OSTÉOCHONDROME TRACHÉAL CHEZ UN CHIOT DE 4 MOIS - Le Point Vétérinaire n° 417 du 01/05/2021
Le Point Vétérinaire n° 417 du 01/05/2021

ONCOLOGIE

Chirurgie canine

Auteur(s) : Géraldine Hazart*, Thomas Huguet**

Fonctions :
*(CEAV médecine interne)
**(CES traumatologie ostéo-articulaire et orthopédie)
Clinique des Hutins
7, avenue Napoléon III
74160 Saint-Julien-en-Genevois

Les tumeurs trachéales primitives sont rares chez le chien. Parmi elles, l’ostéochondrome, une tumeur bénigne d’origine cartilagineuse, concerne souvent de jeunes animaux. La résection anastomose trachéale est la technique chirurgicale curative à envisager.

La présence d’une masse trachéale peut induire une dyspnée obstructive. La trachéoscopie est l’examen de choix pour caractériser la tumeur et envisager son exérèse. Cet article illustre une présentation clinique parfois sévère, qui a nécessité la prise en charge rapide d’un animal souffrant d’un ostéochondrome trachéal.

PRÉSENTATION DU CAS

1. Anamnèse et commémoratifs

Un chiot croisé malinois mâle, âgé de 4 mois, est référé pour des crises de dyspnée qui évoluent depuis deux semaines. L’animal a été adopté chez un particulier à l’âge de 3 mois. Il n’est pas encore vacciné. Il présente depuis environ quinze jours, à raison de plusieurs épisodes quotidiens, des crises de dyspnée sévère qui rétrocèdent spontanément. Le vétérinaire traitant a réalisé un examen oropharyngé sous tranquillisation qui n’a rien révélé d’anormal. Le traitement à base de corticoïdes mis en place n’a pas apporté d’amélioration.

2. Examen clinique

À l’admission, l’animal présente un embonpoint normal avec une note d’état corporel évaluée à 3 sur 5. L’examen clinique ne révèle aucune anomalie. En fin de consultation, une crise est observée : le chiot présente alors une dyspnée inspiratoire sévère, de type obstructif, avec des tentatives de respiration gueule ouverte. Une cyanose des muqueuses est notée et motive la prise en charge de l’animal en urgence (photo 1).

3. Hypothèses diagnostiques

La dyspnée inspiratoire obstructive oriente vers une localisation laryngotrachéale de l’obstruction. Plusieurs hypothèses diagnostiques sont émises. Il peut s’agir d’une paralysie laryngée congénitale, d’une masse laryngée ou trachéale (néoplasie, kyste, abcès), d’un corps étranger laryngé ou trachéal ou encore d’un collapsus laryngé ou trachéal.

4. Prise en charge initiale et examens d’imagerie

En cours de consultation, lorsque la crise survient, le chiot est immédiatement pris en charge par l’équipe vétérinaire. Un cathéter est posé dans une veine céphalique et une injection intraveineuse de butorphanol est réalisée, à la dose de 0,2 mg/kg, afin de sédater l’animal.

Radiographie

Des clichés radiographiques de la région cervicale sont réalisés. Ils mettent en évidence un nodule à l’opacité tissulaire en regard du tiers moyen de la trachée cervicale, sur sa partie ventrale (photo 2). Les autres structures observées sont dans les limites des normes.

Endoscopie

Le chiot est anesthésié avec un bolus de propofol (à raison de 4 mg/kg) afin de l’intuber et de le placer sous oxygène. L’intubation est facile, jusqu’à la rencontre d’une résistance à mi-parcours de la trachée. Afin de préciser les suspicions radiographiques, une endoscopie des voies respiratoires supérieures est entreprise. L’animal est placé en décubitus sterno-abdominal, la tête est placée sur un support et la gueule est maintenue ouverte à l’aide d’un pasd’âne. L’endoscope est introduit via le larynx jusqu’à la trachée cervicale et permet de confirmer la présence d’une masse trachéale. Cette dernière fait protrusion dans la lumière et est recouverte d’une muqueuse qui apparaît normale (photo 3). La masse, de consistance ferme, n’est pas pédiculée.

Prise en charge chirurgicale

Face à la sévérité des signes cliniques présentés par l’animal lors d’une crise, un traitement chirurgical (excision) est mis en place à l’issue de l’examen endoscopique.

Le chiot est intubé à l’aide d’une sonde souple de petit diamètre, afin de passer dorsalement à la masse trachéale et de le ventiler en aval de l’obstacle. Il est ensuite positionné en décubitus dorsal avec un linge roulé placé sous les cervicales pour positionner le cou en extension. Un abord chirurgical cervical ventral est effectué dans le plan médian. Après la dissection des muscles sterno-hyoïdiens selon leur raphé médian, la trachée est visualisée puis isolée, en préservant notamment le tronc vago-sympathique, la veine jugulaire interne et l’artère carotide de chaque côté. Le nerf laryngé récurrent, bilatéralement présent dans le fascia péritrachéal, est identifié afin de le préserver. L’extension de la masse trachéale intraluminale est appréciée par transparence grâce à l’utilisation d’un endoscope passé via la trachée, cranialement à la masse.

