INTÉRÊT, LIMITES ET ENJEUX DE L’ÉLEVAGE DE PRÉCISION - Le Point Vétérinaire n° 409 du 01/09/2020
Le Point Vétérinaire n° 409 du 01/09/2020

BIEN-ÊTRE ANIMAL

Article de synthèse

Auteur(s) : Raphaël Guatteo*, Annick Valentin-Smith**

Fonctions :
*BioEpar, Inrae, Unité de médecine des animaux
d’élevage, Oniris
101, route de Gachet
44300 Nantes
**Vet IN Tech
35510 Cesson-Sévigné
AVS H.F.
78000 Versailles

L’élevage de précision, apparu dans les années 2000, est une solution séduisante pour assurer le monitorage des animaux et améliorer les conditions de travail des éleveurs. Les dispositifs existants, souvent embarqués sur l’animal, fournissent de nombreuses données ouvrant la voie à un suivi individuel des animaux. Ces dernières doivent ensuite être triées et analysées. Outre le suivi physiologique et/ou pathologique des animaux, ces solutions connectées se révèlent des outils précieux pour l’évaluation du bien-être. Elles sont également susceptibles de faire évoluer la profession vétérinaire, sous réserve qu’elle puisse accéder aux données disponibles, qu’elle soit en mesure de les exploiter et qu’elle s’interroge sur les données qu’elle aurait à offrir. Encore faut-il connaître les limites de ces outils.

INTÉRÊT DES OBJETS CONNECTÉS POUR ÉVALUER LE BIEN-ÊTRE ANIMAL

Le bien-être animal ne se limite pas à la bonne santé des animaux. Les solutions connectées peuvent aussi servir à évaluer, monitorer et améliorer le bien-être animal. Ainsi, elles peuvent suivre l’expression du comportement des animaux et même décrire certaines de leurs émotions. Elles assurent un suivi de leurs relations sociales, de la relation homme-animal ou plus généralement du stress lié à des événements ou à un environnement contraignant [4].

L’intérêt des outils connectés est démontré pour évaluer les cinq libertés du bien-être animal [2]. Avant toute évaluation, la fiabilité du dispositif de mesure, ainsi que la fiabilité et la robustesse de l’indicateur utilisé, doivent être confirmés. Plusieurs dispositifs sont proposés pour évaluer chacune des libertés.

1. Absence de faim, de soif et de malnutrition :

• distributeur automatique de concentrés (DAC) assurant la distribution individuelle et personnalisée de l’aliment à chaque vache reconnue par sa boucle auriculaire. Il s’agit du système le plus ancien ;

• mesure de l’abreuvement par celle de la température dans le rumen ;

• estimation de l’état corporel de l’animal via une caméra 3D, évaluation d’un état de sous-nutrition.

2. Absence d’inconfort : la boucle Smartbow®, par exemple, permet d’enregistrer et de tracer les mouvements des animaux à l’intérieur des bâtiments pour mettre en évidence les zones de sous-occupation ou de suroccupation dans certaines parties.

3. Absence de douleur : mise en évidence de signes évocateurs de douleur au niveau de la face par l’analyse d’images à l’aide de l’intelligence artificielle (mouton, cheval, porc) par la mesure du rapprochement des yeux, de la position des globes oculaires, des oreilles, présence de rictus, etc. [3].

4. Absence de blessures et de maladie : monitorage de l’activité générale, de l’ingestion, de la rumination.

5. Possibilité d’expression des comportements naturels de l’espèce : caméra positionnée au niveau des accès au pâturage, de la zone de couchage.

Ces technologies font gagner du temps, mais elles ne se substituent pas à des contacts qui peuvent être agréables avec les animaux, lors de la traite ou de l’alimentation. Si les contacts avec l’éleveur se réduisent aux interventions pénibles, comme la vaccination ou le parage, la relation homme-animal peut en être affectée. Ce risque est néanmoins amoindri si l’éleveur réinvestit le temps gagné en observant les animaux, en établissant davantage d’interactions positives avec eux.

LIMITES ACTUELLES DES SOLUTIONS CONNECTÉES

1. Absence de cadre réglementaire

À notre connaissance, la seule obligation réglementaire en santé animale concerne les performances attendues du robot de traite, en termes de détection des mammites cliniques (dans un contexte de salubrité du lait en santé publique). La norme ISO/FDIS 20966 requiert ainsi une sensibilité d’au moins 80 % pour une spécificité minimale de 99 %. En pratique, ces performances sont rarement atteintes par les robots de traite.

