Zoonoses émergentes et réémergentes actuelles chez les animaux de production - Le Point Vétérinaire expert rural n° 405 du 01/05/2020
Le Point Vétérinaire expert rural n° 405 du 01/05/2020

AGENTS ZOONOTIQUES

Article original

Auteur(s) : Nadia Haddad*, Bruno Polack**

Fonctions :
* Unité des maladies réglementées,
zoonoses et épidémiologie
UMR Bipar, Anses-ENVA-Inrae
22, rue Pierre et Marie Curie
94701 Maisons-Alfort
**Unité de parasitologie et mycologie
UMR Bipar, Anses-ENVA-Inrae
22, rue Pierre et Marie Curie
94701 Maisons-Alfort

De nombreuses zoonoses liées aux animaux de production continuent d’émerger dans toutes les régions du monde, en relation avec le changement climatique et la globalisation des échanges.

À l’heure actuelle, des agents zoonotiques continuent d’émerger ou de réémerger.

Après avoir présenté, dans l’article précédent, les principaux facteurs d’émergence et/ou de réémergence puis des exemples d’émergences/ réémergences récentes en Europe et actuellement révolues, cet article aborde successivement les principales (ré) émergences impliquant les animaux de production actuellement en cours en France, en Europe mais pas (encore) en France, et dans le monde.

ÉMERGENCES/ RÉÉMERGENCES ACTUELLES EN FRANCE

1. Constitution de nouveaux reservoirs sauvages

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France a mis en place des stratégies de lutte contre deux fléaux économiques et zoonotiques majeurs, la brucellose des ruminants et la tuberculose à Mycobacterium bovis, dont la lutte est devenue réglementée de façon obligatoire, à l’aube des années 1960. Ces efforts ont payé, la France ayant été reconnue indemne par l’Union européenne pour ces deux maladies(1). Cependant, l’émergence de l’infection de la faune sauvage, non anticipée dans les deux cas, pose des problématiques inédites concernant son rôle dans le maintien d’agents zoonotiques et d’interface entre les animaux de production et sauvages. Dans le cas de la tuberculose, se pose aussi fortement la question de la gestion de la lutte au niveau des cheptels bovins.

Cas de la brucellose des ruminants

En 2012, un premier cas de brucellose a été confirmé chez un enfant. Il avait consommé du fromage au lait cru provenant d’une ferme de Haute-Savoie. L’enquête a montré que des vaches de cette ferme étaient infectées par la même souche que celle isolée chez l’enfant (Brucella melitensis biovar 3). Or, l’exploitation avait été déclarée indemne de brucellose depuis 1999. De façon totalement inattendue, il est apparu que les vaches de cet élevage s’étaient infectées durant l’estive et qu’un réservoir de bouquetins s’était constitué, probablement à partir de ruminants ayant excrété des Brucella, bactéries très résistantes dans l’environnement (photo 1). C’est le premier cas connu en France, attestant de la mise en place d’un réservoir de Brucella représenté par des ruminants sauvages. Cet épisode peut être assimilé à une réémergence, dans la mesure où une bactérie, considérée comme ayant disparu, est à l’origine de cas humains. En outre, le foyer sauvage n’a pu être éliminé à ce jour, le bouquetin étant une espèce protégée et très difficilement accessible. S’il est vrai que l’infection reste quasiment confinée au massif du Bargy, désormais interdit à l’estive afin de neutraliser l’impact de sa persistance pour les ruminants domestiques et pour l’Homme, elle n’en demeure pas moins une illustration de l’absence de maîtrise totale d’une bactérie au redoutable pouvoir zoonotique, d’autant plus que B. melitensis est réputée plus virulente pour l’Homme que B. abortus [b].