Des points d’appui sont mis en place autour d’un anneau trachéal, cranialement et caudalement au site de trachéotomie. Une incision circonférentielle de la trachée est réalisée à travers l’anneau trachéal situé deux anneaux caudalement à la masse, permettant d’intuber le chien par ce site de trachéotomie. Ensuite, la trachée est incisée deux anneaux cranialement à la masse et la portion trachéale anormale est réséquée. La sonde d’intubation placée dans le site de trachéotomie est alors retirée, puis le chien est à nouveau intubé de manière conventionnelle (intubation orotrachéale) à l’aide d’une sonde adaptée à son format.

L’anastomose trachéale termino-terminale est réalisée avec des points simples au PDS 4/0 autour des anneaux incisés. Ils sont espacés de 2 mm. Pour limiter les tensions, trois points simples sont placés autour du cartilage proximal et distal. L’étanchéité de la suture est vérifiée : du sérum physiologique stérile est versé sur la trachée, permettant de vérifier qu’aucune bulle d’air ne s’en échappe.

Enfin, la fermeture de la plaie cervicale est effectuée plan par plan et un pansement rembourré de type minerve est mis en place (photos 4 et 5).

Une antibiothérapie à base d’amoxicilline et d’acide clavulanique (à la dose de 12,5 mg/kg deux fois par jour) est instaurée en phase périopératoire. De plus, un traitement par un corticoïde est administré par voie orale pendant quatre jours (Dermipred®, à raison de 0,5 mg/kg/j).

L’analyse histologique de la pièce d’exérèse révèle une néoformation tumorale issue des anneaux du cartilage trachéal. Le tissu cartilagineux a subi une ossification endochondrale centrale, avec une minéralisation mais sans atypie cyto-nucléaire notable. L’aspect histologique est celui d’un ostéochondrome trachéal (photos 6a et 6b).

6. Évolution et suivi

Dès le lendemain de l’intervention, le chiot présente un très bon état général. Il est rendu à ses propriétaires après trente-six heures d’hospitalisation. Au retrait des points cutanés, douze jours plus tard, l’animal est en bonne forme et le propriétaire ne rapporte aucune anomalie. Un examen trachéoscopique de contrôle est effectué un mois après l’exérèse. La cicatrisation est nette, sans tissu exubérant. Une discrète sténose est observée en regard de la zone cicatricielle (anneau tissulaire) (photo 7).

Aucune anomalie clinique n’a été rapportée par la suite(1).

DISCUSSION

1. Épidémiologie

Les tumeurs trachéales primitives sont rares chez le chien. Une étude, parue en 2015, rapporte dix cas de tumeurs cartilagineuses de la trachée et du larynx étudiés entre 1995 et 2014, ajoutés à seize autres recensés dans une revue de la littérature. Plusieurs types de tumeurs sont identifiés : des chondromes, des ostéochondromes, des chondrosarcomes, des mastocytomes, des adénocarcinomes et des ostéosarcomes [1, 3].

Dans les publications, les néoplasies qui affectent le tissu cartilagineux de la trachée concernent un nombre restreint de cas et regroupent des chondromes, des ostéochondromes et des chondrosarcomes. Parmi celles-ci, les tumeurs bénignes semblent davantage représentées, les ostéochondromes de la trachée étant les plus fréquents (42,3 % des cas). Elles affectent généralement de jeunes chiens âgés de moins de 1 an [1, 3]. Enfin, les ostéochondromes trachéaux peuvent évoluer de manière isolée ou en association avec une ostéochondromatose(2) [3].

2. Signes cliniques

La présentation clinique de ce cas est évocatrice d’une obstruction respiratoire (dyspnée inspiratoire, cyanose des muqueuses, stridor(3)). Cependant, son originalité réside dans l’absence d’anomalie respiratoire en dehors des crises de dyspnée. En effet, la plupart du temps, le chiot présentait une respiration claire et aucune toux n’a été constatée par le propriétaire. Or, dans la littérature, une toux persistante est le signe clinique le plus fréquemment rapporté.

Les autres symptômes décrits sont des difficultés pour aboyer, un enrouement, une dyspnée, voire une détresse respiratoire [3].

3. Diagnostic

Sur les clichés radiographiques, la plupart des tumeurs trachéales apparaissent comme des masses uniques individualisées [3]. Les minéralisations sont peu fréquentes, sauf en cas d’ostéochondrome [1]. Comme l’aspect radiographique d’un kyste, d’un abcès ou d’un corps étranger peut être identique, d’autres examens se révèlent souvent nécessaires pour établir un diagnostic et présenter un pronostic au propriétaire.

