LA GESTION DE LA MISE À L’HERBE DES BOVINS - Le Point Vétérinaire n° 418 du 01/06/2021
Le Point Vétérinaire n° 418 du 01/06/2021

MÉDECINE DE TROUPEAU

Article original

Auteur(s) : Matthieu Leblanc

Fonctions : Clinique du Vernois
7, chemin des Alamans
39270 Orgelet

La mise à l’herbe et le pâturage sont des étapes clés dans la gestion des animaux et de leur alimentation. Quelques conseils pratiques et utiles peuvent être prodigués à l’éleveur par le vétérinaire.

L’herbe est un élément essentiel de l’alimentation en élevage bovin en France. Qu’elle soit pâturée ou fauchée, sa qualité dépend de la gestion et de la rotation des pâtures, des aléas climatiques, de la densité en animaux et de la nature même des variétés de plantes qui la compose. Avec quelques connaissances de base détaillées ci-après, il est possible pour le vétérinaire de conseiller au mieux l’éleveur au cours de la période de transition délicate qu’est la mise à l’herbe. Cet article traite exclusivement de la gestion du pâturage, notamment en abordant son importance pour la gestion alimentaire du troupeau. De ce point de vue, plusieurs éléments sont à contrôler, sans pour autant entrer dans des notions agronomiques complexes.

IMPORTANCE DU DÉPRIMAGE À LA MISE À L’HERBE

Le déprimage est la pratique qui consiste à faire consommer aux vaches l’herbe non pâturée avant l’hiver afin d’améliorer la qualité des repousses, en favorisant le tallage. L’objectif pour tout éleveur qui fait pâturer son troupeau est d’avoir une qualité d’herbe optimale vers la mi-mai, une période où la valeur alimentaire de l’herbe dépasse les besoins des animaux. Plus la mise à l’herbe est effectuée tôt, meilleures seront les conditions pour le « jour d’or », qui est le jour de l’année où l’herbe est la plus riche (entre le 15 avril et le 10 mai en plaine, début juin en zone semi-montagneuse et mi-juin en montagne). L’idéal est que les vaches aient brouté deux fois, sur chaque pâture, avant ce fameux « jour d’or ». Au premier passage, les animaux mangent la matière morte, ce qui apporte de la lumière aux plantes (photo 1). Le deuxième passage permet de réétager, c’est-à-dire d’étêter les feuilles et d’égaliser les niveaux de pâture. L’évaluation de la qualité d’une pâture peut se faire via le taux de matières mortes et la quantité de légumineuses (tableau). L’observation et l’estimation visuelle de la composition de la parcelle permettent de savoir si elle pourra, ou non, couvrir les besoins des animaux. Près de 90 % du renouvellement des graminées se fait par tallage, c’est-à-dire par la production de pousses secondaires à partir du collet des plantules initiales, formant ainsi des touffes denses. Ce renouvellement a donc essentiellement lieu au printemps et à l’automne. Pour les légumineuses, la reproduction passe aussi par la colonisation et la multiplication, via les stolons qui se séparent du pied initial et forment une nouvelle plante. Le début du déprimage est donc une étape clé de la bonne gestion de la saison de pâturage.

GESTION DE L’ENTRÉE ET DE LA SORTIE DE PARCELLE

Lorsque cela est possible, les animaux commencent systématiquement par l’herbe sous le fil, car c’est le seul endroit non souillé par les bouses. La sortie idéale d’un paddock se fait donc selon deux critères : quand le niveau d’herbe sous le fil est homogène, et lorsque la taille de l’herbe dans le paddock est la même que sous le fil.

Les bovins pâturent naturellement à la bonne hauteur d’herbe, les herbomètres disponibles dans le commerce ne sont donc pas utiles en pratique. Une astuce simple peut aider à la décision d’entrée et/ou de sortie dans les parcelles : il suffit à l’éleveur de faire une marque indélébile sur ses bottes, à 5 cm et à 15 cm de hauteur. Ainsi, l’entrée idéale se fera à 15 cm d’herbe et la sortie à environ 5 cm.

