Place de l’examen du mâle, de l’insémination artificielle et du transfert embryonnaire au quotidien - Le Point Vétérinaire expert rural n° 386 du 01/06/2018
Le Point Vétérinaire expert rural n° 386 du 01/06/2018

L’AVIS DE TROIS PRATICIENS

Avis d’expert

Auteur(s) : Céline Lardy

Fonctions : Health Initiative
Le Point Vétérinaire
11-15, quai de Dion-Bouton
92800 Puteaux

Trois confrères nous livrent leur expérience en reproduction bovine dans les secteurs laitier et allaitant.

LA VISION D’UN VÉTÉRINAIRE EN ZONE LAITIÈRE

Philippe Pottié (T 95) exerce en clientèle à prédominance laitière, en zone de montagne (Haute-Savoie).

Dans votre clientèle essentiellement laitière, effectuez-vous beaucoup d’inséminations artificielles ? Ce chiffre est-il stable ?

Philippe Pottié : Nous réalisons 1 500 inséminations par an, uniquement chez les éleveurs qui ont adhéré au suivi de reproduction. Nous n’avions jamais vraiment cherché à faire des inséminations artificielles (IA), mais, lorsque les centres d’inséminations se sont ouverts à l’échographie, il y a une dizaine d’années, c’est devenu une demande des éleveurs et une réponse de notre part à la concurrence. Nous faisions déjà du suivi de reproduction depuis longtemps. Nous avions un échographe lorsque je suis arrivé en tant qu’aide longue durée dans notre clientèle il y a une vingtaine d’années. Des suivis de reproduction plus formalisés se sont mis en place depuis 2000-2002. Aujourd’hui, cela représente une grande partie de notre activité : nous nous occupons de la fécondité de 70 % de nos éleveurs.

Nous envisageons l’insémination plutôt comme un service rendu à l’éleveur, parce que ce n’est pas réellement rentable si nous souhaitons rester concurrentiel. Nous avons donc été clairs avec les éleveurs : les IA ne seraient effectuées que dans le cadre d’un suivi de fécondité. En effet, les centres d’insémination ne passent qu’une fois par jour, alors que nous passons deux fois par jour, dimanche compris. Les chaleurs que nous observons sont de plus en plus courtes. Si la vache est vue en chaleur le matin, il faut l’inséminer l’après-midi, mais l’inséminateur ne vient que le lendemain.

Le nombre d’inséminations effectuées sur une année est stable, mais nous ne cherchons pas à les développer. En effet, notre secteur est de plus en plus grand (45 km de rayon). Nous incitons donc les éleveurs trop éloignés du cabinet à inséminer eux-mêmes et les aidons à trouver des formations. Nous n’avons pas voulu les former nousmêmes pour ne pas aggraver une situation déjà tendue avec certains centres d’insémination.

Avec quels organismes de sélection travaillez-vous ?

Ph. P. : Nous avons une zone très disparate et travaillons avec plusieurs centres : en race holstein avec Bovec et Semex ; en race montbéliarde avec Jura-bétail et Umotest ; en race abondance avec Ucear et en race charolaise avec plusieurs fournisseurs. Certains centres (Bovec, Semex, Jura-bétail) nous livrent les paillettes directement, et il est donc possible de discuter avec les techniciens. Nous avons de meilleures relations avec ces centres. Pour d’autres, il faut passer (Umotest, Belair) une commande au centre d’insémination de notre département.

Comment s’effectue le choix du taureau pour les inséminations ?

Ph. P. : Nous pouvons proposer des plannings pour les accouplements, mais nos éleveurs connaissent généralement bien leur suivi génétique, et ce sont donc eux qui font les demandes de taureaux. Les techniciens avec lesquels nous travaillons directement peuvent aussi nous faire des propositions de taureaux. Ces techniciens peuvent également passer chez les éleveurs. Et surtout, depuis quelques années, certains éleveurs inséminent eux-mêmes. Nous suivons généralement leur troupeau en reproduction.

D’autres sont suivis chez nous en reproduction, mais continuent le service d’insémination par le centre.

Quelle est la part de la monte naturelle ? Suivez-vous aussi ces taureaux ?

Ph. P. : En élevage laitier, presque tous nos éleveurs utilisent l’insémination artificielle. Certains possèdent des taureaux pour les retours en chaleur ou les génisses. Nous n’intervenons presque pas sur ces taureaux (hormis la prise de sang pour l’identification génomique puisque nous sommes habilités). Mais nous n’avons pas spécialement cherché à développer ce service.

LA VISION D’UN VÉTÉRINAIRE EN ZONE ALLAITANTE

Grégory Champenois (A 96) exerce en clientèle charolaise à 95 % (Saône-et-Loire).

