Abord pratique de l’impaction primaire de la caillette - Le Point Vétérinaire expert rural n° 383 du 01/03/2018
Le Point Vétérinaire expert rural n° 383 du 01/03/2018

PROCÉDURES CHIRURGICALES CHEZ LA VACHE LAITIÈRE

Avis d’expert

Auteur(s) : Joaquín Ranz Vallejo

Fonctions : Vet-Rumen, SL c/Entre arroyos
7, L-2 28030
Madrid, Espagne
jranz@ucm.es

En l’absence de signes cliniques évidents, d’autres affections digestives peuvent être exclues grâce au ionogramme. Une chirurgie “indirecte” par le flanc gauche limite le risque d’hypomotilité en phase postopératoire.

L’impaction (indigestion fibreuse) abomasale primaire (car non consécutive à un déplacement ou tout autre affection) est relativement méconnue en France chez la vache laitière. La confondons-nous avec d’autres anomalies digestives plus “médiatiques” (volvulus de l’anse sigmoïde) ou plus “basiques” (impaction du rumen) ? Des moyens modernes (ionogramme) sont pourtant susceptibles d’orienter le diagnostic, sachant qu’un traitement efficace existe : il s’agit de remettre en suspension le contenu, par voie chirurgicale. Une bonne maîtrise anatomique et gestuelle s’impose. Regard transpyrénéen pratique sur cette affection.

DANS QUEL CONTEXTE EST DIAGNOSTIQUÉE L’IMPACTION PRIMAIRE DE LA CAILLETTE ?

Je n’ai pas observé de point commun épidémiologique entre les élevages où cette affection a été diagnostiquée. Néanmoins, tous recouraient au mélangeur pour la distribution d’une ration complète à l’auge. Même si je n’ai pas pu le vérifier scientifiquement, la cause prédisposante semble être la distribution d’une fibre très broyée. De fait, lorsque nous ouvrons une caillette en indigestion primaire, nous y trouvons des fibres très courtes ayant le même aspect que celles qui se trouvent dans l’omasum. Le feuillet (omasum) est normalement un filtre pour le contenu alimentaire, avant qu’il ne passe dans la caillette.

Une fibre trop courte gêne peut-être le bon fonctionnement de la caillette (photos 1a et 1b).

Une atonie primaire du feuillet est mise en cause dans l’indigestion de la caillette, sans qu’il soit possible de comprendre l’origine de ce phénomène.

COMMENT CETTE AFFECTION SE PRÉSENTE-T-ELLE EN ÉLEVAGE ?

Selon mon expérience, l’incidence est presque toujours sporadique. Il semble n’y avoir aucun lien apparent avec la fréquence des déplacements de caillette à droite ou à gauche dans le même élevage.

QUELLE DÉMARCHE POUR LE DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL ?

L’impaction primaire de l’abomasum est tout d’abord à différencier d’autres affections de la caillette, ce qui a priori n’est pas compliqué. Dominante pathologique, les déplacements de caillette sont de diagnostic aisé. Via l’auscultation et la succussion, le praticien cherche à détecter au stéthoscope le “ping” caractéristique et à juger de la répartition relative des liquides dans l’abdomen. À l’inverse, une indigestion (ou impaction) abomasale est impossible à “entendre” à l’auscultation. Des symptômes non spécifiques sont recherchés, comme des signes d’indigestion avec en particulier une augmentation du volume ventral de l’abdomen.

COMMENT CONFIRMER UNE SUSPICION ?

La meilleure façon de diagnostiquer l’impaction primaire de la caillette est le dosage des électrolytes sanguins au chevet de l’animal. L’alcalose observée est spectaculaire par rapport à celle induite par d’autres maladies. Le pH dépasse 7,6. De plus, les niveaux d’ions chlorure dans le sang passent en dessous de 70 mg/dl. Une hypokaliémie et, dans certains cas, une hyponatrémie sont également notées. L’excès de base dépasse très souvent la valeur de 30. L’hématocrite est supérieur à 34 %.

