L’œil rouge chez les bovins - Le Point Vétérinaire expert rural n° 373 du 01/03/2017
Le Point Vétérinaire expert rural n° 373 du 01/03/2017

OPHTALMOLOGIE BOVINE

Symptômes d’appel

Auteur(s) : Guillaume Lamain*, Lorenza Richard**

Fonctions :
*Vétérinaires de l’Arche,
rue des Érables, 61130, Bellême
**Le bourg, 71510 Perreuil

En raison des nombreuses causes d’“œil rouge”, un examen clinique complet doit être réalisé en complément d’un minutieux examen de l’œil et de ses annexes.

Le syndrome “œil rouge” est bien souvent assimilé et réduit chez les bovins à la kératoconjonctivite infectieuse à Moraxella bovis. Cependant, les causes d’œil rouge sont variées et méritent de s’attarder sur le diagnostic différentiel de ce phénomène. En effet, les atteintes oculaires entraînent fréquemment des déficits de croissance chez les jeunes, ou des pertes de production laitière et d’état corporel, en raison de la douleur. Ces affections peuvent également engendrer des difficultés de prise alimentaire et des cécités temporaires ou définitives, parfois à l’origine de réformes anticipées. Sont évoquées ici l’ensemble des atteintes oculaires les plus fréquentes, dont le motif d’appel regroupe l’œil rouge ou blanc, l’œil fermé ou l’œil qui coule.

DÉMARCHE DIAGNOSTIQUE FACE À UN ŒIL ROUGE

Un examen clinique général complet de l’animal est réalisé, dont l’objectif est la recherche d’éventuels symptômes concernant les autres systèmes (figure, tableau). La présence simultanée de plusieurs cas d’œil rouge est également à prendre en considération. L’examen attentif des deux yeux et de leurs annexes termine la visite et peut orienter le diagnostic.

1. Cas clinique 1 : moraxellose(1)

Moraxella bovis est à l’origine de la kératoconjonctivite infectieuse bovine (KCIB). La maladie débute par un larmoiement et une conjonctivite, puis évolue en ulcère cornéen (photo 1). Celui-ci s’entoure d’un halo œdémateux, puis l’œdème s’accentue et l’inflammation s’aggrave en panophtalmie, en descemétocèle, en luxation du cristallin, etc. (photos 2, 3 et 4). L’appétit de l’animal est altéré, et le traitement consiste en l’injection d’anti-inflammatoires et des injections sous-conjonctivales bulbaires ou palpébrales d’antibiotiques.

2. Cas cliniques 2 à 6 : maladies infectieuses

Cas 2 : coryza gangréneux(2)

Une kératite bleue accompagnée de jetage oriente vers le diagnostic de coryza gangréneux (photo 5). Le diagnostic différentiel est à réaliser avec la fièvre catarrhale ovine ou la maladie des muqueuses.

Cas 3 : rhinotrachéite infectieuse bovine(3)

Une génisse âgée de 16 mois présente un œdème palpébral et scléral (photo 6). Celui-ci évolue en kératite avec une hyperthermie persistante et une dégradation de l’état général en 3 semaines. La recherche d’une diarrhée virale bovine (BVD) est négative, et l’hyperthermie et l’évolution centripète des lésions oculaires orientent vers une rhinotrachéite infectieuse bovine (IBR).

Cas 4, 5 et 6 : listériose(4, 5 et 6)

→ Cas 4 : en plein hiver, plusieurs vaches d’un troupeau holstein présentent une inflammation unilatérale de la cornée avec un épiphora et une photophobie modérés, et des kératites sont observées, certaines avec un pannus uvéal (photo 7). Des écouvillons prélevés sur milieu Amies permettent d’établir le diagnostic d’une forme oculaire de listériose.

→ Cas 5 : un hypopion d’origine douteuse est observé chez une vache d’un troupeau dans lequel sont recensés quelques cas d’uvéite pouvant évoquer celle provoquée par Listeria monocytogenes, dans sa forme oculaire pure (photo 8).

→ Cas 6 : une génisse tourne en rond. Son œil gauche est sec, immobile et enfoncé dans son orbite, avec une paralysie faciale unilatérale du même côté (photo 9). Ces signes cliniques sont ceux d’une encéphalite focale à Listeria associée à une sécheresse oculaire.

