La radioprotection : prise de conscience des risques et prévention - Le Point Vétérinaire n° 403 du 01/03/2020
Le Point Vétérinaire n° 403 du 01/03/2020

SANTÉ PUBLIQUE

Dossier

Auteur(s) : Jérôme Benoit*, Marina Carniato**

Fonctions :
*(EBVS, spécialiste en radio-oncologie)
**Oncovet
Avenue Paul-Langevin
59650 Villeneuve d’Ascq

À mesure que les usages des rayonnements ionisants se multiplient, les dangers qu’ils peuvent comporter pour la santé augmentent, s’ils ne sont pas correctement utilisés ou confinés.

Les rayonnements ionisants font partie intégrante de notre environnement, à chaque instant de notre vie. Tous les jours, nous sommes exposés à certains types de rayonnements ionisants, naturels ou artificiels. Cette exposition s’opère sur le lieu de travail lorsque des activités radiologiques diagnostiques ou thérapeutiques sont pratiquées (radiographie, scanner, radiologie interventionnelle, radiothérapie, médecine nucléaire). En médecine vétérinaire, ces expositions professionnelles sont justifiées, mais elles représentent un risque potentiel pour la santé de l’opérateur et de ses collègues, ainsi que pour le public “accompagnant” certaines procédures (radiologie, médecine nucléaire). Il est du devoir de la profession de se former et de partager ces informations avec l’ensemble des personnels exposés (formation), non exposés (information) et du public. Le respect des bonnes pratiques est indispensable et non négociable sur le lieu de travail. Cela participe à une culture de sécurité globale pour toute l’équipe (risques multiples : radiologiques, infectieux, morsures, etc.). La féminisation de la profession (vétérinaires et auxiliaires spécialisées vétérinaires) représente également un facteur de risque particulier en situation de grossesse.

1 Histoire de la radioprotection

La science “des rayonnements” a un peu plus de cent ans. En termes de dangers pour l’homme, ce que nous savons aujourd’hui provient en grande partie de l’observation, souvent empirique, d’événements significatifs lors d’une exposition planifiée ou accidentelle au cours de l’histoire récente dans les domaines médical, militaire, industriel et civil. Par ailleurs, la recherche sur des modèles non humains participe à cette connaissance, mais les données ne sont pas toujours transposables à l’homme lorsque les effets des rayonnements (à faible dose) sont étudiés sur le long terme.

Découverte et engouement

En 1895, Wilhelm Röntgen étudie les propriétés des faisceaux d’électrons sur des tubes de Crookes, ancêtres des tubes cathodiques. Il découvre alors un rayonnement mystérieux qu’il nomme “rayon X”. La première radiographie qu’il réalise est celle de la main de sa femme : la radioactivité artificielle est née. Un an plus tard, en 1896, aiguillé par les travaux de Röntgen, Henri Becquerel découvre par hasard la radioactivité naturelle grâce à des expériences avec des sels d’uranium (encadré 1).

D’abord ignorants des mécanismes d’action au niveau cellulaire et des effets potentiellement néfastes, portés par l’enthousiasme de cette découverte et par ses potentialités, les scientifiques conduisent leurs travaux de recherche, les examens médicaux et les traitements à l’aide de sels de radium sans aucune précaution, ni notion de radiobiologie. Avec l’essor de l’utilisation des rayonnements ionisants en médecine et dans l’industrie, des effets indésirables et secondaires se manifestent. Dès 1902, des brûlures sont rapportées sur les mains de certains chirurgiens qui utilisent les rayons X. Des réactions de fibrose, de nécrose, des cancers de la peau (des mains le plus souvent) et des leucémies surviennent chez les scientifiques qui travaillent avec des éléments radioactifs, parfois deux à trois décennies plus tard. Il est temps de tirer la sonnette d’alarme et, dans l’intérêt des populations exposées, d’engager des discussions autour de la radioprotection pour protéger la santé publique.

Prise de conscience et prévention

En 1928, le Comité international de protection contre les rayons X et le radium est créé. Il devient, en 1950, l’actuelle Commission internationale de protection radiologique (ICRP). Cette période historique est commémorée par une stèle, à Hambourg, qui rappelle le tribut payé par les pionniers, médecins et chimistes, exposés aux rayonnements. Le nom de Marie Skodlowska-Curie(2) y figure, morte d’anémie aplasique en 1934.

