Transfert d’immunité colostrale : l’essentiel - Ma revue n° 017 du 01/01/2017 - Le Point Vétérinaire.fr
Ma revue n° 017 du 01/01/2017

IMMUNITÉ NÉONATALE

Traitement, prévention

Auteur(s) : Renaud Maillard*, Bertrand Guin**

Fonctions :
*ENV de Toulouse,
23, chemin des Capelles,
31076 Toulouse Cedex 03
**Clinique vétérinaire de l’Érable rouge,
route des Forges,
71800 La Clayette

La qualité d’un colostrum, sa distribution et son absorption par le veau sont des paramètres essentiels à la survie et à la santé du nouveau-né, qu’il est simple d’estimer en élevage.

La prévention des affections néonatales du veau est un objectif majeur pour l’éleveur. La survie du veau repose sur la qualité du transfert d’immunité passive par la buvée colostrale. Quand ce transfert d’immunité est déficient, on parle de déficit de transfert de l’immunité passive (DTIP) (en anglais FPT pour failure of passive transfer). Ce transfert est soumis à de multiples aléas liés à la qualité du colostrum, à sa distribution et à son absorption, elles-mêmes dépendant de paramètres complexes. Il est donc important d’évaluer le transfert d’immunité colostrale. Toutefois, la mesure précise, répétable et reproductible, de la quantité d’immunoglobulines dans un colostrum ou le sérum d’un veau n’est pas facile sur le terrain et il est illusoire de vouloir corriger certains facteurs de variation. La motivation de l’éleveur est conditionnée par des mesures simples.

COMMENT ÉVALUER LA QUALITÉ D’UN COLOSTRUM ?

La définition “légale” du colostrum est “en creux” celle du lait : le colostrum est le produit de la traite de la vache dans la première semaine post-partum. Mais le colostrum le plus intéressant en termes de concentration en immunoglobulines est celui des premières traites et particulièrement la première. Au terme de six traites environ, le produit de la sécrétion mammaire est analogue, en composition, à du lait. Le colostrum des premières traites diffère du lait par de nombreux composants : globalement, il est plus riche que le lait sauf en ce qui concerne le lactose (tableau 1).

La survie du veau étant corrélée à la quantité d’immunoglobulines (Ig) absorbée, il est nécessaire de se focaliser sur celles-ci. Elles sont captées sélectivement à partir du sérum par les récepteurs FcRn (neonatal Fc-receptor) mammaires. Les IgG1 représentent plus de 85 % des Ig colostrales (tableau 2).

→ La mesure de la qualité du colostrum en IgG peut se s’effectuer de plusieurs façons :

– l’immunodiffusion radiale (IDR ou technique de Mancini). Cette technique, qui est la méthode de référence, permet de quantifier une molécule, en l’occurrence les IgG, en utilisant la réaction de liaison antigène-anticorps. À partir d’une courbe d’étalonnage, la concentration d’immunoglobulines G colostrales est déterminée en comparant le diamètre obtenu avec le colostrum à tester à celui obtenu avec des solutions de concentrations connues (figure 1).

Cette méthode, nécessitant 72 heures d’incubation avant lecture, n’est pas utilisable au chevet de l’animal malade ;

– le colostromètre ou pèse-colostrum (coût d’environ 30 €). Il s’agit d’un densimètre qui, plongé dans le colostrum, permet une lecture directe de la concentration en IgG du colostrum. Son utilisation est très rapide et très facile, mais les résultats dépendent de la température et de la quantité de matière grasse du colostrum (avec des relations non linéaires). Il est recommandé d’effectuer les mesures à une température ambiante d’environ 20 °C (donc de laisser refroidir le colostrum qui est collecté à une température supérieure) ou d’appliquer des formules de correction disponibles dans les données scientifiques ou directement sur certains appareils. Le colostromètre peut être utilisé de façon fiable en élevage laitier. En élevage allaitant, les résultats sont beaucoup plus difficiles à interpréter. La relation entre la valeur lue sur le colostromètre (valeur d’immunoglobulines) et la valeur considérée comme réelle (mesure par IDR) n’est pas linéaire et la valeur donnée par le colostromètre surestime parfois la valeur réelle en immunoglobulines G obtenue grâce à l’immunodiffusion radiale.

