Deux cas de thymome chez la vache laitière adulte - Le Point Vétérinaire expert rural n° 355 du 01/05/2015
Le Point Vétérinaire expert rural n° 355 du 01/05/2015

ONCOLOGIE DES BOVINS

Cas clinique

Auteur(s) : Hélène Michaux*, Anne-Marie Bélanger**, Sébastien Buczinski***

Fonctions :
*Clinique ambulatoire bovine,
Faculté de médecine vétérinaire,
Université de Montréal, 3200,
rue Sicotte, Saint-Hyacinthe, Québec,
Canada J2S 2M2
**Clinique ambulatoire bovine,
Faculté de médecine vétérinaire,
Université de Montréal, 3200,
rue Sicotte, Saint-Hyacinthe, Québec,
Canada J2S 2M2
***Clinique ambulatoire bovine,
Faculté de médecine vétérinaire,
Université de Montréal, 3200,
rue Sicotte, Saint-Hyacinthe, Québec,
Canada J2S 2M2

Un lymphome thymique est diagnostiqué chez deux vaches qui présentent des masses au niveau du cou. Cette forme sporadique du lymphome fait partie du diagnostic différentiel pour ce signe clinique.

Le lymphome n’est pas une maladie rare chez les bovins en Amérique du Nord, en raison d’une prévalence élevée de la leucose enzootique bovine (LEB). Les signes cliniques associés sont variables. Les principaux organes touchés et pour lesquels des signes cliniques sont habituellement observés sont la caillette, les nœuds lymphatiques, l’œil, l’utérus et le canal rachidien. Néanmoins, un grand nombre d’organes peuvent également être atteints, comme le thymus, même en l’absence de LEB. Le lymphome est alors dit sporadique de forme thymique. Cette forme est souvent observée chez des animaux âgés de 6 à 24 mois, contrairement au lymphome enzootique, plutôt observé chez des animaux de plus de 2 ans [4].

CAS CLINIQUES

1. Anamnèse

Cas 1

Une vache prim’holstein en quatrième lactation est vue une semaine après avoir subi une césarienne à la suite d’une torsion utérine non réductible sans chirurgie. Elle présente une masse à l’encolure. L’éleveur pense qu’il s’agit d’un hématome. La vache n’a jamais recouvré un appétit normal depuis l’intervention et la masse a grossi, entraînant un œdème de la face et du cou. Aucun traitement oral n’a été administré.

Cas 2

Une vache prim’holstein en troisième lactation est présentée pour anorexie et absence de défécation depuis 2 jours, avec amaigrissement brutal. La veille, l’éleveur remarque l’apparition de multiples bosses sur les deux côtés du cou. Il réalise une injection par voie intramusculaire (IM) de kétoprofène, 3 mg/kg (Anafen®), et une injection IM de ceftiofur, 1,1 mg/kg (Excenel RTU®). Un mois auparavant environ, la vache a été opérée par omentopexie par approche paralombaire droite, à la suite d’un déplacement de caillette à gauche. À ce moment-là, alors qu’un soluté de calcium lui avait été administré par voie intraveineuse (IV), aucune masse sous-cutanée n’avait été remarquée sur l’encolure. Cette vache n’a pas reçu de traitement par voie orale.

2. Examen clinique

Cas 1

L’enflure est marquée au niveau de la face et du cou. Les nœuds lymphatiques cervicaux superficiels sont augmentés bilatéralement, celui de droite étant le plus hypertrophié.

Plusieurs masses sont palpables sur l’encolure et semblent plus grosses à droite (photo 1).

La vache présente une température de 37,8 °C, une fréquence cardiaque de 96 battements par minute (bpm) et une fréquence respiratoire de 24 respirations par minute (rpm). Les bruits cardiaques sont lointains.

Un tympanisme ruminal est noté, certainement secondaire à l’obstruction œsophagienne haute due à la masse tissulaire. Le signe du garrot est positif. Aucune autre anomalie n’est rapportée.

Cas 2

La vache présente une déshydratation estimée à 5 % environ, avec un pli de peau persistant au niveau de la paupière et l’œil légèrement enfoncé. Elle a les oreilles froides. Elle garde la tête en hauteur, le cou tendu.

Un emphysème sous-cutané est observé sur tout le côté gauche, en regard des cavités thoracique et abdominale (photo 2). Un pneumothorax ou un pneumomédiastin est suspecté.