Depuis lors, le suivi épidémiologique des populations exposées aux rayonnements ionisants éclaire sur leurs effets sur l’homme. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le travail mené sur quelque 86 500 survivants des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki constitue la plus grande étude épidémiologique jamais conduite chez l’homme et une source d’informations inestimable. Le suivi des secouristes exposés lors ou à la suite d’un accident (comme la catastrophe de Tchernobyl) ou des patients irradiés apporte également des informations majeures. Enfin, les expériences menées sur des animaux et les cultures cellulaires et tissulaires en laboratoire se révèlent une source de données particulièrement utiles [6]. Outre ces cas marquants et les expositions professionnelles ou accidentelles à des doses significatives, des études épidémiologiques sur des expositions chroniques à faible dose manquent encore.

2 Sources et effets des rayonnements

Les rayonnements ionisants sont répartis en deux types, deux tiers de source naturelle et un tiers d’origine artificielle (tableau et figure 1). Ils ont des effets directs et indirects sur de multiples “cibles”, dont l’acide désoxyribonucléique (ADN), mais aussi sur les membranes cellulaires et les protéines. Pour un individu, les actions délétères sur l’ADN représentent la principale menace.

En effet, les rayonnements interagissent avec la matière en expulsant un électron des atomes qu’ils rencontrent (ionisation). Cette interaction provoque des réactions en chaîne, dont la production de radicaux libres qui, lorsqu’ils sont produits à proximité de l’ADN, peuvent interagir et modifier ce dernier [6].

À faible dose, les effets fréquents sur l’ADN sont des délétions de base, des mutations et des coupures simple brin. Les cellules sont capables de réparer ce type de lésions. Si la réparation est parfaite, ou si la mutation touche une région non fonctionnelle du génome, l’effet au niveau cellulaire peut être nul. En revanche, une réparation inexistante, incomplète ou liée à une région fonctionnelle du génome peut avoir des conséquences au niveau cellulaire et, à plus grande échelle, au niveau tissulaire. Le plus souvent, les cellules survivent, mais elles conservent les dommages sublétaux, “silencieux”, qui peuvent “s’aggraver” par l’accumulation de doses répétées. Avec le temps, les répercussions peuvent devenir significatives et sont à l’origine des effets stochastiques tardifs, souvent irréversibles [6].

À plus forte dose, des coupures double brin de l’ADN, difficilement réparables pour la cellule, entraînent des anomalies chromosomiques et une mort mitotique souvent inéluctable. À l’échelle d’un tissu, ces phénomènes sont caractéristiques des toxicités aiguës, souvent réversibles dans le cas de tissus à renouvellement cellulaire rapide (peau, muqueuse, lignée hématopoïétique), ou de toxicités tardives, fréquemment irréversibles sur les tissus à faible renouvellement (os, vaisseaux, système nerveux). Il s’agit d’effets dits déterministes [6].

Les effets déterministes (réaction des tissus)

DÉFINITION

Dans le cas d’effets déterministes, une notion de seuil de dose minimale intervient, liée à la tolérance spécifique de chaque type de tissu. En dessous de ce seuil, aucun effet n’est observé. Ces effets sont directement liés à la mort cellulaire de certains compartiments de cellules au sein des tissus. Pour chaque type de tissu, au-delà du seuil de dose spécifique, la gravité de l’effet est proportionnelle à la dose et au volume irradié.

Pour les tissus à renouvellement rapide, l’apparition d’une toxicité est précoce : de quelques heures pour certaines lignées hématopoïétiques, les gonades, les embryons et le fœtus qui sont sensibles à de faibles doses, à quelques jours ou semaines pour les épithéliums. Les effets peuvent être réversibles (doses modérées) ou irréversibles (doses fortes) selon l’importance des lésions et des tissus.

Pour les tissus à faible renouvellement cellulaire, l’apparition d’une toxicité est tardive, de l’ordre de six mois à plusieurs années. Même si les dommages au niveau de l’ADN sont présents dès l’irradiation, en l’absence de renouvellement cellulaire actif, la toxicité (mort cellulaire) peut être très retardée. À l’échelle d’un organe, il faut alors souvent plusieurs années avant d’observer des changements significatifs de la qualité des tissus. Ces effets vont de la fibrose à la nécrose tissulaire (derme, os, nerfs, cristallins, etc.).

