Exentération d’une tumeur oculaire chez un bovin adulte - Le Point Vétérinaire expert rural n° 403 du 01/03/2020
Le Point Vétérinaire expert rural n° 403 du 01/03/2020

OPHTALMOLOGIE

Cas clinique

Auteur(s) : Matthieu Leblanc

Fonctions : Clinique vétérinaire du Vernois
7, chemin des Alamans
39270 Orgelet

Lors de tumeurs oculaires, la réforme est souvent la solution envisagée. Pourtant, la chirurgie apparaît comme une option conservatoire intéressante.

Les tumeurs oculaires, bien que non létales, peuvent entraver la vie productrice des bovins. Dans de tels cas, des solutions thérapeutiques, notamment chirurgicales, sont possibles et évitent la réforme de l’animal.

ANAMNÈSE ET COMMÉMORATIFS

Une vache montbéliarde, âgée de 8 ans, est présentée en visite pour une masse sur la partie latérale du globe oculaire qui évolue depuis quelques jours. La masse est adhérente au globe, de couleur rouge, non ulcérée, et ne semble pas gêner l’animal : aucun blépharospasme, larmoiement ou écoulement purulent n’est observé (photo 1).

Le volume de la masse augmente rapidement : en l’espace de deux jours, entre la visite et l’intervention chirurgicale, elle grossit, passant de la taille d’un petit pois à celle d’une noisette.

HYPOTHÈSE DIAGNOSTIQUE ET CHOIX THÉRAPEUTIQUE

Étant donné l’âge de l’animal, l’aspect de la lésion, son côté unilatéral et l’absence de signes d’infection, l’hypothèse d’une tumeur de type carcinome épidermoïde oculaire est émise [3].

La vache concernée est une bonne laitière, qui présente en outre une valeur sentimentale importante pour l’éleveur. Il souhaite donc la garder, et prévenir la gêne occasionnée par la masse afin d’éviter la réforme de l’animal. Les possibilités de réduction d’une telle tumeur sont multiples, allant de la cryothérapie à l’injection intratumorale d’interleukine 2 en passant par la chirurgie. Malgré les bons résultats cités dans la bibliographie pour les différentes options médicales, la décision est prise d’opérer, car cette voie semble la plus simple et la moins coûteuse. L’objectif est d’éviter le développement de cette masse susceptible de devenir rapidement gênante pour la vache (obstruction mécanique et risque de surinfection dû aux mouches en été).

Deux procédures chirurgicales sont envisageables dans ce cas : l’énucléation (retrait du globe oculaire seul) ou l’exentération (retrait du globe et de ses annexes musculaires). La seconde option est privilégiée, car elle permet de réaliser une exérèse avec des marges saines, la tumeur étant située assez latéralement sur le globe, à la limite du canthus latéral.

TEMPS PRÉOPÉRATOIRE

1. Contention

L’intervention est précédée d’une double contention, au cornadis et au licol, afin de tourner la tête de la vache au maximum vers la gauche.

2. Protocole anesthésique et analgésique

Une sédation à base de xylazine est réalisée (Sedaxylan®, à la dose de 0,25 ml/100 kg par voie intraveineuse), volontairement légère pour maintenir l’animal debout, et renouvelée au cours de la phase peropératoire.

Un bloc de Peterson est effectué (encadré), complété par une anesthésie du nerf auriculo-palpébral afin de garantir une immobilisation complète des paupières pendant l’acte chirurgical. L’anesthésie du nerf auriculo-palpébral passe par l’injection de 15 ml de procaïne (Procamidor®) par voie intramusculaire, à mi-distance entre le canthus latéral de l’œil gauche et la naissance de la corne, dans le creux appelé salière (photo 3).

TEMPS OPÉRATOIRE

1. Étapes chirurgicales

Une fois l’anesthésie obtenue, les paupières sont closes entre elles à l’aide de pinces à champ. Une incision cutanée est réalisée à 1 cm du bord des paupières, en incluant les deux canthi dans la masse à retirer. Pour le canthus médial, il convient de passer au plus près de l’os afin de n’en laisser aucun élément (photo 4).

Une dissection mousse du tissu graisseux périorbitaire est alors entreprise afin d’atteindre et de sectionner les muscles au niveau de leur insertion (muscle releveur de la paupière, muscle orbitaire des paupières, muscles droit et oblique), pour prévenir tout saignement. Lors de la dissection, une traction est opérée à l’aide des pinces à champ, afin de faciliter le geste. Une fois la dissection avancée, la naissance du nerf optique et des vaisseaux sont relativement accessibles. Dans la littérature, il est recommandé de clamper ces structures, mais dans notre cas, un nœud autoserrant est directement appliqué afin d’assurer la ligature des vaisseaux [2]. Une deuxième ligature est posée et le globe est retiré, en deux fois, car la première section n’a pas permis de retirer l’ensemble du globe et de ses annexes, il a fallu disséquer plus profond afin de ligaturer à nouveau et de tout ôter. Une fois l’œil et ses muscles extraits (photo 5), un rinçage abondant de l’orbite est réalisé, puis une pommade ophtalmique à base de tétracyclines (Ophtocycline®) y est déposée. Un drain de Penrose est également installé avant de refermer la plaie, puis les lambeaux restants des paupières supérieures et inférieures sont suturés entre eux à l’aide de points en croix.