De multiples masses nodulaires sous-cutanées de 2 à 3 cm de diamètre sont palpables des deux côtés de l’encolure et semblent faire partie de la chaîne des nœuds lymphatiques cervicaux. Les tissus mous entourant le larynx sont enflés, de l’œdème est palpable au niveau de l’auge et les tissus le long de la trachée et du larynx semblent être hypertrophiés sans qu’un œdème soit noté.

À gauche, en regard de la zone parotidienne, une masse de consistance ferme de 20 x 15 cm est palpée (photos 3 et 4).

En regard du fanon, à gauche, une masse de 15 cm de diamètre est palpable (photo 5).

L’auscultation de la zone pharyngée et de la trachée révèle un stridor.

Un ping est audible à l’auscultation-percussion de la fosse paralombaire droite, correspondant vraisemblablement à un iléus intestinal.

Une masse nodulaire de 4 cm de diamètre est palpable à l’emplacement des nœuds lymphatiques rétromammaires. Elle est de même consistance que les masses cervicales.

L’examen de l’intérieur de la bouche avec le bras permet de vérifier que la langue est mobile et il ne met en évidence aucun corps étranger dans la région du larynx-pharynx ni aucune lésion nécrotique.

3. Hypothèses diagnostiques

Cas 1

Les hypothèses diagnostiques principales envisagées sont un hématome d’origine indéterminée se transformant en phlegmon et un processus cancéreux, tel que le lymphome.

Cas 2

L’hypothèse diagnostique de néoplasie est émise, mais celle d’un traumatisme pharyngé ayant entraîné une inflammation n’est pas complètement écartée.

4. Traitements de première intention à la ferme

Cas 1

Une intubation œsophagienne est réalisée afin de libérer le gaz ruminal et d’évaluer la présence d’un éventuel corps étranger. Par la suite, un mélange de luzerne, de calcium, de potassium et de levures est ajouté à 20 l d’eau et administré.

Une dose de méloxicam à 0,5 mg/kg par voie sous-cutanée (Metacam®) est administrée.

Il est recommandé à l’éleveur de s’assurer que la vache a accès à l’eau et au foin, et de réaliser 5 minutes d’hydrothérapie à l’eau froide, trois fois par jour sur les zones enflées dans le cas où il s’agirait d’un hématome.

Cas 2

La vache ayant déjà reçu une dose de kétoprofène à 3 mg/kg IM (Anafen®) la veille de la visite, il ne lui est pas redonné d’analgésique.

En considérant l’hypothèse de traumatisme pharyngé, il est recommandé d’administrer de la pénicilline procaïne à 21 000 UI/kg, deux fois par jour, en attendant les résultats de l’examen cytologique.

Il est nécessaire de s’assurer que la vache boit, car le principal risque à court terme est qu’elle se déshydrate en raison d’un défaut d’abreuvement à cause de la douleur à la déglutition.

5. Résultats des examens complémentaires

Cas 1

Une échographie est réalisée à la ferme. Des zones hypoéchogènes, à 2 cm de profondeur, plus ou moins organisées et formant quelquefois des logettes sont notées. De l’œdème est visible au niveau de la face et de la mâchoire (photos 6 et 7). Un épanchement pleural est observé.

L’une des masses est ponctionnée. Le liquide est assimilable à du sang. Une analyse cytologique est réalisée, dont la conclusion est : « Saignement ou contamination sanguine ». Cela oriente vers l’hypothèse d’un hématome, mais ne permet pas de conclure. En effet, un cas de lymphome sporadique dont la conclusion de la cytologie de la ponction de la masse était un hématome a été publié [5].

Le bilan hématobiochimique montre une très légère hypoalbuminémie, une très légère hypochlorémie, une légère acidose métabolique avec un trou anionique de 19,7 mmol/l, un hématocrite bas à 20 % et une légère neutrophilie à 4,2 x 109/l (tableaux 1 et 2). Excepté l’hématocrite, les changements sont peu significatifs.

Cas 2

Une échographie confirme la présence d’un œdème de l’auge (photos 8 et 9). Des masses lobulaires hypoéchogènes organisées avec une délimitation échogène sont visibles le long de la trachée et jusqu’au fanon. Les cartilages du larynx-pharynx semblent être normaux.

Un examen cytologique de l’une des masses sous-cutanées localisées sur l’encolure est réalisé. Il conclut à une « aspiration de tissu lymphoïde (compatible avec un nœud lymphatique). Hyperplasie réactionnelle ». Cela évoque une réaction inflammatoire localisée probablement dans la région du cou.