Suivant le type d’organe touché, le volume d’irradiation (partiel ou total) de l’organe ou l’individu (corps entier), les conséquences cliniques diffèrent. Ainsi, plus le volume exposé est faible et plus la dose tolérée peut être élevée. À l’inverse, l’exposition totale d’un organe ou du corps entier aura des conséquences majeures à faible dose [6]. À l’extrême, en cas d’irradiation globale du corps humain, le pronostic vital est lié à l’importance de l’atteinte des tissus (moelle osseuse, tube digestif, système nerveux central). Pour des rayonnements gamma ou X, à partir de 4,5 Gy et en l’absence de traitement, la moitié des accidents par irradiation sont mortels. Dans le cadre d’une utilisation standard des équipements de radiologie vétérinaire, les risques de tels niveaux d’exposition n’existent pas [6].

MÉDECINE VÉTÉRINAIRE

Dans la pratique vétérinaire, les effets déterministes aigus sont rares et peuvent apparaître lors de procédures interventionnelles notamment. Par exemple, la fluoroscopie est utilisée pour des protocoles complexes qui nécessitent d’obtenir de nombreuses images avec des temps d’exposition cumulés très longs. Selon les doses, une irradiation cutanée localisée peut entraîner un érythème, une ulcération ou une nécrose. Ces effets sont davantage observés chez les patients humains, qui peuvent être exposés à de fortes doses, que chez les opérateurs, classiquement exposés à de faibles doses à condition de respecter les principes de la radioprotection [11].

En revanche, le risque de cataracte est significatif et reconnu en raison de son faible seuil déterministe. Le port de lunettes plombées est indispensable dans le cadre d’une procédure interventionnelle. Il l’est aussi lors de la réalisation de “simples” radiographies, d’autant plus lorsque ces examens sont pratiqués régulièrement tout au long d’une carrière professionnelle [1, 7, 9, 10].

Enfin, nul ne peut ignorer les risques liés à l’exposition aux rayonnements pendant la grossesse, comme un avortement, des malformations, un retard cognitif chez l’enfant [2, 3, 4, 5, 8, 12, 14]. Ils font l’objet d’une section particulière dans cet article.

Les effets stochastiques (cancers et anomalies génétiques)

Dans le cas des effets stochastiques, il n’y a plus de réelle notion de seuil. Chaque exposition, même mineure, est susceptible d’entraîner des dommages au niveau de l’ADN des cellules. L’expression de ces effets est toujours retardée, d’évolution lente et à caractère aléatoire. Ils sont non spécifiques, toujours graves et souvent irréversibles. Leur probabilité d’apparition - et non leur gravité - est proportionnelle à la dose [3, 6, 12].

Paradoxalement, ces effets stochastiques sont à la fois les plus redoutés (risque de cancer), mais aussi les plus “oubliés” dans la pratique quotidienne. Certains praticiens se rassurent avec une dosimétrie négative, en dessous des doses réglementaires. Or, ces dernières représentent des contraintes et non des objectifs, et les dosimètres passifs n’indiquent que les doses supérieures à un certain seuil d’exposition. Le risque inhérent à ces effets stochastiques est à l’origine du principe “As low as reasonably achievable” (Alara) en radioprotection. Aussi, l’optimisation des pratiques de toute équipe doit être collective et culturelle, afin de réduire les expositions de chacun à un minimum [6].

Certains scientifiques émettent l’hypothèse que la cataracte radio-induite pourrait avoir une composante stochastique [7]. Lors d’exposition foetale, outre les effets directs déterministes, un risque stochastique de développement de certains cancers existe également [3, 4, 5, 8, 12]. L’argument des faibles niveaux d’exposition dans l’exercice de la profession vétérinaire ne peut pas être raisonnablement avancé face à la réalité des effets stochastiques [11].

3 Radiosensibilité des tissus

Les tissus les plus radiosensibles sont ceux dont les cellules se divisent rapidement (figure 2). Il s’agit des cellules des organes reproducteurs, de la moelle osseuse (formation des cellules sanguines), de l’appareil digestif, des fœtus. D’autres tissus sont également radiosensibles : la thyroïde, les poumons, le tissu mammaire, le cristallin, la peau, etc.

Ces organes sont exposés du fait des conditions de travail. En effet, en médecine vétérinaire, contrairement au milieu hospitalier, il n’est pas toujours possible de se protéger derrière un paravent plombé.

4 Risques courants en pratique vétérinaire

Dans la pratique quotidienne, la contention est encore le plus souvent manuelle (radiographie des petits et grands animaux). Le recours à la sédation et/ou à certains équipements (sacs de sable) devrait être considéré dans les cliniques où les examens radiologiques sont fréquents et effectués par le même personnel [11].

