les courants d’air parasites sont ressentis et suspectés. La porte du couloir de paillage sur la façade nord est laissée ouverte, comme c’est le cas la plupart du temps durant la journée en hiver. Les résultats sont significatifs (tableau 2). Lorsque la porte nord est ouverte, l’entrée d’air disponible crée un courant d’air qui gêne les vaches sur la partie proche de cette ouverture. Le brassage de l’air est insuffisant en regard des volumes très importants, malgré l’effet cheminée observé, qui est présent mais faible, sur toute la surface du bâtiment.

DISCUSSION

1. Conclusion de l’audit

L’audit a mis en évidence plusieurs points à améliorer. Les volumes d’air statique sont beaucoup trop élevés au regard des entrées et sorties d’air qui sont inférieures aux normes. L’absence d’entrées d’air sur le long pan ouest, pour des raisons pratiques (séchoir à foin collé au bâtiment), ne permet pas d’obtenir un effet cheminée suffisant.

Pour augmenter l’entrée d’air et favoriser le brassage, l’ouverture de la porte du couloir de paillage sur la face nord entraîne des courants d’air parasites qui gênent les vaches dans l’aire de couchage.

Lorsque les portes sont fermées, le défaut de renouvellement de l’air ne permet pas d’évacuer suffisamment la vapeur d’eau émise par les animaux (jusqu’à 11 litres par vache et par jour). Cela est probablement à l’origine de l’humidité observée au sein du bâtiment, qui provoque donc une fermentation très rapide de la litière et favorise la survenue des maladies observées.

2. Propositions d’amélioration à court terme

Quelques propositions simples et peu coûteuses sont proposées aux éleveurs. Elles relèvent surtout du bon sens, et n’ont pas vocation à résoudre tous les problèmes du jour au lendemain. L’objectif est de réduire les facteurs de risque et d’améliorer petit à petit l’ambiance générale dans le bâtiment, essentiellement en facilitant le renouvellement de l’air.

Tout d’abord, il convient d’augmenter les entrées et les sorties d’air. L’agrandissement de l’ouverture au niveau de la faîtière est possible, car elle est réglable (un passage de 10 à 15 cm de large est suffisant). Il serait également judicieux d’inverser la position du plexiglas et de la tôle ajourée pour éviter que l’entrée d’air se fasse au niveau des vaches, et ainsi favoriser la remontée de l’air vers le haut. Si possible, il faudrait profiter de cette modification pour agrandir l’entrée d’air (tôle perforée avec plus de 15 % de porosité ou une surface plus grande en tôle perforée).

3. Axes de réflexion à moyen terme

Ces seules modifications ne permettront sûrement pas de résoudre le problème de renouvellement d’air sans avoir besoin d’ouvrir les portes, et de créer alors les courants d’air parasites observés avec le fumigène. Il peut être envisagé d’ouvrir la toiture à mi-hauteur en écailles, sur quelques centimètres, pour tenter d’améliorer l’effet cheminée. Cependant, la ventilation naturelle ayant forcément une limite qui sera rapidement atteinte, l’installation d’une ventilation dynamique est une piste à privilégier. Ainsi, l’installation de ventilateurs à flux horizontal permet un renouvellement d’air important sans provoquer de courants d’air, ce qui facilite le brassage d’air [3]. Cette solution est plus onéreuse, mais présente l’avantage de pouvoir également gérer le stress thermique des animaux en été, via la ventilation inversée. À titre d’information, une entreprise spécialisée dans la conception de bâtiments d’élevage facture environ 15 000 € l’installation de quatre ventilateurs à flux horizontal, une configuration idéale pour un bâtiment de ce type.

CONCLUSION

Pour porter un regard critique sur cet audit, notons que seules des mesures simples ont été effectuées. Des calculs complémentaires, tels que celui du poids de l’eau pour mesurer l’humidité suspectée dans le bâtiment, auraient permis de préciser l’ampleur des dysfonctionnements. Cela nécessite néanmoins un matériel spécifique non disponible à la clinique. De même, le facteur de risque “alimentation” n’a pas été pris en compte, les éleveurs étant persuadés que la ration tourne correctement. Cependant, plusieurs points liés à l’ambiance sont à perfectionner, ce qui permettra peut-être des améliorations, sans pour autant avoir la prétention de tout régler. Enfin, cette visite aura permis de satisfaire un besoin exprimé par les éleveurs eux-mêmes.

Références

  • 1. Belbis G. Cours de médecine de population des animaux de rente. ENV d’Alfort. 2016.
  • 2. Leblanc M. Investigations de troubles respiratoires en élevage allaitant : la “4D” avec simplicité. Point Vét. 2017;48 (375):50-55.
  • 3. Petton V. Nouveaux concepts de ventilation. Proceedings des Journées nationales des GTV, Nantes. 2019:109-116.
  • 4. Vin H. Quand et comment mettre en cause le bâtiment - Appréciation pratique du risque bâtiment. Proceedings Journées nationales des GTV, Nantes. 2011:157-170.

Conflit d’intérêts : Aucun

Points clés

• En l’absence d’anémomètre, un simple briquet permet d’estimer la vitesse des courants d’air dans un bâtiment.

• Un manque de ventilation augmente l’humidité à l’intérieur du bâtiment, ce qui accroît le phénomène de fermentation.

• L’audit de bâtiment permet de repérer les points faibles, potentiellement à l’origine de maladies.

Encadré : LE TEST AU BRIQUET, UN MOYEN SIMPLE D’ESTIMER LA VITESSE DE L’AIR

Si le praticien ne dispose pas d’un anémomètre, un test simple permet d’estimer la vitesse des courants d’air dans une zone donnée. Il suffit pour cela d’allumer un briquet et de regarder l’inclinaison de la flamme [2]. Si elle penche de 30° ou moins, les courants d’air sont compris entre 0,1 et 0,3 m par seconde (m/s). Lorsque la flamme est inclinée de plus de 60°, l’air circule entre 0,3 et 0,8 m/s. S’ils soufflent la flamme, les courants d’air sont alors supérieurs à 1 m/s.

Le maximum toléré pour des animaux adultes est de 0,5 m/s, avec des pointes à 1 m/s.

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