Une modification de la réglementation, dans le sens d’un élargissement de la notion de dispositif médical aux animaux par un “marquage CE” ou son équivalent, assurerait par définition une sécurisation et une standardisation de l’évaluation, à la fois en termes d’efficacité que de sûreté des outils de monitorage. Mais la durée et le coût des études demandées pour le dépôt du dossier rebuteront probablement certains fabricants, freinant l’innovation. Une certification pourrait être envisagée, qui serait une validation de la solution après sa commercialisation, un label qui offrirait des garanties de fiabilité, de sécurité, de conformité informatique et juridique du dispositif et des données. Les instances vétérinaires pourraient assurer cette certification, ou un organisme indépendant accrédité par le Comité français d’accréditation (Cofrac), par exemple.

2. Fiabilité de l’outil

Dans un premier temps, il s’agit de savoir si l’outil connecté mesure réellement ce qu’il doit mesurer et s’il le fait de façon fiable. Pour certains dispositifs, comme les capteurs de température, des corrélations très simples à effectuer sont attendues entre la mesure de la température ruminale ou vaginale et la température rectale (considérée comme la référence). Si la corrélation n’est pas parfaite, mais que le delta observé est toujours constant, cela ne remet pas en cause l’intérêt de l’outil, il suffit que l’algorithme l’ajuste avec la correction requise. En revanche, s’il existe une mauvaise corrélation entre la mesure par l’outil et la méthode de référence, la pertinence de l’outil peut être contestée.

Si la mesure de la température rectale est facile, l’enregistrement précis de la durée de rumination ou de l’activité nécessite quant à lui des dispositifs d’observation très lourds, qui s’adaptent mal par exemple à l’observation au pré. Les méthodes sont ainsi couramment validées en bâtiment, or pour effectuer une mesure de la rumination (via l’enregistrement de bruits de déglutition/mastication) ou de l’ingestion (par les mouvements de tête), l’impact du type de ration ou du lieu n’est pas sans conséquence.

3. Évaluation de la validité du dispositif

L’évaluation de la valeur informative des systèmes d’alerte et/ou des outils de monitorage s’effectue généralement par le biais d’une classification croisée des événements d’intérêt à détecter (chaleurs, vêlage, maladie) avec une méthode de référence, qui permet de déterminer l’état de santé “vrai” des animaux (sains ou malades), et l’état “mesuré” par le système d’alerte à évaluer. Des statistiques d’intérêt classiques en sont déduites : la sensibilité, la spécificité et les valeurs prédictives (positive et négative) qui dépendent évidemment des qualités intrinsèques de l’outil (sensibilité, spécificité), mais aussi de la prévalence du trouble à observer (tableau). Le cadre d’évaluation devrait être normé et validé, afin de produire de telles données de performance.

4. Autres limites des objets connectés

Sécurité : il n’existe aucune obligation en matière de sécurité ou de tolérance pour les dispositifs connectés, et pas non plus d’obligation de déclaration de matériovigilance.

Cybersécurité : il n’existe aucune obligation de protection contre les intrusions.

Interopérabilité : la compatibilité entre les systèmes est très rare, en dehors des dispositifs proposés par un même fabricant. Ceci ne permet pas aux éleveurs d’obtenir des données agrégées sur un même écran.

Confidentialité : les fabricants, jusqu’à présent, ne prennent pas ou peu d’engagements sur la protection et la destination des données (règlement RGPD). Par ailleurs, la monétisation, la vente/revente des données recueillies sur les animaux ou dans l’élevage à des tiers pose un véritable problème.

Autonomie/obsolescence : malgré des efforts importants, certains objets connectés restent trop fragiles dans les conditions réelles d’utilisation. Parmi les problèmes rencontrés, l’étanchéité du matériel et l’autonomie des batteries sont régulièrement cités.

Couverture réseau : de nombreux élevages sont situés en zones blanches, ces déserts numériques où les connexions GSM, LoRa et internet sont difficiles, voire impossibles. Les efforts des différents opérateurs pour couvrir ces zones sont peu convaincants. L’installation d’un réseau au sein de l’élevage est une solution, mais représente des coûts supplémentaires.

Prix/coût : s’il n’est pas toujours en rapport avec les services apportés à l’éleveur, il rend l’équipement peu rentable. L’amélioration de la qualité de vie de l’éleveur, difficilement chiffrable, peut aussi peser dans la décision de s’équiper. L’intérêt économique des dispositifs de détection des chaleurs a été évalué, il dépend des performances initiales du troupeau, de sa taille, du coût de la main-d’œuvre et du prix de l’équipement [4]. Il en ressort que les principaux problèmes associés à l’utilisation de ces systèmes sont le poids des investissements financiers, le manque d’analyse économique et les compétences limitées des utilisateurs.