Lorsque la contention de l’animal est obligatoire pour réaliser une radiographie, les opérateurs sont directement exposés aux rayonnements ionisants, notamment au rayonnement diffusé (ou secondaire). Dès lors, il est important de s’en protéger au mieux en revêtant le tablier et les lunettes plombés, le cache-thyroïde, les gants (photo 1). Il est aussi indiqué de s’éloigner au maximum de la source de rayonnements primaires et secondaires (l’animal est un diffuseur !) [11].

Dans le cas d’unités mobiles, l’utilisation d’un portecassette est indispensable. En aucun cas la cassette ne doit être portée à la main lors de ces examens [11].

Les risques d’exposition des femmes enceintes, ainsi que ceux de développement d’une cataracte, sont bien réels.

Effets de l’exposition prénatale sur la santé

La féminisation de la profession appelle à la vigilance quant à l’exposition des femmes enceintes ou susceptibles de l’être. Dans le secteur privé, la femme enceinte n’a aucune obligation de déclarer sa grossesse. La loi impose uniquement à la salariée d’informer son employeur préalablement à son départ en congé maternité. Pour les vétérinaires et les auxiliaires, régulièrement exposés aux rayonnements ionisants (ainsi qu’à d’autres risques infectieux, chimiques, morsures, etc.), il est fortement conseillé de prévenir le médecin du travail, l’employeur et la personne compétente en radioprotection (PCR) du projet de maternité, voire dès le début de la grossesse. Si nécessaire, des mesures particulières de radioprotection pourront être prises (aménagement de poste, exclusion de certaines procédures) puisque c’est au cours des premières semaines que les risques sont les plus élevés (photo 2). La femme enceinte doit donc déclarer sa grossesse au médecin dès sa confirmation. D’après la réglementation, l’enfant à naître doit recevoir moins de 1 mSv de dose efficace entre la déclaration de grossesse et l’accouchement (encadré 2).

Les connaissances scientifiques relatives aux effets des rayonnements ionisants sur l’enfant à naître proviennent de sources multiples. Une exposition prénatale peut engendrer une fausse couche, des malformations congénitales, des atteintes des fonctions cérébrales, ou induire des cancers [2, 3, 4, 5, 8, 13, 14]. Le risque dépend du type d’examen, de la dose et du stade de la grossesse.

LA PÉRIODE DE PRÉIMPLANTATION

Au cours des premiers jours qui suivent la fécondation (deux premières semaines de grossesse), un stade lors duquel la grossesse n’est ni confirmée ni déclarée à l’employeur, il existe un risque d’avortement spontané lorsque l’embryon est exposé à une dose supérieure à un certain seuil. Cette phase est appelée la période du “tout ou rien”. Les expérimentations menées sur des rongeurs ont démontré que des doses inférieures à 100 mGy peuvent déjà être fatales durant les périodes radiosensibles du développement embryonnaire. Ainsi, même si les doses seuils sont relativement importantes par rapport aux doses d’exposition très faibles dans les pratiques radiologiques classiques, la prudence est de mise dès les premiers jours suivant la fécondation de l’ovule [8].

L’ORGANOGENÈSE

De la troisième à la huitième semaine, les organes se développent. Des expérimentations animales ont démontré que des organes (les yeux, le système nerveux central et le squelette) sont susceptibles de présenter des malformations lorsqu’ils sont irradiés à ce stade. Ces malformations peuvent provoquer une fausse couche ou se manifester à la naissance. Encore une fois, il s’agit là de doses relativement élevées [8].

LA PÉRIODE FOETALE

À partir du troisième mois, le risque concerne surtout le développement du cerveau. Il est critique entre la huitième et la quinzième semaine (troisième et quatrième mois). C’est à cette période que les cellules nerveuses se multiplient et prennent leur place dans le cerveau. Les fonctions cérébrales peuvent être affectées et induire un retard mental si la dose de rayonnements est élevée [8].

DURANT TOUTE LA GROSSESSE

Pour l’enfant, via un effet stochastique, l’exposition aux rayonnements ionisants à tout moment de la grossesse peut entraîner une augmentation du risque de cancer, aussi bien durant l’enfance que, plus tard, à l’âge adulte. Ce risque s’intensifie à mesure que la dose de rayonnements reçue augmente. Il est aussi valable pour l’adulte. Les embryons, les fœtus et les jeunes enfants sont particulièrement radiosensibles, en raison de la rapidité de leur renouvellement cellulaire. La sensibilité à l’induction de cancers est aussi élevée pendant la vie intra-utérine qu’à la naissance, c’est-à-dire bien plus importante que pour une personne adulte (figure 3) [8].

