Persistance du truncus arteriosus, communication interventriculaire et interatriale chez un veau - Le Point Vétérinaire expert rural n° 384 du 01/04/2018
Le Point Vétérinaire expert rural n° 384 du 01/04/2018

CARDIOLOGIE BOVINE

Cas clinique

Auteur(s) : Juliette Boutigny*, Claire Becker**, Cécile de Guio***, Antonin Tortereau****

Fonctions :
*Étudiante en 5e année à VetAgro Sup,
juliette.boutigny@vetagro-sup.fr
**Pathologie du bétail,
claire.becker@vetagro-sup.fr
***Imagerie médicale,
cecile.de-guio@vetagro-sup.fr
****Anatomie pathologique,
antonin.tortereau@vetagro-sup.fr
VetAgro Sup, Campus vétérinaire de Lyon,
1 Avenue Bourgelat, 69280 Marcy-l’Étoile

En médecine bovine, il n’est pas rare de rencontrer un veau cardiaque. Le diagnostic va rarement au-delà de l’auscultation cardiaque. Un diagnostic plus précis peut pourtant s’avérer intéressant.

Les malformations cardiaques congénitales sont des anomalies de plus en plus recherchées chez les veaux. La prévalence varie entre 6 et 7 ‰ [10]. La plus courante est la communication interventriculaire (CIV), puis la communication interatriale (CIA). Viennent ensuite d’autres types de malformations décrites chez les bovins, en plus des combinaisons des unes avec les autres [5]. En fonction de la sévérité et/ou des malformations, les répercussions cliniques sont variables et permettent de préciser le pronostic économique et vital de l’animal.

CAS CLINIQUE

Anamnèse

Un veau montbéliard de 8 jours est présenté à son vétérinaire traitant pour un abattement important et une diarrhée. L’auscultation cardiaque révèle un souffle, qui motive le vétérinaire traitant à référer le veau au service de pathologie du bétail de VetAgro Sup, après une perfusion de glucose 30 %.

Examen clinique

À l’admission, le veau est faible et abattu, ses extrémités sont tièdes, le pli de peau n’est pas persistant. Le pourcentage de déshydratation est estimé à moins de 5 %. Sa température rectale est de 39,7 °C. Il présente des selles diarrhéiques et son reflexe de succion est fortement diminué. Ses muqueuses sont humides et grisâtres, le temps de recoloration capillaire inférieur à 2 secondes. L’auscultation cardiaque révèle un rythme régulier, des bruits augmentés, une fréquence cardiaque de 120 battements par minute et un souffle holosystolique, de grade 6/6 : irradiant dans les deux hémithorax, associé à un thrill perceptible à l’auscultation et à la palpation du thorax.

Radiographie thoracique

Une vue latérale en décubitus latéral gauche (92 kV, 10 mAs) révèle une augmentation généralisée de la taille du cœur, une déviation dorsale modérée de la trachée (T) en région péri-hilaire (photo 1). Le parenchyme pulmonaire ainsi que les autres structures ne présentent pas d’anomalies.

Échocardiographie

L’échocardiographie par abord parasternal droit et gauche est réalisée avec un échographe Aloka alpha 10 à l’aide d’une sonde sectorielle (2,5 à 5 MHz). L’échocardiographie indique tout d’abord une hypertrophie et une dilatation sévère du ventricule droit (VD) en coupe grand axe parasternal droit : une symétrie ventriculaire peut donc être observée (les rapports théoriques sont de 2/3 pour le ventricule gauche et 1/3 pour le ventricule droit). D’autre part, une CIV haute de la partie membraneuse du septum mesurant 2 cm de diamètre est visible sur les coupes grand axe cinq cavités (photo 2a). L’échographie révèle également que les ventricules ne se déversent pas dans l’aorte et le tronc pulmonaire comme ils le devraient, mais communiquent avec un unique large vaisseau, qui semble être une aorte à cheval ou une persistance du truncus arteriosus (PTA) (tableau). De plus, le tronc pulmonaire, qui devrait être visible sur la coupe petit axe transaortique modifiée, n’est pas visualisé ici. L’utilisation du Doppler couleur montre que les flux sanguins des deux ventricules se déversent dans ce vaisseau, ainsi que des régurgitations turbulentes au niveau des valvules mitrale et tricuspide.