Cas de la tuberculose à M. bovis

Peu après la déclaration du statut indemne de la France en 2001, une augmentation préoccupante de l’incidence des cas déclarés de tuberculose bovine est observée, d’abord en Côte-d’Or (2004), puis en Dordogne (2006). Elle a pu être imputée avant tout à des problèmes de gestion de la lutte dans les élevages, ainsi qu’à un dépistage plus précoce des foyers bovins. Cependant, des investigations ont révélé l’émergence récente de cas au sein de la faune sauvage des départements actuellement concernés par l’augmentation des foyers bovins, essentiellement chez les sangliers et les blaireaux, mais aussi chez les cervidés, voire les renards. Les profils moléculaires des souches présentes chez les bovins et dans la faune sauvage sont à chaque fois superposables, témoignant d’un passage de M. bovis des bovins vers les animaux sauvages(2). Divers éléments, notamment le taux d’infection élevé chez quelques espèces sauvages, font craindre qu’aujourd’hui, au moins dans certaines zones, un réservoir sauvage ayant une composante multiespèces se soit constitué, rendant impossible l’élimination de la circulation de M. bovis au sein de ce réservoir par des moyens uniquement sanitaires [11]. Cela interroge aussi sur le rôle qu’un réservoir sauvage pourrait déjà jouer, non seulement dans la pérennisation de la bactérie, mais aussi dans sa transmission aux élevages bovins, voire à l’Homme. Le risque associé à la constitution d’un tel réservoir représente un véritable défi en termes de maintien du statut indemne de la France et de protection de la santé publique. Quant aux raisons pour lesquelles un tel réservoir sauvage aurait pu se constituer, alors même que le taux d’incidence de la tuberculose bovine n’avait jamais été aussi bas, elles sont probablement à chercher dans les facteurs ayant contribué à une forte croissance des populations sauvages concernées (notamment les pratiques visant à en augmenter les effectifs pour la chasse et l’effet du changement climatique sur ces populations), en plus d’une sous-estimation des foyers bovins.

2. Maladies vectorisees par des arthropodes

À l’heure où la maladie de Lyme défraye la chronique, il est légitime de s’interroger sur la réalité de l’augmentation de l’incidence des agents zoonotiques que la tique la plus répandue en Europe et en France, Ixodes ricinus, peut transmettre dans notre pays (photo 2). L’augmentation des populations de tiques n’est pas avérée, d’autant plus qu’il s’agit d’une espèce très sensible à la dessiccation. En revanche, les effectifs de certains animaux sauvages, qui nourrissent cet arthropode hématophage, ont beaucoup augmenté, et la hausse des températures a peut-être avancé la période d’activité des tiques. En tout état de cause, actuellement, l’incidence de la maladie de Lyme, jamais décrite comme fréquente chez les ongulés, ne semble pas progresser chez les animaux de production. En outre, ces derniers sont des culs-de-sac épidémiologiques pour Borrelia burgdorferi sensu lato, et jouent donc un rôle mineur dans le cycle de la bactérie (si ce n’est en nourrissant les tiques vectrices). À l’inverse, l’incidence de l’anaplasmose granulocytaire bovine (anciennement dénommée ehrlichiose bovine ou maladie des gros paturons) s’est beaucoup accrue. En particulier, Anaplasma phagocytophilum est de plus en plus souvent associée à des avortements chez les bovins en France. Il reste à déterminer s’il s’agit réellement d’une émergence et/ou si cette augmentation est imputable à une amélioration notable des moyens diagnostiques. À l’heure actuelle, maîtriser l’anaplasmose granulocytaire chez les différentes espèces animales (ruminants, cheval, chien, etc.) et chez l’Homme semble d’autant plus difficile que les réservoirs sont mal connus (même si un lien semble aujourd’hui établi entre les souches des bovins et du cerf élaphe), notamment ceux des souches zoonotiques [4].

En France, I. ricinus est aussi le vecteur du virus de l’encéphalite à tiques, dont les principaux réservoirs sont vraisemblablement des petits mammifères sauvages. Les cas humains restent peu fréquents en France et essentiellement localisés dans l’Est, mais ont quasiment triplé entre 2014 et 2016. En outre, ce virus, très présent en Europe centrale, est en forte émergence en Suisse et est récemment apparu aux Pays-Bas. Les ruminants peuvent jouer le rôle d’hôtes relais et même être à l’origine de foyers pseudo-épidémiques car le virus peut être transmis à l’Homme par leur lait.

3. Modification des modes d’alimentation et/ou de production

L’ingestion d’aliments crus, en l’absence de contrôle, permet l’émergence de parasitoses, plusieurs cas récents en France en témoignent.