3. Cas clinique 7 : irritation(7)

Un chémosis avec une dacryocystite est mis en évidence chez un animal atteint de rhinite avec une conjonctivite muco-purulente. L’origine de l’affection (par irritation ou infectieuse) reste indéterminée (photos 10 et 11).

4. Cas clinique 8 : corps étranger(8)

Un taureau charolais présente un larmoiement et une conjonctivite. Un œdème bleuté de la cornée limité au quart supéro-externe oriente vers une origine traumatique. Un examen rapproché et attentif permet de voir les arêtes d’un épillet sur la membrane sclérotique (photo 12). Celui-ci est retiré sous anesthésie locale.

5. Cas clinique 9 : abcès rétro-orbitaire(9)

Un taurillon arrivé dans un élevage 6 semaines auparavant avec une corne ébréchée est vu pour un gonflement oculaire bilatéral et une cécité. Un chémosis, une exophtalmie bilatérale et une kératite sèche sont observés, sans hyperthermie (photo 13). L’autopsie révèle des abcès rétro-orbitaires sans lien avec la corne ébréchée.

6. Cas cliniques 10 et 11 : origine parasitaire

Cas 8 : thélaziose(10)

Un nématode de 15 mm de longueur est retrouvé à la surface de la cornée d’une vache atteinte de conjonctivite bilatérale associée à une photophobie, à un épiphora et à une opacification cornéenne (photo 14). Il s’agit d’une infestation par Thelazia spp.

Cas 9 : sétaire(11)

Une vache prim’holstein présente une forte douleur à un œil, larmoyant et à demi-fermé, sans fièvre ni autre symptôme, qui résiste aux traitements administrés. En plus d’une uvéite et d’un œdème cornéen, un ver mobile est observé dans la chambre antérieure de l’œil (photo 15). Il s’agit d’une sétaire (Setaria digitata), traitée par injection d’ivermectine.

7. Cas cliniques 12 et 13 : carcinome épidermoïde (épithélioma spino-cellulaire)(12, 13)

Plusieurs vaches de deux troupeaux de montbéliardes présentent des néoformations péri-oculaires, phénomène fréquent chez les animaux dont le pourtour des yeux est dépigmenté (photos 16, 17 et 18). Le traitement est chirurgical, afin de prévenir l’aggravation des lésions et la survenue de métastases sur les nœuds lymphatiques régionaux.

8. Cas clinique 14 : photosensibilisation(14)

Une génisse holstein de 18?mois présente une photophobie sans larmoiement ni fièvre depuis qu’elle est au pâturage et des signes de photosensibilisation (érythème de la vulve et de la mamelle, peau cartonnée par endroits). Une kératite bilatérale est notée, qui évolue vers des ulcères de la cornée (photo 19). Un traitement par des injections sous-conjonctivales est préconisé et l’animal est mis à l’abri de la lumière.

9. Cas clinique 15 : hémolyse à médiation immune(15)

Une génisse est vue pour une douleur aux yeux depuis 48 heures. Une photophobie et un œdème cornéen bilatéral sans ulcère sont observés (photo 20). L’état général de l’animal est dégradé, avec une hyperthermie à 40,1 °C. Une hémolyse importante à médiation immune est mise en évidence, et un traitement par tétracyclines et corticoïdes durant 3 semaines permet le rétablissement de l’animal.

DISCUSSION

1. Examen de l’œil des bovins

Dans le complexe “œil rouge”, la principale entité mise en cause est la kératoconjonctivite infectieuse à M. bovis. Cependant, de nombreuses autres entités pathologiques sont décrites, comme le prouve la grande diversité des cas présentés dans cet article. L’examen des deux yeux de l’animal concerné est indispensable afin de prévenir une erreur de diagnostic. Une bonne contention à l’aide d’une cage ou au cornadis est un préalable à cet examen. L’utilisation d’un licol et de pinces mouchettes permet d’orienter et de bloquer la tête de l’animal afin d’éviter les dangereux mouvements de balancier. Le matériel nécessaire comprend une source lumineuse et des dosettes de fluorescéine et d’anesthésiques locaux. L’inspection de l’œil et de ses annexes doit permettre de décrire les anomalies physiques des conjonctives, de la cornée, des paupières et des cils, les écoulements, la mobilité de l’œil, les éléments de vascularisation, une modification de volume ou une protrusion du globe oculaire (comme dans le cas clinique 9, où l’atteinte est rétro-orbitaire et non oculaire à l’origine). Il convient de rechercher également l’existence éventuelle d’éléments étrangers (cas 8) déposés sur la cornée ou les conjonctives, ou même dans les structures oculaires, comme les parasites des cas cliniques?10 et 11. La persistance de la vision peut être déterminée. Certains examens complémentaires sont envisageables, mais en général ils sont difficiles à mettre en œuvre chez les bovins.