La coupe quatre cavités par abord parasternal droit met en évidence une dilatation atriale droite ainsi qu’une CIA d’environ 1,5 cm de diamètre (photo 2b). L’utilisation du Doppler couleur permet d’observer un flux de l’oreillette gauche vers l’oreillette droite, ce qui est cohérent avec la différence physiologique de pression entre les deux oreillettes (à gauche : 10 mmHg ; à droite : 5 mmHg).

Le tronc pulmonaire n’étant pas visualisé à l’échographie, une PTA est la première hypothèse. Cependant, une sévère sténose du tronc pulmonaire ne peut être complètement exclue.

Diagnostic différentiel

Après ces examens complémentaires, le diagnostic différentiel est une PTA associée à deux communications, interventriculaire haute et interatriale, ou une pentalogie de Fallot avec une sévère sténose du tronc pulmonaire ne permettant pas sa visualisation à l’échocardiographie, associée à une CIA.

Examen nécropsique

La sévérité et l’étendue des lésions, ainsi que le faible pronostic économique du veau entraînent une décision d’euthanasie.

À l’ouverture du péricarde, environ 15 ml de liquide sérohémorragique sont récoltés. Le cœur apparaît alors de taille augmentée et le tronc pulmonaire et l’aorte ne sont pas distinguables. À la coupe de l’apex, l’hypertrophie marquée du VD est retrouvée : l’épaisseur est identique à celle du ventricule gauche, à savoir 1,7 cm. À l’ouverture des cavités cardiaques, une CIV haute d’environ 2 cm de diamètre est mise en évidence, ainsi qu’une CIA d’environ 1,5 cm.

Les deux ventricules se déversent dans un seul et même large vaisseau, qui se divise ensuite en deux, à une quinzaine de centimètres de la base du cœur (photos 3a et 3b). Aucun tronc pulmonaire s’abouchant à un ventricule n’est identifiable. L’aorte étant supposée être le vaisseau du plus grand diamètre, l’autre vaisseau pourrait correspondre au tronc pulmonaire. L’observation de ces lésions suggère une persistance du truncus arteriosus proximal [17].

Le reste de l’autopsie ne révèle pas d’anomalies majeures, excepté un léger œdème pulmonaire aigu.

DISCUSSION

Lors du développement embryonnaire, les deux ventricules se déversent dans un seul vaisseau : le truncus arteriosus. Des bourgeons vasculaires naissent au sein des parois de ce vaisseau et croissent jusqu’à former une lame spiralée, nommée septum, qui divise ce truncus en aorte (Ao) et tronc pulmonaire (TP). La forme spiralée de ce septum engendre la forme en crosse de l’aorte [8, 11, 12]. La PTA présente chez le veau du cas décrit est donc due à une indivision de ce vaisseau en aorte et tronc pulmonaire.

Concernant les causes des malformations cardiaques congénitales en général, plusieurs suppositions peuvent être distinguées : la carence en vitamine A et/ou des facteurs génétiques qui pourraient être associés aux malformations (un gène autosomal dominant dans la race limousine ou un gène autosomal récessif dans la race holstein). Cependant, aucun gène responsable de malformation n’a pour l’instant été isolé chez les bovins [14].

Chez les bovins, la PTA est rapportée de façon sporadique dans les publications vétérinaires (10 cas répertoriés dont 8 post-mortem et 2 ante-mortem par échocardiographie) [6, 15-17]. Elle est également décrite chez un agneau, chez une ponette shetland de 2 ans, chez un poulain arabe et chez deux poulains de selle, chez une macaque de 6 semaines et chez un chat de 6 ans [1, 4, 7, 9, 13, 18]. Elle s’accompagne souvent, mais pas systématiquement, d’une CIV [6]. Chez l’homme, la prévalence de la PTA à la naissance est de 0,4 pour 10 000 [16].