Dans votre clientèle, les taureaux utilisés en monte naturelle sont-ils bien suivis ?

Grégory Champenois : Sur notre clientèle de 45 000 vaches, environ 5 000 IA sont réalisées soit par le centre, soit par nous, soit par les éleveurs. Tout le reste est effectué en monte naturelle, avec un taureau pour 20 à 30 vaches. Sachant que nous pratiquons environ 80 contrôles de fertilité par an, on est loin du compte… Les motifs d’appel pour l’examen du taureau sont variés : la grande majorité pour suspicion d’infertilité, lorsque les retours en chaleur augmentent, plus rarement pour contrôle systématique avant la mise à la reproduction, soit encore à la suite d’une maladie, soit pour contrôle avant congélation de la semence. Les prélèvements de paillette réalisés par l’organisme de sélection sont assez coûteux et certains éleveurs préfèrent que nous réalisions un contrôle pour éviter des frais inutiles.

Comment expliquer ce faible chiffre ?

G. C. : Les éleveurs qui n’ont jamais eu de souci ne voient pas l’intérêt d’un contrôle de fertilité de leur taureau. Mais avec l’augmentation des maladies à vecteur, la demande est un peu plus forte : avec la fièvre catarrhale ovine, les animaux atteints (scrotum gonflé et violacé) sont écartés de la reproduction, mais généralement la fertilité revient, ils doivent donc être contrôlés. C’est différent avec la besnoitiose pour laquelle les taureaux touchés sont systématiquement réformés.

Comment se déroulent ces examens ?

G. C. : L’examen en lui-même comprend un examen des appareils génitaux externe et interne et la collecte de deux, voire de trois éjaculats. La collecte est effectuée pour moitié au vagin artificiel et pour moitié par électroéjaculation. Lorsque le deuxième éjaculat est de meilleure qualité que le premier, c’est généralement bon signe. Nous effectuons un comptage visuel des spermatozoïdes au microscope sur cellules de Malassez, et une évaluation de la motilité, du pourcentage de morts (après coloration) et du repérage d’anomalies (tête, flagelle).

Le centre de sélection, qui fabrique les paillettes, propose aussi la réalisation de spermogrammes. Les éleveurs concernés font souvent appel au centre de sélection pour les contrôles.

Quelle est la part de l’insémination artificielle dans votre pratique ?

G. C. : Une petite partie de notre clientèle utilise l’IA (5 000 IA/an). Nous intervenons peu à ce niveau. Nous sommes prestataires de services pour un centre de sélection, car une dizaine d’éleveurs préfèrent faire appel à nous pour les IA, en raison des horaires de tournée : les centres passent à horaire fixe et une fois par jour, et ce fonctionnement ne convient pas à certains de nos clients. Nous proposons environ trois créneaux de passage. De plus, notre taux de réussite en première IA est supérieur de 5 à 10 % à celui du centre, en particulier chez les génisses de 2 ans. Nous réalisons environ 150 à 200 IA/an.

Dans votre exercice, le suivi du taureau est-il lié à une intervention dans le suivi de la reproduction ?

G. C. : Non, il n’y a aucun rapport. Nous réalisons le suivi de reproduction dans 20 à 25 élevages, mais nous n’y contrôlons pas la fertilité du mâle.

LA VISION D’UN PRATICIEN, RÉFÉRENT EN REPRODUCTION

Claude Joly (A 78) est praticien en clientèle mixte et a parallèlement regroupé ses activités de reproduction (transplantation embryonnaire, collecte de taureaux, insémination et formations d’insémination par l’éleveur [IPE]) dans une société de prestation de services (Reprogen®).

Selon votre expérience, quelle est l’importance de la monte naturelle en élevage ? Quel est le rôle du vétérinaire dans le suivi de ces taureaux ?

Claude Joly : La monte naturelle est fréquente en élevage allaitant. Elle l’est moins en élevage laitier. Cependant, un sondage web-agri indique que 50 % des élevages laitiers utilisent un taureau, dont 11 % en permanence(1). Selon mon expérience, le taureau est de plus en plus présent en élevage. Le vétérinaire doit s’accaparer ce marché. La technicité du geste ne doit pas être un frein : la collecte (pour analyse ou fabrication de paillettes) est un travail de technicien et peut être facilement sous-traitée au besoin. En revanche, il est important de vendre de l’encadrement technique autour de quatre volets : la gestion des risques sanitaire, génétique, d’infertilité et physique (pour l’animal et le personnel). Même dans le cas d’un taureau présent en permanence dans le troupeau, le vétérinaire doit trouver sa place en proposant un suivi échographique mensuel (à partir de 120 jours après vêlage en élevage laitier et 90 jours en élevage allaitant), ce qui permet de suivre la fécondité du taureau, de dater les saillies et de réagir en cas d’anoestrus prolongé.