Au bilan hématobiochimique, une hyperprotéinémie à 96 g/l et une hyperfibrinogénémie à 6 g/l mettent en évidence une inflammation aiguë active. Aucune modification des cellules blanches n’est observée (tableau 3).

6. Nécropsie

Dans les deux cas cliniques, le diagnostic est effectué par l’élimination des hypothèses et l’absence de réponse au traitement. Un phénomène néoplasique semble le plus probable.

Le pronostic est désespéré. Dans les deux cas, l’euthanasie et l’autopsie de la vache sont décidées.

Dans le cas 1, la masse cervicale est disséquée et isolée. La coupe longitudinale de cette masse et des nœuds lymphatiques adjacents montre un tissu ferme et jaunâtre (photo 10).

Un épanchement important est présent dans la cavité thoracique (photo 11).

Dans le cas 2, seule la zone du cou a été explorée. La masse craniale au fanon est dégagée et sectionnée. Elle ressemble à un tissu lobulé, de forme ovale de 20 x 15 cm, jaunâtre et de consistance homogène (photos 12 et 13).

Puis une chaîne de masses de même consistance et de même couleur que la première, d’un diamètre de 25 cm environ, longe la trachée et l’œsophage du fanon jusqu’à la mandibule (photos 14 et 15).

La section de l’auge révèle de l’œdème avec quelques infiltrations de tissu anormal (photo 16).

Dans les deux cas, pour des raisons économiques, aucune analyse supplémentaire n’a été réalisée afin de déterminer le type de néoplasie. Le diagnostic présomptif reste un lymphome du thymus.

DISCUSSION

1. Hématome

Une étude rétrospective sur 20 ans rapporte que l’examen clinique ne permet pas de différencier un hématome d’un lymphome de la partie ventrale du cou chez la vache [1].

Cette analyse révèle que, chez les vaches présentant un hématome, l’apparition de la masse remonte à moins d’une semaine. Elles présentent un hématocrite inférieur à 25 %, associé à une augmentation de la fréquence cardiaque à plus de 85 bpm.

Ainsi, l’hématocrite du cas 1 pourrait confirmer l’hypothèse d’un hématome, de même que les résultats de la cytologie de la ponction. Toutefois, un article rapporte un cas de lymphome dont la cytologie n’avait révélé que des cellules sanguines [5]. L’étude de U. Braun rapporte plusieurs cas de lymphomes avec un hématocrite diminué [1]. Un autre article note qu’une anémie est souvent observée lors de lymphosarcome chez les vaches [7]. Elle peut être très sévère avec une valeur de l’hémoglobine pouvant être inférieure à 50 g/l.

Cette anémie lors de lymphome peut être expliquée par différents phénomènes : la perte sanguine par saignements digestifs comme les ulcères, un défaut de synthèse des hématies en raison d’une infiltration de la moelle osseuse ou encore une hémolyse d’origine auto-immune [7].

De plus, l’ensemble des vaches traitées pour un hématome dans l’étude d’U. Braun, et dont le diagnostic a été confirmé, survivent après le traitement [1]. Or les deux cas étudiés dans cet article ne montrent aucune amélioration aux traitements donnés.

2. Inflammation

L’examen cytologique du cas 2 oriente plutôt vers une réaction inflammatoire. Il ne s’agit toutefois pas de la ponction de la masse principale, mais des nœuds lymphatiques de la région.

Dans le cas 1, le fibrinogène est augmenté, mais sans modification de la formule sanguine, ce qui peut être observé à la fois dans le cas d’un hématome et dans celui d’un lymphome [1].

Une importante réaction inflammatoire à la suite d’un traumatisme de la sphère pharyngée est localisée, mais d’une telle ampleur que de plus grandes modifications hématologiques auraient probablement été observées (virage à gauche, neutrophilie, etc.). Un article qui décrit trois cas de vaches avec ce genre de traumatisme dû à un bolus de calcium administré per os présente des animaux abattus, fiévreux et tachycardes (douleur) [2]. Ces descriptions ne correspondent pas à l’état général des cas 1 et 2 présentés.

3. Lymphome

Les images échographiques des deux cas cliniques sont très semblables. Des masses lobulées sont visibles le long de la trachée et/ou au niveau de l’encolure. Ces masses sont d’échogénicité intermédiaire avec des zones focalisées hyperéchogènes. Il ne semble y avoir aucune logette de liquide anéchogène, comme c’est le cas lors d’hématomes. Ce genre d’images serait donc compatible avec des masses cancéreuses.