Ainsi, chez les poissons, un certain nombre de parasites présents dans la chair sont connus pour être zoonotiques, comme le ténia des lacs dans le massif alpin (Dibothriocephalus latus) ou les anisakidés (nématodes de poissons marins). Récemment, en Bretagne, un nouveau parasite est apparu : cousin du ténia des lacs, Dibothriocephalus nihonkaiensis est un parasite du saumon du Pacifique, donc jamais encore rencontré en Europe. Comment cette parasitose a-t-elle pu arriver en Europe ? Grâce aux nouveaux moyens de conservation longue durée des aliments carnés, ici des saumons réfrigérés (chilled), c’està- dire conservés frais plusieurs semaines à – 1 °C, sous atmosphère contrôlée. Ces poissons sauvages provenaient d’Amérique du Nord, où la contamination par ce parasite est observée depuis plusieurs années. Sa diffusion a aussi été favorisée par l’augmentation de la consommation de plats au poisson cru, notamment les sushis ou les tartares [1]. En outre, les caractéristiques culinaires de ces saumons du Pacifique se différencient peu de celles du saumon de l’Atlantique, qui provient quasi exclusivement d’élevages et est donc indemne de parasites zoonotiques. Les végétaux mangés crus peuvent être contaminés par différents parasites dont certains sont bien connus, comme les échinocoques, le toxoplasme, ou les cryptosporidies. Il en existe d’autres, plus insidieux, car ils ne contaminent normalement pas les végétaux cultivés pour l’Homme. Ainsi, des strongles d’ovins du genre Trichostrongylus, seuls strongles digestifs zoonotiques des ruminants, sont à l’origine de plusieurs cas de contamination humaine en France, via des crottes de mouton ayant servi d’engrais pour potagers (photo 3). Certes, l’utilisation directe des excréments permet un meilleur recyclage de la matière organique, mais c’est oublier le principe de précaution, peut-être empirique mais efficace, qui consiste à stériliser le fumier par compostage, un procédé généralement bien connu du monde agricole. L’arrivée de néo-producteurs, non dépositaires de ces connaissances ancestrales et jouant aux apprentis sorciers, souvent pour une consommation familiale, explique ces contaminations.

Le rapport à la terre et à la production agricole, ainsi que les modes de consommation, en constante mutation, vont probablement favoriser l’émergence, même faible, de ces contaminations en France.

4. Émergence de l’fhépatite E

L’hépatite E due aux génotypes 1 et 2, à transmission exclusivement interhumaine, a d’abord été décrite comme une maladie touchant les pays en développement. Depuis, deux autres génotypes (3 et 4) ont été découverts. Ils sévissent dans les pays développés et leur caractère strictement zoonotique est maintenant bien démontré. Le porc en est le principal réservoir connu. L’Homme se contamine par voie alimentaire. En France, cette zoonose sévit surtout dans le Sud, en lien avec le goût pour les figatelles corses : lorsqu’elles sont insuffisamment cuites, le virus n’est pas inactivé efficacement. L’incidence des déclarations a connu une croissance spectaculaire, depuis la mise en évidence des premiers cas en France (9 cas en 2002 versus 2 245 en 2018). La question d’une vraie émergence, et/ ou d’une émergence apparente liée à l’amélioration de la surveillance et du diagnostic, est posée [8].

ÉMERGENCES/ RÉÉMERGENCES EN EUROPE MAIS PAS (ENCORE) EN FRANCE

Parmi bien d’autres, deux exemples d’émergence récente d’agents zoonotiques illustrent la vulnérabilité de l’Europe, donc potentiellement celle de la France.

1. Salmonellose a S. Kentucky souche multiresistante

Des foyers de salmonellose, dus à l’émergence de souches multirésistantes, sont régulièrement déclarés. C’est notamment le cas de certaines souches du sérovar Salmonella Typhimurium, et en particulier de la souche monophasique 4,12:i:-. Un autre sérovar, S. Kentucky, a été ajouté en 2015 à la liste des sérovars réglementés (danger de catégorie 1) en aviculture, certaines souches ayant développé une multirésistance à l’ensemble des antibiotiques capables de traiter les salmonelloses humaines. Cette multirésistance a probablement été engendrée par l’utilisation non contrôlée d’antibiotiques à des fins d’antibiosupplémentation et d’antibioprophylaxie en pisciculture, particulièrement en Égypte. Une partie de ces poissons, convertis en farine, aurait été utilisée pour nourrir des volailles au Maroc, conduisant à la sélection de souches de S. Kentucky encore plus multirésistantes [9]. À l’exception d’une alerte dans un élevage avicole, liée au retour de l’éleveur d’un voyage au Maroc, les élevages français sont épargnés, la France étant vigilante vis-à-vis d’un tel risque d’introduction. Il n’en va pas de même dans d’autres pays d’Europe, comme la Pologne ou l’Italie, dans lesquels des cas autochtones sont régulièrement détectés en élevage. Ce cas illustre le risque majeur d’introduction en Europe (donc en France) de souches bactériennes multirésistantes, en raison de la globalisation des échanges.

