Adénocarcinome colique chez une chatte européenne de 12 ans - Le Point Vétérinaire expert canin n° 396 du 01/06/2019
Le Point Vétérinaire expert canin n° 396 du 01/06/2019

GASTRO-ENTÉROLOGIE

Cas clinique

Auteur(s) : Marc Massal
Julien Trnka

Fonctions : UCVet
54, rue Stendhal
75020 Paris

L’adénocarcinome colique est une tumeur digestive rare chez le chat. Une survie prolongée peut être obtenue dans certains cas. Il est important de ne pas envisager l’euthanasie trop rapidement.

CAS CLINIQUE

1. Anamnèse et commémoratifs

La chatte, régulièrement vaccinée et vermifugée, est présentée pour une diarrhée chronique qui évolue depuis environ trois mois. La diarrhée se caractérise par une augmentation de la fréquence d’émission des fèces, d’aspect mou à liquide, sans modification de leur volume. La présence d’hématochézie ou de méléna n’est pas rapportée. L’appétit est conservé, mais un amaigrissement est observé. L’animal vit à l’intérieur, sans accès à l’extérieur. Une réponse partielle aux traitements symptomatiques mis en place par le vétérinaire traitant est observée depuis 10 jours (vermifugation au fenbendazole, pansement intestinal composé de diosmectite). Un traitement à base de corticoïdes (prednisolone, 0,5 mg/kg matin et soir), mis en place 5 jours avant la consultation par le vétérinaire référent, n’a donné lieu à aucune amélioration clinique.

2. Examen clinique

Lors de l’examen clinique, la chatte est normotherme mais en mauvais état général (score corporel de 3 sur 9, poids de 2,4 kg). L’examen des appareils cardiovasculaire et respiratoire ne montre aucune anomalie. À la palpation, l’abdomen est souple et ne semble pas douloureux. Le toucher rectal n’est pas effectué.

3. Hypothèses diagnostiques

Chez une chatte de 12 ans, une diarrhée chronique (sans amélioration après deux semaines de traitement) associée à un amaigrissement, malgré un appétit conservé, oriente le diagnostic vers une affection digestive (entéropathie chronique, processus néoplasique, etc.) ou extradigestive avec, en particulier, une hyperthyroïdie, une insuffisance pancréatique exocrine, une insuffisance hépatique ou, moins vraisemblablement, une maladie rénale chronique.

4. Examens complémentaires

Bilans sanguins

Afin d’investiguer les causes extradigestives, un bilan biochimique est réalisé (tableau). Une valeur d’albumine dans les normes inférieures est mise en évidence. Une maladie rénale, une insuffisance hépatique (noter que la mesure des sels biliaires préprandiaux et postprandiaux n’a pas été effectuée) et une hyperthyroïdie sont peu probables.

Par ailleurs, une numération formule est réalisée. Elle met en évidence une anémie modérée normochrome, normocytaire et régénérative (hématocrite à 27,5 %, hémoglobine à 8,8 g/dl). L’anémie peut être secondaire à des pertes sanguines digestives occultes, une inflammation chronique ou encore une hémolyse à médiation immune.

Imagerie médicale

Pour explorer la présence d’une affection digestive, une échographie abdominale est décidée en première intention.

L’examen échographique (photo 1) révèle une anomalie pariétale du côlon transverse. Un épaississement marqué (4,3 mm au lieu de 1,5 mm) est noté, avec une perte de la structure en couche. Les nœuds lymphatiques régionaux sont normaux en apparence.

Une cause néoplasique (lymphome, adénocarcimome, mastocytome, léiomyome/sarcome) ou une origine inflammatoire granulomateuse (péritonite infectieuse féline, Escherichia coli) sont envisagées.

Des radiographies thoraciques (trois vues) ne révèlent pas d’images en faveur de métastases.

Cytologie

Une cytoponction échoguidée à l’aiguille fine est réalisée sous tranquillisation. La cytologie est très peu cellulaire. Cependant, un contingent de cellules épithéliales suspectes est observé. Ces cellules orientent le diagnostic vers une tumeur épithéliale. Ce résultat n’est pas en faveur d’une origine hématopoïétique (lymphome en particulier) ou mésenchymateuse.