Il faut donc privilégier les solutions validées par des études cliniques, les fabricants proposant des conditions générales d’utilisation détaillées et claires, ainsi que des garanties sur la destination des données et un service après-vente disponible.

Les prix devraient être revus à la baisse avec l’arrivée de nouveaux acteurs, l’équipementier chinois Huawei s’est fixé comme objectif de connecter les 1,2 milliard de bovins vivant sur Terre, en s’alliant à des opérateurs de réseaux existants et en cassant les prix des dispositifs.

ÉVOLUTION DU RÔLE DU VÉTÉRINAIRE

L’augmentation des rendements et de la taille des troupeaux, ainsi que la meilleure planification du travail, ont permis d’améliorer la productivité des élevages laitiers au cours des dix dernières années. Ces efforts continus en faveur d’une production plus importante s’accompagnent d’un risque d’augmentation des maladies dans ces grandes exploitations laitières, susceptible de compromettre la rentabilité de ces structures. Cette évolution demande au vétérinaire rural de passer du rôle traditionnel, fondé sur la gestion des affections et des urgences, à celui de conseil ou de consultant (mesures préventives, dépistage, etc.) [6].

La “digitalisation” des élevages s’est faite en France sans grande implication des praticiens. Les structures vétérinaires sont, elles aussi, en phase de transition numérique (logiciels “métier”), mais il n’existe que peu de passerelles permettant aux données de l’éleveur d’être disponibles et utiles au vétérinaire traitant. Dans ce contexte, l’accès du praticien aux données de l’élevage, en particulier aux données de santé, après traitement et analyse puis mise en forme, apparaît primordial. Les connaissances sont alors partagées entre l’éleveur et le vétérinaire, ce qui met l’exploitant dans une position plus favorable. Si ce n’est que rarement le cas aujourd’hui, cela devient incontournable pour échanger toutes les informations et données utiles au cours des actes de télémédecine, maintenant qu’ils sont autorisés et pratiqués. Pour quelques laboratoires pharmaceutiques, l’interprétation des informations disponibles dans les élevages d’animaux de rente va devenir une activité stratégique. Ils ont acheté ou se sont alliés à des concepteurs de solutions digitales (Antelliq®, FarmVet®, iCowsoft®) pour mettre à la disposition des vétérinaires des outils de suivi et d’aide à la décision, fondés sur les différentes sources disponibles : données de monitorage, résultats d’analyses biologiques, informations épidémiologiques, registres d’élevage, données de traite, etc.

MÉDECINE DES 6 P (DE PRÉCISION, PROUVÉE, PRÉDICTIVE, PRÉVENTIVE, PERSONNALISÉE, PARTICIPATIVE)

1. Rôle des vétérinaires ruraux

Les Anglo-Saxons parlent du passage du cure (soigner) au care (prendre soin). Avec l’émergence des nouvelles structures digitalisées, le vétérinaire voit son rôle de “pompier”, appelé souvent en urgence pour soigner/guérir lorsque la maladie est installée, évoluer vers un rôle de conseiller, de surveillance, de garde-fou qui fait le nécessaire pour maintenir les élevages de ses clients en bonne santé, mettre en place des mesures de prévention, intervenir à temps, en amont, avant tout signe clinique. L’autorisation dans certains cas précis de la médecine vétérinaire à distance (télémédecine vétérinaire), en relais de consultations ou visites “classiques”, va également faire évoluer les missions et l’exercice du vétérinaire.

2. Relations vétérinaire-éleveur

Le partage des données de santé des animaux demande une relation de confiance, avec davantage de proximité et de collaboration. Avec l’accès et le partage de ces données, des tableaux de bord et des alertes, le vétérinaire devient l’un des acteurs de la gestion quotidienne de l’élevage. Comme certains dispositifs permettent de repérer des signes très précoces, le praticien pourra même intervenir en prévention, avant l’appel de l’éleveur et l’apparition des premiers signes cliniques (photo 1). Le mode de collaboration et de rémunération devra évoluer en conséquence.