La nécropsie confirme cette hypothèse, mais l’aspect macroscopique des masses ne permet néanmoins pas de conclure à un lymphome, et encore moins à la forme de ce lymphome (enzootique ou sporadique), car le thymus peut être touché par les deux formes.

L’âge des animaux oriente vers une forme enzootique, mais la localisation thymique reste le plus souvent celle du lymphome sporadique.

Une sérologie leucose avant l’euthanasie des animaux aurait pu orienter la différenciation, de même qu’un typage des lymphocytes néoplasiques par analyse immunohistochimique, dans le cas où le lymphome aurait été confirmé par analyse histologique. Dans le cas d’un lymphome enzootique, les lymphocytes atypiques observés sont des lymphocytes B. Les lymphocytes T anormaux sont impliqués dans le lymphome de forme sporadique [3].

4. Examens complémentaires

Lors de la présence d’une masse cervicale, l’échographie semble apporter une aide pour caractériser l’étendue de la lésion, ainsi que son aspect général, mais elle ne permet pas d’établir une différence entre une masse néoplasique et un hématome.

La cytologie peut induire en erreur dans le cas où la conclusion est celle d’un saignement. Selon U. Braun, la biopsie de la masse, suivie d’une analyse histologique, serait l’examen de choix pour différencier une masse néoplasique d’un hématome. Cette analyse a néanmoins un coût que l’éleveur doit être prêt à assumer [1].

Un article compare la ponction des nœuds lymphatiques périphériques hypertrophiés avec une aiguille fine ou un trocart à biopsie [6]. La technique la plus sensible et la plus spécifique serait celle à l’aiguille fine. Cependant, la ponction concerne les nœuds lymphatiques périphériques hypertrophiés et non la masse.

Aucune étude ne compare les deux techniques lors de la ponction de la masse anormale. Il aurait été intéressant d’essayer l’utilisation du trocart à biopsie suivie d’une histologie. Cela aurait peut-être permis de conclure à une masse néoplasique, plus que la cytoponction.

Conclusion

À forte prévalence en Amérique du Nord, le virus de la leucose bovine est éradiqué de certains autres continents. La forme sporadique du lymphome, plus précisément lors de localisation thymique, doit néanmoins faire partie du diagnostic différentiel lorsqu’une masse cervicale ventrale est observée chez une vache. Les examens complémentaires permettant d’établir un diagnostic de certitude ont une sensibilité et une spécificité faibles à moyennes. La réponse ou l’absence de réponse au traitement médical peut être un indicateur.

Références

  • 1. Braun U, Hauser B, Meyer S et coll. Cattle with thymic lymphoma and haematoma of the ventral neck: a comparison of findings. Vet. J. 2007;174(2):344-350.
  • 2. Braun U, Salis F, Gerspach C et coll. Pharyngeal perforation in three cows caused by administration of a calcium bolus. Vet. Rec. 2004;154(8):240-242.
  • 3. Buczinski S, Couture Y, Helie P et coll. Cutaneous T cell lymphoma in a heifer seropositive for bovine leucosis virus, Vet. Rec. J. British Vet. Assoc. 2006;158(19):665-667.
  • 4. Nagy DW. Overview of bovine leukosis, last full review/revision. The Merck Veterinary Manual. July 2014.
  • 5. Nasir KS. Sporadic juvenile thymic lymphoma in a 6-month-old holstein heifer. Can. Vet. J. 2005;46:831-833.
  • 6. Washburn KE, Streeter RN, Lehenbauer TW et coll. Comparison of core needle biopsy and fine-needle aspiration of enlarged peripheral lymph nodes for antemortem diagnosis of enzootic bovine lymphosarcoma in cattle. JAVMA. 2007;230(2):228-232.
  • 7. Weber Wilfried T. Hematologic aspects of bovine lymphosarcoma. Annals New York Academy of Sciences. Part VIII. 2006:1270-1283.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ Les maladies touchant la sphère pharyngée chez les vaches sont difficiles à gérer à la ferme en raison d’un arrêt de l’alimentation et de l’abreuvement.

→ Le traumatisme pharyngé (corps étranger, bolus mal administré) est l’une des premières hypothèses diagnostiques à explorer (bolus, aimant, pomme, etc.).

→ Le lymphome peut toucher différents organes, et notamment le thymus, même chez des animaux adultes.

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