À ce stade des investigations, la présence d’une tumeur colique est fortement suspectée. Cependant, une atteinte concomitante de l’intestin grêle ne peut être écartée avec certitude, car la chatte perd du poids et la valeur des protéines totales est basse malgré un appétit conservé. L’exploration plus approfondie de l’absorption intestinale n’a pas été effectuée chez cet animal.

5. Chirurgie

Une colectomie partielle est entreprise afin d’obtenir un diagnostic histologique tout en effectuant un geste thérapeutique (photos 2 et 3).

Le segment anormal, d’environ 5 cm de long, est localisé et isolé au niveau du côlon transverse. La paroi est indurée, irrégulière, et déforme le côlon. La vascularisation est identifiée et les vaisseaux qui alimentent le segment anormal sont ligaturés. Une exérèse est réalisée en respectant des marges chirurgicales de 2 cm de part et d’autre de la lésion. Une anastomose colo-colique est effectuée point par point.

6. Suivi postopératoire

Aucune complication n’est observée au cours de l’intervention ou en période postopératoire immédiate. La chatte présente rapidement un bon appétit et une reprise du transit est constatée 24 heures après l’intervention (fèces molles). Le traitement antibiotique par voie intraveineuse instauré durant l’hospitalisation (amoxicilline/acide clavulanique à la dose de 20 mg/kg trois fois par jour, métronidazole à raison de 15 mg/kg deux fois par jour) est poursuivi par voie orale pendant 10 jours. La corticothérapie, mise en place par le vétérinaire référent, est arrêtée en attendant les résultats histologiques afin de limiter le risque de déhiscence. La chatte présente une diarrhée pendant 10 jours après l’intervention chirurgicale.

L’analyse histologique révèle un adénocarcinome intestinal moyennement différencié dont les marges d’exérèse sont saines (photos 4, 5 et 6). La mise en place d’une chimiothérapie est discutée. En raison du contexte personnel de la propriétaire, elle n’est finalement pas instaurée.

7. Suivi médical

La chatte, 35 jours après l’intervention chirurgicale, présente un bon état général, sans troubles digestifs. Une prise de poids significative (gain de 900 g) est notée. Environ 8 mois plus tard, elle est à nouveau présentée pour un abattement, une faiblesse généralisée et un amaigrissement lié à un comportement dysorexique. Une échographie abdominale révèle une adénomégalie mésentérique sévère qui laisse suspecter une infiltration métastatique. En raison de l’état clinique de l’animal et du pronostic sombre, de nouvelles cytoponctions ne sont pas souhaitées par la propriétaire. Une procédure de fin de vie à domicile est décidée. L’animal meurt 258 jours (8,6 mois) après l’intervention chirurgicale.

DISCUSSION

1. Épidémiologie des tumeurs coliques

Chez le chat, les adénocarcinomes représentent le deuxième type de tumeurs (7 à 27 %) affectant les intestins après les lymphomes [4]. D’après une étude, ils sont localisés au niveau du gros intestin (cæcum, côlon, rectum) jusque dans 69 % des cas [4]. De plus, ils constituent près de la moitié des tumeurs du gros intestin (45 %) [4]. Les autres types de tumeurs rencontrés sont les lymphomes (18 %), les mastocytomes, les polypes/papillomes (7 %), les tumeurs carcinoïdes, les carcinomes épidermoïdes, les léiomyosarcomes (2 %) et autres sarcomes (2 %) [4]. La race siamoise est statistiquement plus à risque (1,8 fois plus) dans la population féline [1, 4].

2. Signes cliniques

Les principaux signes cliniques observés sont un amaigrissement, une anorexie, des vomissements et de la diarrhée. Une masse est identifiable à la palpation abdominale dans 52 à 61 % des cas [2, 5].

Dans le cas présenté, l’amaigrissement et la diarrhée étaient les principaux signes cliniques, mais aucune masse n’a été identifiée à la palpation abdominale.

L’amaigrissement observé, malgré l’appétit conservé, peut s’expliquer par l’affection néoplasique (augmentation du métabolisme de base). Cependant, une atteinte concomitante de l’intestin grêle ne peut être écartée avec certitude, malgré l’absence de lésions échographiques. Un bilan d’absorption (folates, vitamine B12) et des biopsies de l’intestin grêle auraient été opportuns afin de vérifier cette hypothèse.

3. Diagnostic

L’échographie reste l’examen de choix pour identifier l’origine des masses abdominales. Elle permet leur localisation dans 78 % [2] à 84 % des cas [5]. Dans le cas présenté, l’échographie a permis de localiser précisément le segment concerné (côlon transverse).