Un autre point qui affecte la qualité de la pâture est le piétinement. Si la profondeur des trous de piétinement est inférieure à la hauteur d’un sabot (3 à 5 cm au maximum), l’impact est négligeable. Un léger piétinement se révèle même bénéfique pour la multiplication des légumineuses. En revanche, si les trous sont plus profonds que la hauteur d’un sabot, le système racinaire est abîmé et la repousse sera compromise. La gestion de la rotation, du nombre de paddocks et des accès à l’entrée des pâtures, ainsi que les zones autour des points d’eau sont autant de paramètres qui conditionnent le piétinement.

Le surpâturage est également à éviter. Lorsque la couleur de l’herbe tourne au vert clair, voire au jaune (dans des conditions climatiques normales), ou que les animaux broutent de l’herbe qui a déjà été pâturée la veille ou le matin même, il est temps de changer de paddock.

FONCTIONNEMENT DU PÂTURAGE TOURNANT DYNAMIQUE ET ROTATIONS

Le pâturage tournant consiste en une rotation fréquente des vaches entre les paddocks, avec un minimum de trois semaines entre le départ des animaux et leur retour sur le même pré. En dessous de trois semaines, la régénération de l’herbe n’est pas suffisante et le risque parasitaire est plus élevé. Le schéma le plus simple est une rotation sur huit parcelles, avec trois jours de pâturage sur chacune d’elles. Cela permet de garder un paddock de sécurité et d’assurer l’espacement de trois semaines entre deux passages sur une même parcelle. En été, la pousse plus faible de l’herbe oblige l’éleveur à augmenter la taille des paddocks et la vitesse de rotation, ou à complémenter à l’auge pour compenser cette baisse de croissance.

Le bon fonctionnement d’un tel système, dit « dynamique », est conditionné par la qualité des sols [1]. Des prairies parsemées de « spots de bouses », dans lesquels l’herbe est plus verte qu’ailleurs, sont le témoin d’un sol qui ne permet pas à l’herbe d’avoir une croissance optimale sans le fertilisant que constituent ces bouses. Cela signe donc une situation anormale de sous-fertilisation de la prairie concernée. De même, la pullulation de plantes parasites telles que la pâquerette (surpâturage), le pissenlit (compaction et excès de matière organique animale), le chardon (compaction et blocage du phosphore), le rumex à feuilles obtuses (compaction, saturation du sol en eau) témoigne d’une souffrance des substrats (photo 2).

Pour préserver la qualité des sols et permettre à l’herbe d’exprimer pleinement son potentiel nourricier, le surpâturage, les temps de pâturage longs ou le passage d’engins trop fréquent (fauchage des refus, hersage, ébousage répétés) sont à proscrire. Par ailleurs, de façon contre-intuitive, il est préconisé en cas de pluie d’augmenter le chargement et de réduire le temps de présence par parcelle, pour limiter le piétinement et ses effets néfastes.

LA MISE À L’HERBE, UNE PÉRIODE DE TRANSITION ALIMENTAIRE CRITIQUE

La mise à l’herbe est une étape clé de la conduite alimentaire du troupeau. Quelques notions simples sont nécessaires pour comprendre la suite.

Les bovins mangent trois fois par jour : au lever du jour, au coucher du soleil et la nuit. Une vache passe 70 % de son temps dehors à pâturer. Selon la qualité et la taille de l’herbe, elle mange entre 1 et 1,5 kg de matière sèche (MS) par heure efficace.

Ainsi, par exemple, après quatre heures au champ, la quantité de matière sèche pâturée est de : 4 x 0,70 x 1 (ou 1,5) kg = 2,8 (ou 4,2) kg. Ce calcul peut permettre d’estimer l’ingestion d’herbe selon le temps passé à pâturer. Cela se révèle intéressant pour les calculs de ration, même si les écarts peuvent être importants. Plus simplement, il est admis qu’une vache laitière consomme au maximum 20 kg de MS d’herbe par jour.