2. Complications éventuelles

L’une des complications possibles après ce type d’opération est la création d’un hématome, à la suite de saignements importants, susceptible d’aboutir à la formation d’un abcès. L’accent doit donc être mis sur la solidité des ligatures, la propreté peropératoire et le rinçage abondant du globe avant la suture des paupières.

TEMPS POSTOPÉRATOIRE

1. Antibiothérapie

Une antibiothérapie à base de pénicilline G (Procactive®, à la dose de 1 ml/30 kg par voie intramusculaire, une fois par jour pendant cinq jours) est instaurée, complétée par l’injection unique d’un anti-inflammatoire (Metacam®, à raison de 2,5 ml/100 kg par voie sous-cutanée). Une congestion importante est observée au niveau de l’orbite, qui perdure pendant quelques jours avant de disparaître (photos 6 et 7). Le drain est retiré cinq jours environ après l’intervention chirurgicale.

2. Suivi de la plaie et devenir de l’animal

La vache est maintenue dans un box individuel pendant trois à quatre jours, avant d’être réintroduite dans le troupeau. La chute de lait liée à la douleur ne dure que deux jours. Une dizaine de jours après l’exentération, l’animal est inséminé à la suite de l’observation de chaleurs.

Conclusion

À la lumière de cette expérience, le geste chirurgical apparaît relativement simple. Ne pas disséquer assez profondément dans l’orbite, par précaution, s’est révélé être une erreur, qui a eu pour conséquence d’allonger inutilement le temps opératoire. L’anesthésie et la contention, primordiales dans ce type d’intervention, sont également abordables. La réalisation du bloc de Peterson, en apparence compliquée, ne doit pas décourager le praticien. En effet, les repères anatomiques sont précis et le risque de léser une structure nerveuse est faible. Il s’agit donc d’une technique très efficace dans le cadre de la chirurgie de l’œil et de ses annexes, qui doit néanmoins être complétée par une anesthésie du nerf auriculo-palpébral lorsque l’intervention prévue touche à la paupière supérieure. Enfin, toujours concernant l’anesthésie, l’injection locale sous-cutanée de procaïne s’est révélée inutile et a contribué à des saignements plus importants lors de l’incision cutanée.

Quant au coût de l’intervention, la facture s’élève à un peu plus de 250 € HT, pour plus d’une heure de chirurgie, médicaments et déplacement inclus. Avec l’expérience, le temps opératoire devrait pouvoir être réduit. C’est donc une intervention relativement onéreuse, mais qui peut être proposée selon la valeur économique de l’animal ou lorsque l’éleveur souhaite le garder dans son troupeau. Les tumeurs oculaires ou palpébrales étant un motif de réforme assez fréquent, la proposition d’une intervention de ce type peut représenter un bon compromis pour l’exploitant.

Références

  • 1. Bouisset S. Les anesthésies locorégionales, l’anesthésie de l’œil. Bulletin des GTV. 1999;5 :13-15.
  • 2. Burger C. Chirurgie de l’œil et de ses annexes chez les bovins. Thèse méd. vét. Alfort. 2014 :105p.
  • 3. Maggs DJ, Miller PE, Ofri R. Ophtalmologie vétérinaire. Slatter 5e édition. 2015 : 156-157.

Conflit d’intérêts

Aucun.

ENCADRÉ : Réalisation d’un bloc de Peterson

Plusieurs techniques existent. Dans celle décrite ici, un cathéter long rouge pour bovins adultes est utilisé (dimension 13 G, 105 mm de long, 2,4 mm de diamètre). La zone du processus frontal de l’os zygomatique est tondue et préparée chirurgicalement à l’aide de Bétadine® scrub et d’un rinçage à l’alcool. Le cathéter est introduit perpendiculairement à la peau, le plus cranialement et ventralement possible, à la jonction du processus supra-orbitaire de l’os frontal et de l’arcade zygomatique (figure). Environ à mi-parcours, l’aiguille peut buter contre le processus coronoïde de la mandibule. Il convient alors de la retirer de quelques millimètres et de contourner l’os vers le bas et l’avant, afin d’atteindre l’intérieur de la périorbite. L’aiguille est enfoncée quasiment jusqu’à la garde (photo 2). Une fois le cathéter en place, 20 ml de procaïne sont injectés. L’anesthésie se met en place en quinze à vingt-cinq minutes, et dure environ une heure.

La réussite de l’opération se traduit par une ptose de la paupière. L’avantage du bloc de Peterson est sa sécurité pour l’œil et le nerf optique - inutile ici, mais pas dans tous les cas -, et son efficacité anesthésique et analgésique, en raison de la proximité directe de l’anesthésique avec le bloc nerveux. Son inconvénient est l’absence d’immobilisation de la paupière supérieure dans la moitié des cas, ce qui oblige à réaliser en complément une anesthésie du nerf auriculo-palpébral.

Points forts

→ Lors de tumeurs oculaires adhérentes au globe, le traitement chirurgical consiste en une énucléation ou une exentération.

→ L’anesthésie locale peut être effectuée simplement par la réalisation d’un bloc de Peterson.

→ Après des soins locaux et une courte période d’isolement, l’animal peut reprendre une vie productive normale.

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