L’intérêt de l’examen cytologique est d’évaluer la présence d’une infiltration lymphomateuse ou granulomateuse. En cas d’inflammation granulomateuse, la réalisation de biopsies par endoscopie est alors indiquée. Dans le cas d’une forme localisée de lymphome digestif, l’acte chirurgical est recommandé, en association avec une chimiothérapie. L’examen cytologique permet aussi de préciser le pronostic avant de réaliser des examens et/ou des traitements plus invasifs. Dans notre cas, le résultat cytologique n’était pas en faveur d’un lymphome et l’ensemble des signes cliniques (amaigrissement, diarrhée), l’aspect échographique (épaississement pariétal avec perte de structure en couche localisé au côlon transverse), ainsi que la présence de cellules épithéliales anormales, laissaient suspecter un adénocarcinome colique. La réalisation de biopsies par endoscopie a été évoquée, mais le choix s’est porté sur une exérèse. En raison de la suspicion de tumeur épithéliale, un acte à visée diagnostique et thérapeutique a ainsi été privilégié. Des biopsies des nœuds lymphatiques régionaux auraient toutefois permis de réaliser un bilan d’extension plus approfondi.

Les principaux sites de métastases sont les nœuds lymphatiques, le foie, le péritoine, la rate et les poumons [3, 7]. Dans notre cas, la présence de métastases au niveau des nœuds lymphatiques était fortement suspectée à l’échographie, lors de la présentation 8 mois après l’intervention. Des radiographies thoraciques de contrôle n’ont pas été réalisées.

4. Traitement

à l’exception du lymphome, pour lequel la polychimiothérapie est le traitement de choix, l’exérèse constitue le traitement de choix des tumeurs intestinales en l’absence de métastases à distance [7].

Dans le cas d’un adénocarcinome colique, une étude indique qu’une colectomie subtotale permettrait d’atteindre une médiane de survie plus longue (198 jours, au lieu de 90 jours lors d’exérèse de la masse seule) [5]. L’intérêt de cette intervention est notamment de s’assurer d’obtenir des marges saines. Dans le cas présenté ici, la réalisation d’une colectomie subtotale sans diagnostic de certitude n’a pas été souhaitée par la propriétaire en raison des risques de complications à long terme (incontinence fécale en particulier). Il a alors été décidé de pratiquer une exérèse de la portion anomale afin d’établir un diagnostic histologique. L’exérèse de la masse seule a permis une amélioration clinique de longue durée, malgré l’absence de chimiothérapie. Cela peut s’expliquer par la réalisation d’une exérèse en marges saines, associée à l’absence probable de métastases à distance au moment de l’intervention.

Les complications des chirurgies coliques sont peu fréquentes et corrélées au type d’intervention [6]. Les principales complications sont la contamination bactérienne péritonéale en phase peropératoire et la déhiscence de l’anastomose intestinale. Dans de rares cas, une incontinence fécale peut également être constatée. Une diarrhée est parfois observée pendant 1 à 6 semaines en période postopératoire. Dans le cas évoqué ici, la chatte a présenté une diarrhée pendant 10 jours après l’intervention.

Il n’existe pas d’études randomisées permettant de prouver le bénéfice d’une chimiothérapie après l’exérèse de tumeurs digestives épithéliales [7]. Cependant, dans le contexte d’un adénocarcinome colique, la mise en place d’une chimiothérapie (doxorubicine) autoriserait une médiane de survie plus importante en phase postopératoire (280 jours versus 56 jours) [5]. Jusqu’à présent, le nombre d’animaux traités par chimiothérapie reste faible et l’existence de métastases au moment du diagnostic n’est pas toujours précisée [4, 5]. La carboplatine peut également être utilisée dans le cadre d’une chimiothérapie ; associée à une colectomie subtotale, la médiane de survie observée est de 269 jours. Néanmoins, dans cette étude, aucune comparaison n’a été effectuée avec la réalisation de l’exérèse seule [2]. Dans le cas présenté, la chimiothérapie a été recommandée, mais n’a pu être réalisée.