2. Diagnostic différentiel

Le diagnostic différentiel lors d’œil rouge est difficile pour plusieurs raisons. Tout d’abord, de nombreuses causes existent, qui sont d’une grande variété : infectieuses (cas 1, 2, 3 et 4), parasitaires (cas 10 et 11), tumorales (cas 12 et 13) et traumatiques (cas 8). Le cas de la listériose est particulier : peuvent être distinguées une forme oculaire engendrant une inflammation de l’œil (cas 4), voire un hypopion (cas 5), et la forme classique de l’encéphalite focale correspondant au cas 6, se manifestant par des symptômes nerveux. Plusieurs cas d’uvéite peuvent alors apparaître dans un troupeau, dans la forme oculaire, généralement en hiver (photo 21). D’autres causes plus anecdotiques (cas 9 et 14) ou indéterminées (cas 7) sont aussi rencontrées. De surcroît, les praticiens sont accoutumés à être appelés dans les cas d’œil rouge pour un traitement contre la moraxellose, ce qui peut les inciter à appliquer un traitement habituel sans se poser trop de questions, surtout si les conditions d’examen de l’œil ne sont pas optimales. Ces observations rappellent et soulignent l’importance de pratiquer un examen clinique complet (cas 2, 3, 4, 14 et 15), en insistant sur les muqueuses explorables et l’appareil respiratoire supérieur, ainsi qu’un examen oculaire bilatéral.

3. Symptômes de la moraxellose

Dans le complexe “œil rouge”, la principale entité mise en cause est la kératoconjonctivite à M. bovis. Le cas clinique 1 illustre cette maladie. Moraxella bovis est le principal agent responsable des kératites infectieuses des bovins, qui sont plus fréquentes en été et à l’automne et semblent affecter davantage les jeunes [4]. Les bovins sont le réservoir des agents pathogènes, qui sont transmis directement par contact avec des sécrétions ou par l’intermédiaire des mouches. Les individus touchés présentent une irritation préalable de l’œil [2]. Les symptômes sont les suivants : larmoiement, blépharospasme, photophobie, opacification cornéenne, ulcération, écoulements purulents, perforation oculaire dans les cas les plus graves [1]. Un seul ou les deux yeux sont concernés, et 2 % des yeux atteints demeurent opaques à l’issue de la maladie [4]. La forme oculaire de la listériose semble se superposer à la moraxellose. Toutefois, celle-ci est plus fréquente en hiver. Son traitement est similaire.

4. Traitement spécifique de la kératoconjonctivite infectieuse

Les traitements envisageables visent surtout à réduire l’importance des lésions persistantes par élimination des agents pathogènes impliqués [3]. L’administration de topiques antibiotiques par voie locale est souvent privilégiée en première intention, mais l’injection intraconjonctivale unique d’antibiotiques est un bon compromis entre économie et efficacité car elle fournit d’aussi bons résultats que les traitements administrés par voie générale [3, 4]. Les méthodes de recouvrement conjonctival permettent, dans les cas les plus graves, de diminuer suffisamment la douleur pour que l’animal vive normalement, sans pour autant assurer une conservation de sa vision [2]. Après avoir pratiqué une anesthésie locale, les paupières sont suturées et les fils laissés en place jusqu’à leur chute 3 à 4 semaines plus tard, délai qui permet de passer au stade chronique de l’inflammation. Enfin, certains systèmes condamnent temporairement l’œil atteint par l’intermédiaire de morceaux de tissus qui le recouvrent et qui sont maintenus par une colle spécifique(16).