Tandis que l’indivision du truncus arteriosus donne une PTA, sa division inégale aboutit à une tétralogie de Fallot. Les lésions sont alors une hypertrophie du ventricule droit associée à une CIV haute, une dextroposition de l’aorte et une sténose de l’artère pulmonaire. Lorsque la malformation cardiaque engendre des signes cliniques, ceux-ci sont généralement visibles chez les animaux dès la naissance : en plus des modifications de l’auscultation cardiaque, les animaux présentent des bruits respiratoires augmentés, une cyanose, une intolérance à l’effort, un retard de croissance, ainsi qu’une hypoxémie et une polycythémie réactionnelle [2, 3].

Conclusion

L’ensemble des trois lésions, à savoir la persistance du truncus arteriosus, associée à une CIV et à une CIA, regroupe des malformations rares, peu décrites jusqu’à maintenant [18]. Elles sont d’un pronostic très sombre pour les animaux atteints, sauf dans les cas simples ou légers (communications interatriale ou interventriculaire de faible diamètre). Ainsi, en cas d’auscultation anormale (souffle sévère) sur un veau de quelques semaines, l’échographie, réalisée par un manipulateur expérimenté permet de visualiser les malformations présentes et de confirmer rapidement le pronostic.

Références

  • 1. Brandt DJ, Canfield DR, Peterson PE, Hendrickx AG. Persistent truncus arteriosus in a rhesus monkey (Macaca mulatta). Comp. Med. 2002;52 (3):269-272.
  • 2. Buczinski S, Belanger A, Francoz D. Tetralogy of Fallot in cattle: a case report and a bibliographic review. Rev. Med. Vét. 2009;160 (2):79-83.
  • 3. Buczinski S, Bélanger AM. Approche pratique des affections cardiaques. Point Vét. 2007; 273:48-53.
  • 4. Camón J, López-Béjar MA, Verdú J et coll. Persistent truncus arteriosus in a diprosopic newborn calf. Zentralbl. Veterinarmed A. 1995;42 (1):41-49.
  • 5. Cesbron N, Guatteo R, Assie S et coll. Interest of ultrasonography for the diagnostic of congenital heart defects in cattle: 12 years of experience 2003-2015. 29th World Buiatrics Congress (WBC), Dublin, Irl. 2016:154.
  • 6. Eroksuz H, Yilmaz S, Eroksuz Y et coll. Case report: persistent t runcus arteriosus with intact ventricular septum and other cardiovascular malformations in a calf. Revue Méd. Vét. 2015;166 (5-6):122-126.
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  • 9. Jesty SA, Wilkins PA, Palmer JE, Reef VB. Persistent truncus arteriosus in two standardbred foals. Equine Vet. Educ. 2007;19 (6):307-311.
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  • 11. McGeady TA. Veterinary embryology [Internet]. 2006 [cited 2017 Mar 24]. Available from: http://alex.vetagro-sup. fr/Record.htm?idlist=7&record=19378154124911963369.
  • 12. McGeady TA. Veterinary embryology. 2nd ed. [Internet]. 2017 [cited 2017 Mar 24]. Available from: http://alex.vetagro-sup. fr/Record.htm?idlist=7&record=19428049124912462219.
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  • 17. Schwarzwald C, Gerspach C, Glaus T et coll. Persistent truncus arteriosus and patent foramen ovale in a simmentaler x braunvieh calf. Vet. Rec. 2003;152 (11): 329-333.
  • 18. Taulescu M, Palmieri C, Leach J et coll. Multiple congenital cardiovascular defects including type IV persistent truncus arteriosus in a shetland pony - Short communication. Acta Vet. Hung. 2016;64 (3):360-364.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ Les malformations cardiaques congénitales toutes confondues ont une prévalence de 6 à 7 ‰, elles sont donc plus fréquentes qu’on ne le pense.

→ Les malformations cardiaques congénitales ayant des répercussions sur l’état clinique du veau sont souvent de mauvais pronostic.

→ L’échocardiographie, désormais réalisable au chevet de l’animal, apporte des informations précieuses concernant le diagnostic, donc le pronostic.

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