L’examen endoscopique apparaît comme l’examen de choix pour évaluer l’aspect macroscopique de la masse et réaliser des prélèvements en vue de déterminer sa nature. Des cytoponctions à l’aiguille fine peuvent aussi être réalisées. Néanmoins, il n’est pas possible de différencier avec certitude le caractère bénin ou malin d’une masse trachéale à partir de simples critères cytologiques. Une biopsie se révèle donc nécessaire pour aboutir au diagnostic et préciser le pronostic [3]. Dans le cas de ce chiot, l’induration de la masse ne permettait pas de la ponctionner à l’aide d’une aiguille. En outre, la sévérité des signes cliniques présentés par l’animal de manière récurrente a justifié la réalisation d’une exérèse immédiate, afin de limiter les risques inhérents au réveil après l’anesthésie, ainsi qu’une récidive des crises de dyspnée. Notons que l’acte chirurgical, sans connaissance préalable de la nature de la masse, présentait le risque de ne pas être curatif dans l’éventualité d’une tumeur maligne.

4. Traitement par résection trachéale

Une partie importante de la trachée peut être réséquée chez le chien. Le facteur limitant réside dans la tension produite au niveau de l’anastomose qui est responsable de deux complications principales : la désunion des sutures en période postopératoire immédiate et, à plus long terme, une sténose.

Chez l’adulte, il est possible de réséquer 50 à 58 % de la trachée. Chez le chiot, bien que l’élasticité soit plus importante, la fragilité de la trachée est également supérieure. Ainsi, seulement 20 à 25 % de sa longueur peut être retirée chez le chiot [2]. Dans le cas présenté, cinq anneaux trachéaux ont dû être excisés pour effectuer une résection complète de la masse (soit environ 15 %). Seule une discrète sténose a été observée lors du contrôle endoscopique un mois après l’intervention chirurgicale. Aucune gêne ni répercussion sur la croissance n’a été rapportée par le propriétaire. Le chien est âgé de 1 an au moment de la rédaction de ce cas.

Une autre complication potentielle de l’exérèse trachéale est la paralysie laryngée idiopathique. En effet, le nerf laryngé récurrent est responsable de l’innervation du muscle crico-aryténoïdien dorsal, qui a pour effet l’ouverture laryngée lors de l’inspiration. Ce nerf laryngé récurrent chemine bilatéralement dans le fascia péritrachéal. Ces deux nerfs doivent donc être disséqués et préservés lors de l’acte chirurgical afin de ne pas risquer une paralysie laryngée idiopathique, unilatérale ou bilatérale.

5. Pronostic

La nature bénigne des ostéochondromes s’accompagne d’un bon pronostic, à condition qu’une excision complète de la masse soit réalisable et qu’elle ne soit pas couplée à une chondromatose. Dans notre cas, la sévérité de la présentation clinique nécessitait une prise en charge rapide. L’exérèse de la masse isolée, sans affection associée, a pu être réalisée en totalité. Le pronostic semble bon à long terme.

  • (1) La rédaction de ce cas a lieu neuf mois après l’intervention.

  • (2) Ostéochondromatose : affection constituée de multiples ostéochondromes.

  • (3) Stridor : bruit anormal plus ou moins strident émis lors de l’inspiration.

Références

  • 1. Carlisle CH, Biery DN, Thrall DE. Tracheal and laryngeal tumors in the dog and cat: literature review and 13 additional patients. Vet. Radiol. 1991;32(5):229-235.
  • 2. Haynes AP, Seibert R, Sura PA. Trachea and bronchi. In: Johnston SA, Tobias KM editors. Veterinary Surgery: Small Animal. 2nd edition, volume 2. Elsevier. 2018:1963-1982.
  • 3. Ramirez GA, Altimira J, Vilafranca M. Cartilagenous tumors of the larynx and trachea in the dog : littérature review and 10 additional cases(1995-2014). Vet. Pathol. 2015;52(6):1019-1026.

Conflit d’intérêts : Aucun

Points clés

• Les ostéochondromes sont les tumeurs trachéales canines les plus fréquentes. Elles touchent essentiellement les jeunes chiens.

• Ces tumeurs peuvent être mises en évidence sur des clichés radiographiques de la trachée. Toutefois, l’endoscopie des voies respiratoires est l’examen de choix pour établir le diagnostic.

• Le pronostic lié aux ostéochondromes trachéaux est bon, sous réserve qu’une exérèse soit possible.

CONCLUSION

La découverte d’une masse trachéale lors d’un examen d’imagerie doit motiver la réalisation d’autres examens afin de confirmer la nature de cette néoformation et d’évaluer les options chirurgicales. Chez le jeune chien, la mise en évidence d’une tumeur doit conduire à suspecter un ostéochondrome trachéal. Le pronostic associé à ces tumeurs est bon, à condition qu’elles évoluent de manière isolée et qu’une exérèse complète puisse être envisagée.

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