Le risque de cataracte radio-induite

Si les tabliers plombés sont régulièrement portés, ce n’est pas toujours le cas pour les lunettes. Or, la cataracte radioinduite constitue une mala die professionnelle reconnue chez les travailleurs sous rayonnements ionisants (figure 4a).

Les cellules du cristallin comptent parmi les plus radiosensibles du corps humain. Ce risque est connu chez l’animal de laboratoire et l’homme (manipulateur radio) depuis le début du XXe siècle, soit seulement quelques années après la découverte puis l’utilisation scientifique et médicale des équipements irradiants [6]. Pourtant, les mécanismes exacts de cette affection restent incertains. En particulier, l’origine déterministe (effet de seuil) ou stochastique est encore débattue [7, 9, 10]. Les résultats des études récentes sur des populations exposées à des doses considérées comme faibles (secteur médical, techniciens de radiologie, chirurgiens et cardiologues en radiologie interventionnelle), par rapport aux données historiques existantes (accident, industrie), ont encouragé la Commission internationale pour la protection radiologique à modifier les recommandations [10]. La valeur réglementaire limite d’exposition du cristallin est passée de 150 mSv à 20 mSv sur douze mois consécutifs en 2018(3). Cette décision souligne la réelle volonté des autorités de mettre l’accent sur ce risque avéré dans le secteur médical.

Historiquement, les cataractes superficielles postérieures sous-capsulaires étaient considérées comme caractéristiques et pathognomoniques de cataractes radio-induites (migration et accumulation de cellules mal différenciées de l’épithélium germinal, figure 4b). Désormais, la cataracte corticale est également soupçonnée d’être radio-induite.

L’hypothèse principale évoque un dommage génomique (stress oxydatif) à l’origine de divisions cellulaires altérées et d’une mauvaise transcription et/ou différenciation des cellules fibreuses du cristallin [1, 9].

Pratiques à risque

Le développement récent d’unités de radiologie interventionnelle vétérinaire (stenting, pace-maker, embolisation artérielle, chimio-embolisation) soulève des questions liées à la radioprotection des manipulateurs. En effet, ce sont des procédures complexes, nouvelles dans notre profession, qui demandent un temps de formation et d’apprentissage important. De plus, elles requièrent une grande concentration, en lien avec l’objectif de la procédure (acte thérapeutique et non diagnostique), qui peut faire perdre la notion d’exposition, de nombre d’expositions et de risques associés, y compris pour l’animal [7, 10, 11].

En pratique équine, l’emploi de rayonnements X de forte puissance avec des faisceaux orientés horizontalement est courant. Un tel usage nécessite la présence d’opérateurs pour la contention, auprès de l’animal. Ces pratiques ont lieu en clinique, mais aussi et souvent “à la ferme”, sans équipements de protection intégrés à la conception des locaux.

Conclusion

Les doses ont un pouvoir cumulatif. Ainsi, une “petite radio”, multipliée par des centaines chaque année, représente un réel danger pour la santé sans les protections adaptées.

  • (1) Voir l’article « La radioprotection au quotidien » dans ce dossier.

  • (2) Physicienne et chimiste polonaise, naturalisée française (1867-1934). Marie Curie et Pierre Curie, son époux, reçoivent une moitié du prix Nobel de physique de 1903 (l’autre moitié est remise à Henri Becquerel) pour leurs recherches sur les radiations. En 1911, elle obtient le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur le polonium et le radium.

  • (3) Voir l’article « La réglementation en matière de radioprotection » dans ce dossier.

  • (1) La dose absorbée exprimée en milligrays (mGy) correspond à la « dose patient ». Celle exprimée en millisieverts (mSv) est la « dose d’exposition professionnelle » aux rayons X (1 mGy = 1 mSv).