3. Business model des structures rurales

La source de revenus des vétérinaires ruraux s’étoffe avec l’offre de nouveaux services, comme l’analyse des données de santé, la télésurveillance, la téléconsultation. L’offre vétérinaire rurale va s’orienter vers des cliniques moins nombreuses, souvent plus éloignées des élevages, regroupant davantage de praticiens, chacun ayant un rôle complémentaire au sein de la structure. La télémédecine permettant de résoudre à distance une partie des problèmes, les trajets comme les gardes seront moins pesants. Avec une délégation encadrée de compétences, des auxiliaires vétérinaires formés aux outils de pilotage pourraient aussi contribuer, au sein des structures vétérinaires, à assurer le recueil et l’analyse des données. Les revenus d’audits d’élevage et de recueil de données, dans le cadre de la certification ou de la labélisation des élevages, pourraient venir s’ajouter à ceux des structures vétérinaires.

4. Collaboration

Il faudra aussi envisager des collaborations entre les praticiens qui travaillent dans des régions différentes, de façon similaire et avec les mêmes outils. Ceci est également envisageable à l’échelle européenne, voire plus largement.

5. Nouvelle génération et enseignement

Des vétérinaires ruraux spécialisés, formés au diagnostic et à la thérapeutique comme auparavant, mais aussi aux nouveaux outils, à l’analyse des données produites, et possédant de solides notions de gestion et d’économie de l’élevage laitier, pourront délivrer du conseil en santé/bien-être.

Références

  • 1. Guatteo R. Livre blanc E-santé animale : en savoir plus sur les objets connectés. Vet IN Tech. 2018.
  • 2. Guatteo R. Bien-être des animaux d’élevage. Mooc VetAgro Sup. 2019.
  • 3. Guesgen MJ, Beausoleil NJ, Leach M et coll. Coding and quantification of a facial expression for pain in lambs. Behav. Processes. 2016;132:49-56.
  • 4. Saint-Dizier M, Chastant-Maillard S. Potential of connected devices to optimize cattle reproduction. Theriogenology. 2018;112:53-62.
  • 5. Veissier I, Kling-Eveillard F, Mialon MM et coll. Élevage de précision et bien-être en élevage : la révolution numérique de l’agriculture permettra-t-elle de prendre en compte les besoins des animaux et des éleveurs ? Inra Productions Animales. 2019;32(2):281-290..
  • 6. Woodward H, Cobb K, Remnant J. The future of cattle veterinary practice: insights from a qualitative study. Vet. Rec. 2019;185:205.

Conflit d’intérêts :

Aucun

Points clés

• Les objets connectés peuvent servir à évaluer, monitorer et améliorer le bien-être animal. Leur intérêt a été démontré pour évaluer chacune des cinq libertés.

• Il n’existe pas de cadre réglementaire, sauf en ce qui concerne les performances des robots de traite. Une évolution de la réglementation serait souhaitable.

CONCLUSION

Les exploitations se modernisent, les éleveurs deviennent plus compétents en gestion d’entreprise et leurs connaissances en santé animale s’améliorent. Ainsi, leurs attentes à l’égard des vétérinaires évoluent en conséquence. L’enjeu du digital est essentiel pour l’avenir de la profession vétérinaire en productions animales. Si elle a laissé plutôt passer l’occasion de s’y associer, il reste important de “rectifier le tir” et de montrer un intérêt pour toutes les solutions numériques existantes et en développement (codéveloppement). Si ces solutions digitales locales ou connectées sont envisageables à l’échelle du pilotage d’un élevage, elles ne sont pas, telles quelles, adaptées à un suivi vétérinaire permanent et à distance de nombreuses exploitations. Les données d’élevage issues des dispositifs connectés sont une source d’information supplémentaire pour les vétérinaires traitants. Elles fournissent des données utiles et qui complètent les informations issues de l’examen clinique des animaux et celles transmises oralement par l’éleveur. Elles peuvent aider à préciser ou orienter un diagnostic, mais ne permettent pas à elles seules de l’établir. Les objets connectés seront indispensables lors de la mise en œuvre des différentes formes de télémédecine, pour l’orientation et le suivi, mais aussi pour le diagnostic. Dans ce contexte, les praticiens doivent apprendre à mieux les connaître, à en apprécier les bénéfices et les limites au quotidien. L’accès à ces données fournit au vétérinaire traitant et à l’ensemble de la structure vétérinaire un rôle ou une fonction supplémentaire, qui peut être pris en compte dans un business model adapté. En attendant, des améliorations de la fiabilité, de la sécurité, de la confidentialité, ainsi que des efforts de transparence doivent être réalisés pour mettre les dispositifs en conformité avec les normes requises dans le domaine de la santé.

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