La génétique ne doit pas non plus effrayer le vétérinaire. Selon moi, la connaissance des lignées de reproducteurs avec leurs arbres généalogiques n’est pas le plus important, il est nécessaire et suffisant de connaître globalement le paysage génétique : la génomique, les organismes de sélection, les schémas de sélection, les opérateurs, les modes de calcul, les index… Il est également important de s’intéresser aux tares génétiques identifiées et de proposer de vérifier, lors des visites d’achat, l’absence de tares génétiques classiques (ataxie en charolais, axonopathie en blonde d’Aquitaine…).

Et concernant les autres techniques de reproduction ?

C. J. : Les techniques de reproduction existantes sont au nombre de trois : la monte naturelle, que nous avons vu plus haut, l’insémination artificielle et la transplantation embryonnaire. Le vétérinaire doit les connaître et savoir proposer l’encadrement technique qui les accompagne. Bien sûr, il n’est pas question de s’équiper, mais de savoir intégrer de nouvelles techniques dans sa pratique. Beaucoup de progrès ont été faits dans le domaine de l’insémination (inséminations programmée, thérapeutique, profonde). Ces méthodes doivent être connues et utilisées à bon escient.

À force de se concentrer sur le suivi de troupeau collectif, le suivi individuel a pu être oublié. Certaines vaches finissent par être abandonnées, par manque de résultats. Or de nouvelles techniques de suivi individuel, notamment pour ces animaux, sont disponibles (échographie, dosage hormonal, transplantation, insémination artificielle profonde). Il est possible de récupérer ce marché avec un discours de proximité.

De même, il faut savoir repositionner la transplantation embryonnaire (TE) comme une technique de reproduction de terrain, et non pas comme une méthode réservée à l’élite. La TE est facturée au résultat, elle est donc intéressante aussi pour les vaches dites “à problème”. Le vétérinaire doit savoir proposer cette technique à bon escient, quitte à faire appel à un prestataire vétérinaire. Il augmentera ainsi sa crédibilité auprès de l’éleveur en s’accaparant un nouveau discours.

Face à la concurrence, comment envisagez-vous la place du vétérinaire dans l’encadrement de la reproduction ?

C. J. : Le contexte a changé avec la suppression des monopoles en 2006, et la concurrence accrue et brutale des contrôles laitiers et des centres d’insémination. De plus, la nouvelle génération d’éleveurs “connectés” est réceptive et demandeuse de nouvelles démarches. Elle est capable d’être en rupture avec les traditions familiales et d’aller chercher l’information. Le vétérinaire, de son côté, doit être plus actif au niveau du management et de l’encadrement technique. Il doit anticiper et proposer des services différents pour être au cœur de l’encadrement de l’éleveur. Il doit vendre son savoir-faire.

Aujourd’hui, il faut, selon moi, arriver à quitter le “suivi repro” classique en réintégrant un suivi individuel et de nouvelles techniques de reproduction. Je parle d’ailleurs plutôt de “maintenance de reproduction” plutôt que de “suivi de reproduction”. Pour moi, ce n’est pas le vétérinaire qui doit suivre le troupeau, mais le troupeau qui doit suivre le vétérinaire.

Il est également important de ne pas se focaliser sur le geste. Je forme mes éleveurs à l’insémination en leur disant : « Je vous montre ce que je sais faire, il faudra maintenant acheter mes conseils. » Le geste n’est pas l’essentiel : le conseil et l’encadrement, ce sont là les véritables missions du vétérinaire. L’éleveur devient alors réellement l’infirmier de son élevage. Le discours est quelquefois difficile à faire passer, auprès des éleveurs comme auprès des vétérinaires d’ailleurs, mais la pédagogie passe par la répétition.

Selon moi, l’avenir est à la contractualisation globale de tous les actes vétérinaires. Aujourd’hui, 20 % de ma clientèle a souscrit à une formule tout compris : des visites régulières de reproduction et des visites d’urgences, ainsi qu’une remise sur les médicaments hors antibiotiques. Il est vrai qu’aujourd’hui il est plus facile pour moi de proposer ce genre de fonctionnement à mes éleveurs, après près de quinze ans d’expérience dans cette voie. Dans un contexte économique difficile, avec des objectifs de baisse de la consommation des médicaments, il est paradoxalement plus aisé de vendre ce nouveau modèle économique qu’avant.

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