Il existe une seule maladie susceptible de conduire à des anomalies similaires : la torsion de la courbure de l’anse sigmoïde du duodénum. D’autres éléments du diagnostic différentiel permettent toutefois de ne pas confondre les deux affections : les niveaux de glucose sanguin sont très élevés dans le cas de la torsion duodénale (au-delà de 200 mg/dl).

Une impaction du pylore peut aussi induire une alcalose, laquelle reste relativement modérée. De plus, la présentation clinique est différente (plus chronique).

Le profil électrolytique est également assez proche de celui observé avec d’autres anomalies intestinales, telles que les volvulus ou les invaginations intestinales, ou la jéjunite hémorragique. Dans ces trois derniers cas, les déviations électrolytiques vers l’alcalose restent cependant très modérées. Après quelques heures, un virage vers l’acidose métabolique peut même être observé, en raison de la nécrose tissulaire induite, avec une perte de sodium et une déshydratation. De plus, à ces stades avancés, il devient possible de palper l’anse de taille anormalement augmentée à l’examen transrectal, et/ou de déceler la présence évocatrice de liquide à l’auscultation, et/ou de visualiser des images suspectes à l’échographie (anses intestinales d’un diamètre supérieur à 4 cm).

COMMENT PARVENIR CHIRURGICALEMENT JUSQU’À LA CAILLETTE EN INDIGESTION PRIMAIRE ?

Un abord chirurgical par le flanc gauche paraît compliqué au premier abord (la caillette est normalement située à droite de l’abdomen), mais cette voie permet d’obtenir les meilleurs résultats, selon mon expérience. Cela évite l’incision directe de la paroi de l’abomasum (seul le rumen est incisé). Toute incision sur la caillette induit une hypomotilité, une atonie, à l’origine d’une détérioration fonctionnelle. L’explication histologique et neurologique à ce phénomène est très proche de celle évoquée lors de volvulus abomasaux de grande ampleur (après et malgré la correction chirurgicale, une atonie peut persister, induisant une impaction secondaire, à l’origine d’un phénomène vagal dans le cadran postérieur de l’abdomen). En définitive, les abords paramédiaux et par le flanc droit (par la partie très ventrale) me semblent déconseillés pour l’abomasotomie. Le risque de péritonite est très élevé.

De plus, l’abord par le flanc droit en zone ventrale est très peu pratique à la ferme. Il existe un risque important d’extériorisation des anses intestinales, ce qui assombrit encore plus le pronostic après l’abomasotomie.

QUEL EST LE PRINCIPE ET LES PRÉREQUIS POUR UNE CORRECTION CHIRURGICALE PAR LE FLANC GAUCHE ?

Lors d’abord par le flanc gauche, la vidange de la caillette impactée s’effectue par l’orifice réticulo-omaso-abomasal après ouverture du rumen (à gauche donc) (photos 2 et 3).

Il s’agit pour l’opérateur de se familiariser avec l’anatomie de l’orifice réticulo-omaso-abomasal. La main va s’y engager pour passer la sonde, après avoir vidangé une partie du contenu de l’abomasum, par l’intérieur.

Une fois à l’intérieur, un rinçage sous pression (flushing) est réalisé.

L’orifice réticulo-omaso-abomasal se situe juste après et au-dessus du réseau, dans l’espace atrioruminal, mais médialement par rapport à l’omasum (figure).

Après avoir localisé l’omasum, la main doit effectuer une rotation ventrale jusqu’à buter sur la caillette. Il ne s’agit pas d’entrer dans l’omasum et de le traverser, mais de rester au-dessus et à gauche de cet organe pendant le trajet vers l’abomasum. Au final, la main suit un trajet en S inversé pour atteindre son but (la caillette).

COMMENT SE RÉALISE LA VIDANGE ?