Quelques facteurs, qui découlent de ces notions, sont donc à contrôler. À la mise à l’herbe, les deux tiers de l’apport alimentaire sont fournis par l’auge (foin et concentrés) et un tiers par le pâturage. L’idéal est de commencer par sortir les animaux pendant deux à trois heures au maximum les premiers jours, pour progressivement arriver à un pâturage toute la journée. La complémentation à l’auge est donc à privilégier le soir et à éviter le matin, tant que les animaux dorment à la stabulation. Ainsi, les vaches ne sont pas « gavées » avant de sortir, et peuvent maximiser ce temps de pâturage restreint. Pour contrôler ce point, moins de la moitié des animaux doivent être couchés une heure après la sortie. Si ce taux dépasse 50 %, cela signifie que la ration distribuée à l’auge est trop importante, ou distribuée au mauvais moment.

Lorsque le temps le permet, les vaches sortent et dorment dehors. Dans ce cas, au moins deux tiers des apports alimentaires sont assurés par l’herbe. Dans cette configuration, peu importe le moment de la complémentation, puisque les vaches auront toujours un temps de pâturage suffisant. Il est alors important de vérifier le taux d’urée au tank, ainsi que le rapport taux butyreux/taux protéique (TB/TP), qui doit rester entre 1 et 1,5. En cas de signes d’un excès d’azote soluble, il convient de réduire le correcteur azoté et d’augmenter les apports en énergie, c’est-à-dire qu’aux alentours du « jour d’or », l’apport azoté peut presque être supprimé, car plus il y a d’énergie et meilleur sera le rendement (par exemple avec un apport de maïs en vert dans la ration).

Ainsi, mieux vaut éviter au début de la mise à l’herbe que les animaux se gavent à l’auge, afin que les quelques heures au pré soient passées à pâturer. C’est donc une histoire de balance entre l’apport à l’auge et le temps de pâturage.

CHUTE DU TAUX BUTYREUX : LA PSEUDO-ACIDOSE À LA MISE À L’HERBE

Les acides oléique et linoléique, entre autres, sont des acides gras insaturés qui vont être saturés dans le rumen par les bactéries cellulolytiques. Celles-ci ont néanmoins une capacité limitée, et à partir d’un certain point, les apports en acides gras insaturés sont supérieurs aux capacités des bactéries cellulolytiques. D’autres bactéries vont alors entrer en jeu, et générer un composé appelé le CLA trans-10(1). Cette molécule fait chuter le taux butyreux par une action de saturation sur la flore ruminale cellulo­lytique, déjà à la peine dans cette configuration. Les chutes de taux butyreux, souvent observées lors de la mise à l’herbe lorsqu’elle est riche, sont dues à ce phénomène. Cela pourrait évoquer un état de sub­acidose, avec des taux qui se rapprochent ainsi (l’écart se resserre entre le TB et le TP), mais en réalité il s’agit d’une saturation physiologique de la flore cellulolytique. La complémentation avec de l’amidon rapidement fermentescible aggrave la situation. De même, et par d’autres voies non détaillées ici, un foin faible en matière grasse ou une alimentation trop riche en lin ou en drèches peuvent provoquer un tel phénomène.

En résumé, une chute de taux butyreux à la mise à l’herbe n’est pas forcément un signe d’acidose, même si les facteurs acidogènes sont évidemment à surveiller (fibrosité et ingestion des fourrages notamment) [2, 3]. Il convient donc de rassurer l’éleveur sur le caractère physiologique de cette baisse, et l’accompagner pour la saison de plein pâturage, au cours de laquelle la diminution des apports azotés et le réglage fin de l’apport énergétique seront à contrôler.

LA COMPLÉMENTATION MINÉRALE ET VITAMINIQUE À L’HERBE

Quelques notions de base sont à retenir pour conseiller au mieux l’éleveur sur la complémentation minérale pendant la période de pâturage, un point largement repris dans la littérature [4].