Enfin, la mise en place d’un stent colique peut représenter une solution alternative à la chirurgie. Cette procédure de courte durée est moins invasive que l’exérèse. Elle peut être envisagée en traitement palliatif lorsqu’une intervention chirurgicale n’est pas souhaitée ou lorsque des métastases sont présentes et que l’animal souffre d’une obstruction colique. Une survie de 271 jours (avec un traitement au meloxicam associé) est rapportée chez un chat, avec amélioration des signes cliniques, malgré la forte suspicion de métastases pulmonaires au moment du diagnostic [3]. Dans le cas de cette chatte, la tumeur n’obstruait pas la lumière intestinale, il ne s’agissait donc pas d’une indication pour la mise en place d’un stent colique au moment de sa présentation.

5. Pronostic

Chez le chat, dans les cas de carcinomes digestifs, les sites métastatiques les plus fréquents sont les nœuds lymphatiques locorégionaux, la cavité péritonéale et les poumons [7]. Ici, aucune métastase n’a été mise en évidence lors du diagnostic. Cependant, un scanner thoracique et abdominal, ainsi que la réalisation de biopsies des nœuds lymphatiques locorégionaux, auraient permis de réaliser un bilan d’extension plus précis. Bien que la présence de métastases au moment du diagnostic soit un facteur pronostique négatif, dans une étude, le chat qui a survécu le plus longtemps (528 jours), après une colectomie subtotale et une chimiothérapie (carboplatine), présentait des métastases à distance au moment du diagnostic [2]. De plus, la survie longue des chats traités par un stent malgré des métastases démontre qu’elles ne sont pas forcément synonymes de mort à court terme [3].

Ce cas confirme qu’une survie de longue durée (258 jours) peut être obtenue même en l’absence de chimiothérapie. Le point clé semble être d’obtenir des marges saines lors de l’intervention chirurgicale. L’absence de métastases au moment du diagnostic est probablement un élément crucial qui explique la durée de survie observée ici.

Conclusion

Les tumeurs coliques chez le chat sont rares. L’échographie est l’examen de choix pour identifier la lésion. Le traitement chirurgical par colectomie subtotale est recommandé en l’absence de métastases à distance. La mise en œuvre d’une chimiothérapie associée permettrait une survie plus importante. La mise en place d’un stent colique est une alternative thérapeutique palliative et peu invasive indiquée dans les cas d’obstruction intestinale secondaire à une tumeur envahissante.

Références

  • 1. Cribb AE. Feline gastrointestinal adenocarcinoma: a review and retrospective study. Can. Vet. J. 1988;29:709-712.
  • 2. Arteaga TA, McKnight J, Bergman PJ. A review of 18 cases of feline colonic adenocarcinoma treated with subtotal colectomies and adjuvant carboplatin. J. Am. Anim. Hosp. Assoc. 2012;48:399-404.
  • 3. Hume DZ, Solomon JA, Weisse CW. Palliative use of a stent for colonic obstruction caused by adenocarcinoma in two cats. J. Am. Vet. Med. Assoc. 2006;228:392-396.
  • 4. Rissetto K, Villamil JA, Selting KA, et coll. Recent trends in feline intestinal neoplasia: an epidemiologic study of 1,129 cases in the Veterinary Medical Database from 1964 to 2004. J. Am. Anim. Hosp. Assoc. 2012;47:28-36.
  • 5. Slawienski MJ, Mauldin GE, Mauldin GN, et coll. Malignant colonic neoplasia in cats: 46 cases (1990-1996). J. Am. Vet. Med. Assoc. 1997;211 (7):878-881.
  • 6. White RN. Surgical management of constipation. J. Feline Med. Surg. 2002;4:129-138.
  • 7. Withrow SJ, Vail DM, Page RL. Small Animal Clinical Oncology, 5th edition : WB Saunders. 2013:412-423.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ Les tumeurs coliques sont rares chez le chat.

→ La réalisation d’une colectomie subtotale est le traitement de choix (hors lymphome) lors de tumeur non métastatique.

→ La mise en place d’une chimiothérapie associée à la chirurgie permet d’atteindre une médiane de survie plus importante que dans le cas d’un traitement chirurgical seul.

→ En cas d’obstruction colique, la mise en place d’un stent colique représente une solution palliative à la chirurgie.

REMERCIEMENTS

Nous remercions le Dr vét. Edouard Reyes-Gomez et Jean-Luc Servely du laboratoire d’anatomo-cytopathologie du BioPôle d’Alfort (EnvA) pour les photographies des coupes histologiques.

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