Le pèse-colostrum est un outil de mesure approximative. Mais utilisé plus régulièrement et systématisé en élevage, il pourrait déjà fournir une première estimation utile, à la fois statique (données à un instant t) et dynamique (comparaisons d’une saison de vêlage à l’autre, d’une vache à l’autre, détection d’un très bon colostrum pour réaliser une colostrothèque). Pour la détection des bons colostrums, sa sensibilité est de 32 %, sa spécificité de 97 % pour un colostrum contenant 50 g/l d’IgG, de 86 % et 63 % respectivement pour un colostrum à 85 g/l ;

– les réfractomètres (coût : 40 à 200 € environ). Ils mesurent, à l’aide d’un prisme en verre, l’index de déviation de la lumière au travers d’un liquide, dépendant de la concentration des substances dissoutes. Ils donnent donc une mesure indirecte de la qualité du colostrum par mesure de la densité optique. Les réfractomètres utilisés en biochimie clinique possèdent plusieurs échelles (densité urinaire ou protéines totales : environ les deux tiers des protéines totales colostrales sont des immunoglobulines). Pour évaluer au mieux la quantité réelle de protéines totales contenues dans le colostrum, il convient d’effectuer la mesure à une température d’environ 20 °C. Pour mesurer le colostrum à une température différente, il existe des réfractomètres sur lesquels la température peut être réglée. La sensibilité du réfractomètre clinique est de 90,5 %, sa spécificité de 85 % ;

– cas particulier de Colotest®. Ce réfractomètre optique (conçu pour l’espèce équine à l’origine) et commercialisé par les Haras nationaux, donne une lecture directe de la concentration en IgG, après ajustement du 0, en utilisant de l’eau sur le modèle 2005, sans dilution préalable du colostrum (photo et figure 2). Il existe toutefois de rares biais de lecture dans les valeurs hautes et si le colostrum est très riche en graisse (races allaitantes, jersiaise, etc.) ;

– cas des réfractomètres numériques. Les réfractomètres électroniques donnent les résultats selon une échelle de Brix en pourcents. Initialement, l’échelle de Brix sert à mesurer en degrés Brix (°B) le pourcentage de saccharose dans un liquide. Par extension, le degré Brix peut servir à mesurer la concentration d’une solution en d’autres substances influant l’indice de réfraction. Une table de conversion est nécessaire pour estimer la quantité d’IgG du colostrum. Des résultats de 22 et 27 % correspondent respectivement à des colostrums contenant 50 et 100 g/l d’IgG.

COMMENT ÉVALUER LE TRANSFERT D’IMMUNITÉ PASSIVE ?

La mesure directe ou indirecte du transfert d’immunité colostrale doit être réalisée chez des veaux de moins de 8 jours ; au-delà, le veau est susceptible de produire ses propres anticorps.

La seule mesure directe de la qualité du transfert colostral est l’IDR.

La mesure indirecte la plus communément utilisée est le dosage des protéines totales accompagné ou non du dosage de l’albumine. Diverses techniques sont utilisables, notamment optiques (réfractométrie du sérum de veau), biochimiques (analyseurs, électrophorèse des protéines plasmatiques, etc.) En soustrayant la valeur obtenue pour l’albumine de celle des protéines totales, il est possible d’obtenir le total des globulines (toutes les globulines confondues, pas seulement les γ). La corrélation entre les concentrations en immunoglobulines totales et en γ-globulines est très bonne (r = 0,956). La mesure des globulines est donc un outil fiable pour évaluer les γ-globulines.