Généralement, et dans des conditions météorologiques normales, l’herbe pâturée est suffisamment pourvue en potassium. Elle en contient même trop pour les vaches taries et gestantes. Il faudrait ainsi éviter de faire pâturer les vaches taries sur une herbe jeune, car l’excès de potassium fait augmenter le bilan alimentaire cation-anion (Baca).

Concernant le phosphore et le calcium, il apparaît que l’herbe pâturée couvre naturellement les besoins des vaches, sauf en calcium pour les hautes productrices et, dans une moindre mesure, pour les génisses d’élevage. Une herbe de très bonne qualité peut ­également être excédentaire en calcium pour les vaches taries.

Par ailleurs, la mise à l’herbe nécessite en parallèle une complémentation en sodium, en chlore et en magnésium, ainsi qu’en la plupart des oligo-éléments comme le sélénium, le cuivre, le zinc, voire l’iode et le cobalt. Au niveau vitaminique, l’herbe couvre les besoins des animaux en vitamines A, D et E.

Ainsi, au pâturage, il est nécessaire de prévoir des apports en sel et en oxyde de magnésium, ainsi qu’en zinc et en cuivre au minimum.

  • (1) CLA trans-10 : le conjugated linoleic acid trans-10 est un isomère conjugué de l’acide linoléique.

Références

  • 1. Bessiere M. Le pâturage tournant dynamique. Proceedings Journées nationales des GTV, Nantes. 2019:183-188.
  • 2. Chilliard Y, Glasser F, Enjalbert F et coll. Données récentes sur les effets de l’alimentation sur la composition en acides gras du lait de vache, de chèvre et de brebis. Rencontres Recherches Ruminants. 2007:321-328.
  • 3. Enjalbert F, Meynadier A. Alimentation des vaches laitières et composition en acides gras du lait. Bull. Acad. Vét. France. 2016;169 (3):171-175.
  • 4. Rousseau C. La minéralisation des bovins au pâturage : de la théorie à la pratique. Proceedings Journées nationales des GTV, Nantes. 2019:149-158.

Conflit d’intérêts : Aucun

Points clés

• L’évaluation de la qualité d’une pâture peut se faire via le taux de matières mortes et la quantité de légumineuses.

• En cas de pluie, il est conseillé d’augmenter le chargement et de réduire le temps de présence par parcelle, pour éviter le surpiétinement.

• Si plus de la moitié des animaux sont couchés une heure après leur sortie, cela signifie que la ration distribuée à l’auge est trop importante, ou distribuée au mauvais moment.

• Au pâturage, il est nécessaire de prévoir un apport en sel et en oxyde de magnésium, ainsi qu’un complément en zinc et en cuivre au minimum.

CONCLUSION

En partant de ces simples données, des conseils peuvent être prodigués à l’éleveur, qui relèvent surtout du bon sens. La mise à l’herbe et la réussite du déprimage vont largement conditionner la saison de pâturage à venir. En prenant soin d’éviter le surpâturage et l’épuisement des sols, et en veillant à une transition alimentaire en souplesse, il est possible d’appréhender cette période critique de façon sereine. Si les quelques clés présentées dans cet article sont connues par de nombreux éleveurs, de petits rappels, distillés ci et là, permettront de mettre le pied à l’étrier dans le vaste domaine de l’alimentation et du conseil préventif. Il est également possible d’en faire une visite d’élevage, avec la réalisation conjointe de la ration et du découpage parcellaire. Ainsi, par ce biais, le vétérinaire peut passer du conseil à la vente de services afin que tout le monde en sorte gagnant. Retenons qu’une transition réussie est une source de stress en moins pour l’éleveur et les animaux. Pour ces derniers, les maladies souvent observées lors de la mise à l’herbe (maldigestion, météorisation, chute de production, etc.) peuvent alors être largement atténuées.

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