2. Fièvre hemorragique de Crimée-Congo

La fièvre hémorragique de Crimée-Congo est une zoonose initialement décrite dans deux régions du monde très différentes, la Crimée (actuel Ouzbékistan) et la République démocratique du Congo. Le virus est transmis par les tiques Hyalomma et Amblyomma, l’entretien du virus impliquant aussi des rongeurs sauvages. Les ruminants peuvent être infectés de façon asymptomatique et servir d’hôtes relais. Ce virus est apparu pour la première fois au sein de l’Union européenne en 2016, et les deux cas humains espagnols qui ont mené à cette découverte se sont révélés être autochtones. Le virus a été introduit en Espagne par des tiques infectées, portées par des oiseaux migrateurs, en provenance d’Afrique. En 2018, un nouveau cas mortel a été signalé et des études ont confirmé la circulation du virus au sein de la faune sauvage et des tiques de l’ouest de l’Espagne. Par ailleurs, il est montré que H. marginatum, principale tique vectrice de la fièvre de Crimée-Congo en Europe de l’Est, est présente dans de nombreux autres pays d’Europe du Sud, dont la France (dans le Sud et en Corse) [10]. Elle a même été détectée aux Pays-Bas et au sud de l’Allemagne. Les conditions d’une expansion du virus à plus large échelle semblent donc réunies. En 2019, une enquête sérologique a conduit à suspecter une circulation du virus parmi les ruminants domestiques de Corse.

AUTRES MENACES MONDIALES POUR L’EUROPE ET LA FRANCE

Outre celles signalées en Europe, de nombreuses zoonoses impliquant les animaux de production ont émergé durant les dernières décennies dans le reste du monde. Parmi ces menaces potentielles, certaines sont des zoonoses sévères.

1. Zoonoses connues a expansion geographique significative

Fièvre de la vallée du Rift

La fièvre de la vallée du Rift occupe une place de choix parmi ces zoonoses. La gravité de la maladie humaine a été réévaluée depuis sa première apparition en Égypte, où elle aurait été introduite à partir du Soudan par des dromadaires (plusieurs dizaines de milliers de cas et 600 décès). Quant à la gravité économique de la maladie animale, elle n’est plus à démontrer, avec des taux d’avortement et de mortalité néo-natale élevés chez les ruminants domestiques. Les foyers se multiplient hors de la zone traditionnelle du virus, la Libye ayant notamment déclaré ses premiers foyers en janvier 2020. Le territoire français non métropolitain n’est pas épargné. Ainsi, Mayotte a connu son premier foyer de fièvre de la vallée du Rift en 2007-2008 et a de nouveau été touchée entre novembre 2018 et août 2019, avec 143 cas humains et 126 foyers animaux recensés. Le risque d’extension à l’Europe semble très limité pour le moment, même si plus de trente espèces compétentes de vecteurs sont d’ores et déjà identifiées sur ce continent [6].

Encéphalite japonaise

L’expansion de l’encéphalite japonaise semble encore plus préoccupante à l’échelle mondiale. Comme son nom l’indique, son berceau est l’Asie du Sud-Est (Japon, mais aussi Chine et Corée). Peu redoutée en Europe, c’est pourtant l’arbovirose(3) qui occasionne tous les ans le plus grand nombre de cas humains (entre 30 000 et 50 000) avec un taux de létalité qui peut atteindre 60 %. Elle a par ailleurs connu une forte expansion, d’une part vers l’Ouest – elle a récemment atteint le Pakistan – et d’autre part en Océanie – elle sévit désormais en Australie. Avec un cycle épidémiologique complexe (cycle selvatique impliquant des oiseaux et des moustiques et cycle d’amplification faisant intervenir les porcs et les moustiques), elle provoque des foyers humains et équins, l’Homme et le cheval étant également sensibles, tant en zone rurale que périurbaine. Le porc constitue un hôte relais majeur, car sa virémie est intense et peut durer quatre jours. Récemment, il a été démontré que l’espèce porcine contribue en outre à la persistance et à la propagation du virus pendant l’hiver, en l’absence de moustiques, en raison de la multiplication du virus dans les amygdales, permettant une transmission oro-nasale entre porcs [7]. Chacun des acteurs du cycle peut potentiellement être incriminé dans l’expansion de l’encéphalite japonaise, par le biais de facteurs tels que la migration des oiseaux, les projets d’irrigation (rizières notamment) favorisant la prolifération des vecteurs, les dérèglements climatiques (inondations), l’augmentation des populations de réservoirs, d’hôtes relais (densification des élevages porcins) et/ou de vecteurs, le commerce illégal de porcs, etc. Des vaccins très efficaces ont permis de protéger les populations humaines et équines dans les pays traditionnellement les plus atteints, mais leur sousutilisation dans les zones récemment affectées n’est pas de nature à enrayer le processus d’expansion en cours.