→ Le réfractomètre optique permet une lecture directe du taux de protéines totales. Le réfractomètre numérique donne un résultat en pourcents qui doit être converti : 8.3 % = 10 g/l. Plus simplement, au-delà de 55 g/l de protéines totales, la quantité d’Ig est jugée grossièrement satisfaisante (supérieure à 16 g/l) (figure 3). La sensibilité du test (pour la détection d’un colostrum de bonne qualité) est de 94 %, la spécificité de 74 % (pour 55 g/l).

→ La corrélation entre la concentration plasmatique en IgG et la mesure du taux de protéines obtenue au réfractomètre optique (et non à l’aide d’un analyseur par exemple) est également forte (r = 0,72). Les corrélations entre les γ-globulines et les protéines totales mesurées par réfractométrie optique ont des coefficients allant de 0,63 à 0,92 selon l’âge du veau. Les meilleurs coefficients de corrélation sont observés entre 40 et 50 heures après le vêlage. Les réfractomètres numériques présentent des performances similaires à celles des réfractomètres optiques (sensibilité = 100 %, spécificité = 93 % environ).

→ Il est aussi possible de doser la γ-glutamyl-transférase (γGT ou GGT) présente dans le colostrum à 300 fois la valeur sérique de la vache adulte et absorbée par le veau en même temps que les immunoglobulines. Sa concentration dans le sérum du veau est donc corrélée à la quantité de colostrum ingérée et absorbée et doit être supérieure à 200 UI/l à 24 ou 48 heures de vie (au maximum). Un DTIP est associé à des valeurs inférieures à 50 UI/l. Inconvénient majeur, la méthode ne permet pas de connaître la quantité d’Ig sériques du veau. Les corrélations entre les γGT et les γ-globulines dépendent du temps écoulé entre la naissance et la prise de sang. La corrélation la plus forte est mesurée entre 40 et 50 heures après la naissance (r = 0,66).

PRINCIPALES CAUSES D’ÉCHEC DU TRANSFERT D’IMMUNITÉ PASSIVE

Le DTIP peut provenir de quatre grands groupes de causes :

– la qualité du colostrum ;

– la quantité disponible ;

– la quantité ingérée ;

– la quantité absorbée.

Pour chacun de ces groupes, de multiples facteurs influencent le TIP. Il est illusoire de prétendre les corriger tous, et pour certains, les corrections envisageables ne portent leurs fruits que lors de la saison de vêlage suivante.

1. Qualité du colostrum

La qualité du colostrum est insuffisante lors :

– de carences en oligo-éléments (sélénium, zinc, iode) ;

– de parasitisme (notamment grande douve) ;

– d’une alimentation déséquilibrée (surtout chez la génisse : très pauvre en azote et en énergie, ration en hyper, mauvaise transition alimentaire, etc.) ;

– de maladies intercurrentes immunodépressives (diarrhée virale bovine [BVD], rhinotrachéite infectieuse bovine, paratuberculose, etc.),

– d’une cause génétique.

2. Quantité disponible

La quantité peut être insuffisante lors de :

– taux de primipares trop important ;

– maladies intercurrentes (BVD, etc.) ;

– ration insuffisante (énergétique et protéique) ;

– mammites subcliniques ;

– tarissement trop court (moins de 4 semaines) ;

– cause génétique individuelle (très bonne héritabilité : transmissibilité du caractère laitier).

3. Quantité de colostrum bue

La quantité de colostrum bue est insuffisante lors de :

– mauvais nursing du veau ;

– vêlages difficiles (anoxie, etc.) ;

– veaux mous à la naissance ;

– œdèmes mammaires, plaies des trayons ;

– trayons sales ou malformés ;

– caractère peu maternel de la vache.