5. Moraxellose et prévention

Dans un contexte épidémique, la question de la prévention est primordiale. Les éleveurs laitiers appliquent généralement des traitements insecticides en pour-on à l’arrivée de la belle saison, lorsque les mouches deviennent nombreuses et irritent les vaches, entraînant des réactions dangereuses au moment de la traite. Or la prévention serait nettement plus efficace si elle débutait plus tôt dans l’année, diminuant le nombre de mouches avant qu’elles aient pu se reproduire de façon exponentielle. Les vaccins disponibles qui offrent une protection contre la moraxellose n’ont qu’une efficacité limitée et la lutte contre les insectes dans l’environnement (litières) semble controversée dans une époque où la réduction des résidus de traitements est recherchée [1]. En revanche, la lutte contre les facteurs prédisposants (exposition solaire, présence de poussières, utilisation d’une pailleuse, litière ou aliment piquant, distribution du fourrage en hauteur, etc.) est envisageable. Enfin, la réforme des animaux atteints reste un moyen de diminution de l’incidence de la moraxellose.

Conclusion

Le syndrome “œil rouge” est souvent un motif d’appel saisonnier en élevage bovin. Le meilleur moyen de lutte contre l’infection à Moraxella bovis reste l’isolement et le traitement précoce des animaux qui présentent un larmoiement excessif associé à un blépharospasme [1, 4]. Le développement d’insecticides naturels comme élément de prévention alternatif est un enjeu d’avenir dans le contrôle de ces vecteurs.

  • (1) Nicol J-M. Moraxella bovis est passée par là. Cas cliniques. Vetofocus. 24/6/2008.

  • (2) Duclairoir T. Kératite bleue chez une limousine. J’ai besoin de votre avis. Vetofocus. 31/7/2013.

  • (3) Ramette A. Il n’y voit pas clair. J’ai besoin de votre avis. Vetofocus. 20/10/2016.

  • (4) Nicol J-M. Des kératos d’hiver ou listériose oculaire. Cas cliniques. Vetofocus. 14/2/2008.

  • (5) Nicol J-M. Hypopion. Cas cliniques. Vetofocus. 11/6/2008.

  • (6) Nicol J-M, Lemaire G. Œil sec et paralysie faciale unilatérale. Cas cliniques. Vetofocus. 9/9/2010.

  • (7) Ghecham M. Une rhinite associée à une dacryocystite. J’ai besoin de votre avis. Vetofocus. 9/10/2013.

  • (8) Braque R. Kératoconjonctivite par corps étranger. Cas cliniques. Vetofocus. 9/8/2008.

  • (9) Jolivel A. Faire les gros yeux. Cas cliniques. Vetofocus. 28/11/2013.

  • (10) Ghecham M. Un ver à l’œil. Cas cliniques. Vetofocus. 14/10/2015.

  • (11) Foulquier A. Un ver dans l’œil. J’ai besoin de votre avis. Vetofocus. 8/12/2012.

  • (12) Nicol J-M. Une séance de ménage. Cas cliniques. Vetofocus. 6/7/2014

  • (13) Benterki Med S. Épithélioma spino-cellulaire chez 2 montbéliardes. Cas cliniques. Vetofocus. 18/11/2008.

  • (14) Nicol J-M. Photosensibilisation récurrente. Cas cliniques. Vetofocus. 15/5/2008.

  • (15) Lallemand M. Uvéite bilatérale et hémolyse à médiation immune. Cas cliniques. Vetofocus. 17/04/12

  • (16) www.pinkeye.com.

Références

  • 1. Brown MH, Brightman AH, Fenwick BW et coll. Infectious bovine keratocunjonctivitis; a review. J. Vet. Intern. Med. 1998;12(4):259-266.
  • 2. Guatteo R. Kératoconjonctivite des bovins, intérêt de la blépharorraphie. Bull. GTV. 2008;45:79-86.
  • 3. McConnel CS, Shum L, House JK. Infectious bovine keratocunjonctivitis antimicrobial therapy. Aust. Vet. J. 2007;85(1-2):65-69.
  • 4. Radostits OM, Gay?CC, Hinchcliff?KW et coll. Diseases associated with Moraxella, Histophilus, and Haemophilus species (infectious keratitis of cattle). In: Veterinary Medicine, 10th?ed. Saunders, Philadelphia. 2007:994-997.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ La kératoconjonctivite infectieuse à Moraxella Bovis est la première cause d’œil rouge, en été et à l’automne.

→ Une grande diversité de causes existe, et l’examen général doit précéder celui de l’œil pour éliminer une origine systémique.

→ Le nombre d’animaux présentant des signes oculaires dans le troupeau et l’atteinte d’un œil ou des deux yeux orientent également le diagnostic.

→ L’examen de l’œil et de ses annexes doit être complet et minutieux.

→ La question de la prévention de la moraxellose, rapidement épidémique, est primordiale.

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