2. Zoonoses jusqu’alors inconnues

Des maladies zoonotiques inconnues sont identifiées chaque année, dont certaines impliquent les animaux de production. Dans de nombreux cas, ces derniers jouent le rôle d’hôtes relais entre un réservoir sauvage et l’Homme. En effet, l’Homme perturbant de façon très agressive les environnements naturels, directement (conquête de nouveaux espaces à des fins agricoles, d’élevage, industrielles et/ou urbanistiques) ou indirectement (par les perturbations climatiques induites), les interfaces entre les animaux sauvages et de production se réduisent considérablement, ce qui favorise l’infection de ces derniers par des agents zoonotiques jusqu’alors inconnus, hébergés par la faune sauvage. Les animaux de production amplifient d’autant plus ces agents qu’ils y sont sensibles, ce qui est souvent le cas. Et bien entendu, ils favorisent le contact entre ces agents zoonotiques et l’Homme, qu’ils côtoient au quotidien.

L’exemple des virus Hendra et Nipah en témoigne. Ces virus très proches (nouveau genre Henipavirus) et identifiés à cinq ans d’intervalle, respectivement en 1994 et en 1999, ont comme autres points communs d’être zoonotiques, d’induire des manifestations sévères, voire mortelles, chez l’Homme et les animaux domestiques qui leur servent d’hôtes relais (le porc pour le premier et le cheval pour le second), et d’avoir comme réservoir des chauves-souris du genre Pteropus, également appelées roussettes. Leur émergence respective s’est produite dans un contexte d’empiètement de l’Homme sur le territoire des chauves-souris, permettant la contamination des hôtes relais via la consommation de fruits souillés par les déjections de chiroptères excréteurs de virus. Ainsi, lors de l’épisode de maladie à virus Nipah, en 1999 (après les premiers cas humains signalés en 1997), 111 décès humains ont été déplorés et 10 millions de porcs ont dû être abattus [12]. La maladie à virus Nipah a connu une expansion en Inde en 2018, 17 décès ayant été comptabilisés sur 19 cas (89,5 %). En outre, trois Pteropus ont été détectées infectées en Nouvelle-Calédonie en 2019. Le virus Hendra semble plus sédentaire, mais des cas sporadiques continuent d’être signalés régulièrement depuis. Si la menace représentée par ces virus pour l’Europe semble très théorique actuellement, il n’en reste pas moins que leur émergence a été facilitée par des facteurs qui pourraient contribuer à celle d’autres agents zoonotiques, encore inconnus à ce jour.

L’émergence du coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (Mers-CoV) est beaucoup plus mystérieuse et difficile à expliquer. Elle a suivi celle d’un autre coronavirus inconnu, le virus du syndrome respiratoire aigu sévère (Sras), qui a été éliminé presque aussi rapidement qu’il est apparu. Le Mers-CoV, apparu quant à lui en 2012, continue de sévir dans les pays du Golfe essentiellement, Arabie saoudite en tête (84 % des cas mondiaux). La transmission à l’Homme se fait par voie aérienne, à partir de dromadaires infectés. Un réservoir initial (chiroptère) n’est pas à exclure, mais le dromadaire joue clairement ce rôle aujourd’hui de façon exclusive. La maladie continue d’être signalée actuellement (avec plus de 2 500 cas recensés dont 34 % mortels). Des cas humains secondaires se sont déclarés dans plusieurs pays (notamment un épisode en Corée du Sud), témoignant, même s’ils sont rares, de la capacité de ce virus à diffuser sur de nouveaux territoires et de son aptitude à la transmission interhumaine [2]. Enfin, le cas du Sars- Cov-2 (Covid-19) qui, après avoir émergé officiellement le 31 décembre 2019, a déjà évolué vers une pandémie au moment où ces lignes sont écrites, illustre de façon spectaculaire les risques d’émergence de virus zoonotiques inconnus, même si dans ce cas, la contamination initiale de l’Homme est probablement passée par un hôte relais sauvage non encore caractérisé (le rôle du pangolin a été suspecté un temps), voire par une fuite d’un virus de chiroptère à partir d’un laboratoire, ce qui explique pourquoi ce cas ne sera pas développé ici.

Ajoutons à ces exemples le risque majeur représenté par la densification tous azimuts des élevages dans de nouveaux territoires, en particulier en Chine, en l’absence de mesures de biosécurité suffisantes, comme l’a montré récemment l’expansion explosive dans tout le pays, puis dans tout le Sud-Est asiatique, du virus de la peste porcine africaine [3]. Dans ce contexte, l’émergence de nouveaux agents zoonotiques (notamment de nouveaux virus influenza aviaires ou réassortants porcins) dans cette région du monde pourrait se révéler catastrophique.

Conclusion

Les émergences et réémergences zoonotiques vont croissant, en France, en Europe et dans le monde, dont celles impliquant les animaux de production. La globalisation des échanges, le changement climatique et l’intensification des productions animales en cours dans certaines régions de la planète, notamment en Asie, potentialisent directement et indirectement les risques d’émergence et de réémergence dans le futur. Les perspectives en matière d’outils de dépistage ou de diagnostic précoces et de moyens de lutte innovants ne dispenseront pas d’une prévention raisonnée, fondée sur une approche durable et holistique (“One Health”), plus efficace et moins coûteuse sur le long terme, avec des enjeux qui vont bien au-delà de la santé animale et de la santé publique.

  • (1) Pour la brucellose, aucun foyer à Brucella abortus ou B. melitensis ne doit être déclaré chez les ruminants domestiques (la France a été déclarée indemne en 2005 pour l’espèce bovine). Pour la tuberculose à M. bovis, le taux de cheptels déclarés annuellement chez les ruminants ne doit pas dépasser 0,1 % depuis au moins six ans (la France a été déclarée indemne en 2001).

  • (2) Voir l’article « Le point sur la tuberculose bovine à fin 2019 » de Barbara Dufour dans ce numéro.

  • (3) Parmi les arboviroses les plus fréquentes, citons la maladie de West Nile, la dengue, la fièvre jaune, le chikungunya essentiellement, mais les animaux de production ne jouent aucun rôle dans leur survenue.

Références

  • 1. Autier B, Belaz S, Degeilh B et coll. Dibothriocephalus nihonkaiensis: an emerging foodborne parasite in Brittany (France)? Parasit. Vectors. 2019;12 (1):267.
  • 2. Bleibtreu A, Bertine M, Bertin C et coll. Focus on Middle East respiratory syndrome coronavirus (MERS-CoV). Med. Mal. Infect. 2019:S0399-077X (19) 31054-6.
  • 3. Dixon LK, Stahl K, Jori F et coll. African swine fever epidemiology and control. Annu. Rev. Anim. Biosci. 2020;15 (8):221-246.
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  • 5. Hars J, Rautureau S, Vaniscotte A et coll. La brucellose des bouquetins du massif du Bargy (Haute-Savoie) : où en est-on en 2015 ? Bull. Épid. santé anim. et alim. 2015;70:14-18.
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  • 9. Le Hello S, Harrois D, Bouchrif B et coll. Highly drugresistant Salmonella enterica serotype Kentucky ST198-X1: a microbiological study. Lancet Infect. Dis. 2013;13 (8):672-679.
  • 10. Papa A. Emerging arboviruses of medical importance in the Mediterranean region. J. Clin. Virol. 2019;115:5-10.
  • 11. Réveillaud É, Desvaux S, Boschiroli ML et coll. Infection of wildlife by Mycobacterium bovis in France assessment through a national surveillance system, Sylvatub. Front. Vet. Sci. 2018;30 (5):262.
  • 12. Sharma V, Kaushik S, Kumar R et coll. Emerging trends of Nipah virus: a review. Rev. Med. Virol. 2019;29 (1):e2010.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ Des zoonoses redoutables, dues à l’expansion ou à l’apparition d’agents déjà connus ou inconnus, vont continuer d’émerger.

→ Le changement climatique, mais aussi la perte de biodiversité ainsi que la globalisation des échanges favorisent ces émergences.

→ La lutte passe par une prévention raisonnée reposant sur l’approche “One Health”.

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