4. Quantité de colostrum absorbée (immunoglobulines) réellement par le veau

La quantité du colostrum absorbée par le veau est insuffisante dans les cas suivants :

– lorsque le délai entre vêlage et absorption est trop long (doit être de moins de 6 heures, fermeture rapide définitive de l’intestin et quasi totale à 24 heures) ;

– lors de carences en oligo-éléments (sélénium, etc.) ;

– lors d’une l’alimentation insuffisante chez la vache gravide (énergie, protéines) ;

– d’hypoglycémie ;

– d’anoxie, d’une acidose métabolique ;

– de séparation mère-veau,

– de troubles génétiques.

SUR QUELS PARAMÈTRES JOUER POUR CORRIGER LE DTIP ?

La correction du DTIP, une fois établi, doit reposer sur des mesures raisonnables et facilement applicables par l’éleveur :

– corriger la ration au tarissement pour vérifier le bon équilibre entre protéines et énergie ;

– évaluer et corriger l’apport en oligo-éléments (SE, I, notamment). L’effet positif est obtenu la saison de vêlage suivante.

– réanimer rapidement le veau après la naissance : veau séché et réchauffé, stimulation respiratoire. Un veau plus dégourdi boira davantage et plus vite le colostrum ;

– disposer d’une colostrothèque : congeler en sacs à congélation (contenance 0,5 l) du bon colostrum (> 70 g/l et mieux si possible > 100 g/l). Utiliser après décongélation au bain-marie (jamais au four à micro-ondes).

– Faire avaler par sondage œsophagien 4 l de colostrum dans les 3 heures suivant la naissance. Presque indépendamment de la qualité du colostrum, cette technique permet d’assurer au veau une concentration sérique supérieure à 10 g/l d’immunoglobulines. Vu les quantités nécessaires et les contraintes de réalisation, c’est toutefois une technique plutôt réservée à l’élevage laitier.

Conclusion

En élevage, l’exploration des facteurs de risque des troubles infectieux chez le jeune veau passe nécessairement par une évaluation de la qualité du transfert de l’immunité passive. Les moyens de contrôle du transfert d’immunité passive offerts au praticien sont nombreux : contrôle de la qualité du colostrum, contrôle de la qualité du transfert colostral. Ces méthodes peuvent être utilisées dans l’élevage ou nécessitent l’aide d’un laboratoire d’analyses. Elles permettent de mieux prévenir l’apparition des affections néonatales ou de comprendre les raisons de l’échec des moyens de prévention mis en place.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ L’apport de colostrum doit être évalué dans tous les élevages.

→ Les outils de mesure adaptés à l’évaluation du transfert d’immunité colostrale sont bien connus, mais encore relativement peu employés.

→ Le choix des mesures correctives se portera préférentiellement sur celles qui sont les plus réalisables par l’éleveur.

EN SAVOIR PLUS

– Cornille M. Performances diagnostiques d’outils pratiques pour l’évaluation de la qualité du colostrum et du transfert d’immunité passive chez les bovins. Thèse d’exercice, École nationale vétérinaire de Toulouse. 2015:128p.

– Décret du 25 mars 1924 portant application de la loi du 1er août 1905 en ce qui concerne le lait et les produits de la laiterie. Article 2, modifié le 4 janvier 1971.

– Foley JA, Otterby DE. Availability, storage, treatment, composition, and feeding value of surplus colostrum : a review. J. Dairy Sci. 1978;61(8):1033-1060.

– Guin B. Moyen de contrôle du transfert immunitaire chez le veau. Recueil des Journées nationales. 2009:975-982.

– Imbert AMT. Les immuno­globulines colostrales bovines : étude comparée de trois méthodes de dosages à partir de données expérimentales et influence de différents facteurs sur la concentration. Thèse pour le doctorat vétérinaire, ENVA:5.

– Meganck V, Hoflack G, Opsomer G. Advances in prevention and therapy of neonatal dairy calf diarrhoea : a systematical review with emphasis on colostrum management and fluid therapy. Acta Vet. Scand. 2014;56:75-83.

– Schelcher F, Cassard H, Corbiere F et coll. Colostrum et transfert de l’immunité passive : mythes et réalités. Recueil des Journées nationales des GTV. 2013:131-142.

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