Références

  • 1. Bourdieu A. Cristallin et rayonnements ionisants. Références en santé au travail, INRS. 2018;155 :115-125.
  • 2. De Santis M, Cesari E, Nobili E et coll. Radiation effects on development. Birth Defects Res. C. Embryo Today. 2007;81 (3) : 177-182.
  • 3. Doll R, Wakeford R. Risk of childhood cancer from fetal irradiation. Br. J. Radiol. 1997;70 :130-139.
  • 4. Donnelly EH, Smith JM, Farfán EB et coll. Prenatal radiation exposure : background material for counseling pregnant patients following exposure to radiation. Disaster Med. Public Health Prep. 2011;5 (1) :62-68.
  • 5. Fenig E, Mishaeli M, Kalish Y et coll. Pregnancy and radiation. Cancer Treat. Rev. 2001;27 :1-7.
  • 6. Hall EJ, Giaccia AJ. Radiobiology for the radiologist. 7th edition. Lippincott Williams & Wilkins. 2011 :546p.
  • 7. Hammer GP, Scheidemann-Wesp U, Samkange-Zeeb F et coll. Occupational exposure to low doses of ionizing radiation and cataract development : a systematic literature review and perspectives on future studies. Radiat. Environ. Biophys. 2013;52 (3) :303-319.
  • 8. Pregnancy and medical radiation. International Commission on Radiological Protection publication 84. Ann. ICRP. 2000;30 (1) :46p.
  • 9. Khan DZ, Lacasse MC, Khan R et coll. Radiation cataractogenesis : the progression of our understanding and its clinical consequences. J. Vasc. Interv. Radiol. 2017;28 (3) :412-419.
  • 10. Shore RE. Radiation and cataract risk : impact of recent epidemiologic studies on ICRP judgments. Mutat. Res. 2016;770 (Pt B) :231-237.
  • 11. Little MP, Kitahara CM, Cahoon EK et coll. Occupational radiation exposure and risk of cataract incidence in a cohort of US radiologic technologists. Eur. J. Epidemiol. 2018;33 (12) :1179-1191.
  • 12. Mayer MN, Koehncke NK, Belotta AF et coll. Use of personal protective equipment in a radiology room at a veterinary teaching hospital. Vet. Radiol. Ultrasound. 2018;59 (2) :137-146.
  • 13. Richardson DB, Wing S, Hoffmann W. Cancer risk from lowlevel ionizing radiation : the role of age at exposure. Occup. Med. 2001;16 (2) :191-218.
  • 14. Tang M, Webber K. Fertility and pregnancy in cancer survivors. Obstet. Med. 2018;11 (3) :110-115.

Conflit d’intérêts

Aucun.

ENCADRÉ 1 : Les “bienfaits” du radium

Dans les années qui suivirent la découverte de la radioactivité, l’opinion pensait que ce phénomène n’avait que des bienfaits miraculeux. Des objets médicaux et du quotidien étaient fabriqués avec des éléments radioactifs (laine et crème au radium et au thorium, chocolat au radium, peinture au radium dans l’industrie horlogère pour les aiguilles luminescentes, etc.). En 1915, les docteurs C.H. Viol et W.H. Cameron ont même édité un livre à la gloire du radium, lequel était censé guérir de multiples maladies, depuis les rhumatismes jusqu’au cancer.

ENCADRÉ 2 : L’exposition aux radiations lors de grossesse

Bien que les effets néfastes des expositions prénatales sur la santé de l’enfant à naître ne soient pas encore tous connus, il est admis qu’une majorité de malformations ne surviennent qu’au-delà d’une certaine dose [2, 4, 5]. Toutefois, certains effets peuvent survenir à la suite d’une très faible dose de rayonnements ionisants, mais leur probabilité d’apparition est faible (cancer) [2, 3, 4, 5, 13].

Dans la plupart des procédures de diagnostic médical sur des femmes enceintes, la dose de rayonnements n’augmente pas le risque de mort prénatale, de malformation ou de retard mental profond au-delà de l’incidence naturelle. Cette affirmation reste relative à des procédures, en médecine humaine, pendant lesquelles les manipulateurs respectent les consignes de bonnes pratiques.

Le seuil en dessous duquel aucun effet déterministe n’est induit est fixé à 100 mGy(1). Toutefois, il ne s’agit pas d’un seuil absolu puisque les recherches scientifiques font état d’une réalité plus nuancée. Il est admis que parmi mille bébés vivants ayant reçu une dose de 10 mGy dans l’utérus de leur mère, deux d’entre eux tout au plus subiront des conséquences néfastes. Pour mettre ces chiffres en perspective, il faut préciser que sur mille nouveau-nés, hors contexte d’exposition, soixante présentent des phénomènes similaires [8].

Il faut donc tenir compte de ces nuances lors de considérations relatives à la justification de l’exposition lors de grossesse.

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