Une fois la caillette atteinte depuis l’incision ruminale à gauche, l’objectif est de ramollir le contenu. Une pompe peut être utilisée (les modèles pour écoper dans les bateaux conviennent). Dans certains cas, jusqu’à 30 l d’eau additionnée de vaseline officinale (5 l) sont nécessaires. Le diamètre de la sonde (en PVC ou en silicone) n’est pas très important (généralement, il est de 2,5 cm). Au-delà, la sonde est moins facile à manier et, en dessous de ce diamètre, le flushing est plus long et moins efficace (photo 4).

Pendant l’injection d’eau huileuse sous pression, le chirurgien surveille la distension abomasale en palpant l’extérieur de l’organe depuis la paroi ventrale du rumen qui lui est accolée. De là, il est également possible de procéder à un massage pour bien émulsionner le contenu de la caillette. La proportion de liquide injecté qui reflue inévitablement dans le rumen est également surveillée. Le plus important reste de juger du ramollissement progressif du contenu. Dans certains cas, jusqu’à 40 l de liquide sont injectés pour résoudre une impaction abomasale (photo 5).

QUELS CONSEILS EN PHASE POSTOPÉRATOIRE ?

Les recommandations sont principalement les mêmes qu’après une ruminotomie. Dans certains cas, une médication procinétique s’impose pour favoriser la vidange complète de l’abomasum. A priori, l’érythromycine pourrait être préconisée dans cette indication du procinétique (hors AMM), mais cette molécule ne dispose pas de temps d’attente pour le lait donc elle est interdite chez les vaches laitières ou taries.

Aucune précaution concernant la ration n’est requise à partir du moment où l’ingestion reprend.

Conclusion

La beauté de la technique chirurgicale de correction de l’indigestion primaire de la caillette réside dans le choix contre-intuitif de la voie d’abord : par le flanc gauche à travers le rumen, alors qu’un organe situé dans le flanc droit est visé. Le succès opératoire avec un minimum de complications est l’objectif recherché. Selon notre expérience, la chirurgie conduit à des taux de succès opératoire de 85 % pour un coût éleveur de 250 €, tandis qu’un traitement médical lors d’impaction primaire de la caillette n’obtient que 20 % de réussite pour un prix de 150 €. Les éleveurs savent faire la différence. Le plus compliqué est de ne pas passer à côté du diagnostic.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ Un pH sanguin qui dépasse 7,6 et une chlorémie en dessous de 70 mg/dl sont très évocateurs d’une impaction primaire de la caillette (alcalose sévère).

→ Après avoir localisé l’omasum, la main dans le rumen doit effectuer une rotation ventrale jusqu’à buter sur l’abomasum (trajet en S inversé).

→ Plusieurs dizaines de litres d’eau (huileuse) doivent parfois être injectés par la sonde avant d’obtenir le ramollissement.

→ Un médicament procinétique (érythromycine) peut être prescrit en phase postopératoire, mais la reprise d’ingestion et de motilité s’observe souvent spontanément avec la technique de vidange transruminale.

EN SAVOIR PLUS

- Baker JS. Abomasal impaction and related obstructions of the forestomachs in cattle. J. Am. Vet. Med. Assoc. 1979;175 (12):1250-1253.

- Merritt AM, Boucher WB. Surgical treatment of abomasal impaction in the cow. J. Am. Vet. Med. Assoc. 1967;150 (10):1115-1120.

- Ranz J. Surgery in Spain and technique for resolve abomasal impaction. Proceeedings 5th EBF congress. Bilbao (Espagne), 4-6 oct. 2017:16-17.

- Trent AM. Surgery of the abomasum. In: Fubini S, Norm Ducharme N. Farm animal surgery. Ed. Elsevier UK 2004:624p.

- Wittek T, Constable P, Morin DE. Abomasal impaction in Holstein Friesian: 80 cases (1980-2003). J. Am. Vet. Med. Assoc. 2005;227 (2):287-291.

Abonné au Point Vétérinaire, retrouvez votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr