La leptospirose, une zoonose « négligée et émergente » - La Semaine Vétérinaire n° 2042 du 12/07/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2042 du 12/07/2024

Zoonose

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

Première maladie zoonotique en termes de mortalité et morbidité dans le monde, la leptospirose humaine est désormais à déclaration obligatoire en France. Si les vétérinaires font partie des professionnels à risque, les données du terrain sont rassurantes quant aux possibilités de transmission.

Les vétérinaires sont concernés par le risque leptospirose, du fait des cas auxquels ils peuvent être exposés en pratique clinique. Dans ce contexte, plusieurs questions se posent : les praticiens sont-ils plus à risque que le reste de la population ? Quelles sont les bonnes pratiques de biosécurité à adopter face à un cas suspect ou infecté ? Les vétérinaires ont-il un rôle à jouer pour limiter les transmissions humaines ? Un récent webinaire consacré à la leptospirose a permis d'apporter des éléments de réponse. Organisé par Cerba Vet, le 11 juin dernier, il a réuni trois experts représentant les domaines de la recherche, de la médecine humaine et vétérinaire. En santé humaine, la leptospirose pèse, a-t-il été présenté. Parmi les plus de soixante-dix espèces du genre Leptospira connues à ce jour, seulement une dizaine sont responsables de maladies chez l’humain et l’animal. L. interrogans est l’espèce la plus fréquemment en leptospirose humaine. On estime actuellement qu'il y aurait plus d’un million de cas sévères, et soixante mille morts par an1dans le monde. Un poids probablement sous-estimé. Selon l’Organisation mondiale de la santé, il s’agirait de la première zoonose en termes de mortalité et morbidité, avec une forme sévère dans 5 à 15 % des cas.

À déclaration obligatoire

Depuis août 2023, la leptospirose est devenue une maladie à déclaration obligatoire2 en France, afin de mieux caractériser son poids, tout comme sa gestion. « De manière générale, le nombre de cas est sous-estimé donc l’idée est d’avoir une meilleure connaissance de l’incidence réelle de la maladie en métropole et outre-mer, a expliqué Mathieu Picardeau, responsable du Centre national de référence Leptospirose de l’Institut Pasteur. Cela permettra aussi de suivre les tendances, les sérogroupes circulants, d'alerter les autorités sanitaires en cas d’une recrudescence inhabituelle de cas groupés et de formes cliniques particulières. » Il considère cette maladie comme négligée et émergente. Négligée notamment car elle touche les populations marginalisées, les données épidémiologiques sont partielles, ou encore les moyens diagnostiques et préventifs seraient à parfaire. Le côté émergent est lié aux évolutions démographiques, avec une urbanisation grandissante en périphérie des mégalopoles et dans les bidonvilles favorisant la maladie. Le changement climatique y participe aussi, notamment dans les zones tropicales.

Une transmission indirecte

En Europe, le nombre de cas a tendance à augmenter depuis une dizaine d’années. Cela inclut la France, avec un doublement du nombre de cas en métropole depuis 2014. Cela correspond à un cas pour 100 000 habitants (soit environ 600 personnes par an). « Cela est probablement lié à plus de diagnostics, mais il y a aussi le changement climatique, la hausse des populations de rongeurs, la hausse des activités aquatiques de loisir, etc. », a-t-il souligné. En outre-mer, l’incidence étant 10 à 100 plus élevée suivant les territoires. Cette différence est liée au fait que la maladie est endémique2 dans les territoires ultramarins. La mortalité en Europe est de l’ordre de 2,7 %, équivalente chez la femme et l’homme.

La principale voie de transmission est indirecte, via le contact de la peau (abrasion/plaies/muqueuses) avec l’environnement (eau/terre) souillé par des urines contaminées de mammifères notamment l’eau douce où les bactéries peuvent survivre de plusieurs jours à plusieurs semaines lorsque les conditions sont optimales. Différents mammifères peuvent être touchés, tant sauvages que domestiques, dont les plus emblématiques sont les rongeurs, et plus particulièrement les rats. Cette voie de contamination fait que la maladie est associée à une saisonnalité, avec un pic de cas pendant la saison des pluies « du fait de la promiscuité avec les populations de rongeurs et les conditions sanitaires » dans les zones tropicales, et en fin de période estivale en pays tempérés du fait des activités en eau douce.

Une transmission rare du chien à l’humain

Plusieurs catégories de personnes s’avèrent plus à risque, a détaillé Sabine Trombert, biologiste médicale au pôle infectiologie de Cerba : ceux dont l’activité professionnelle les expose à des environnements potentiellement souillés, comme les agriculteurs, les ouvriers du bâtiment, les égoutiers, éleveurs, pisciculteurs et vétérinaires. Ceux qui pratiquent des activités aquatiques de plein air. Tous les âges sont concernés, avec une surreprésentation des hommes. Récemment, une étude3 conduite dans deux hôpitaux de Loire-Atlantique et un de Vendée entre 2014 et 2018, a identifié une nouvelle catégorie à risque parmi les quarante patients inclus : les populations âgées retraitées des zones rurales. « Ce serait en lien avec des activités de jardinage et de travaux d’entretien », a-t-elle précisé.

Si les vétérinaires sont effectivement listés dans les professions à risque, qu’en est-il sur le terrain ? Selon les données de Cerba, sur 62 cas humains pour lesquels le détail des facteurs de risque était connu, plus de la moitié était associé à des activités aquatiques (baignade eau douce, kayak, pêche), un quart avait manipulé des rats ou était en contact, et le quart restant signalait une activité professionnelle à risque : tri déchets, agriculteur, conducteur d’engins. Par ailleurs, dans l’étude citée plus haut, un seul patient était vétérinaire, de moins de 60 ans. D’autres études sérologiques dédiées aux vétérinaires vont dans le même sens, a souligné Kristina Museux, vétérinaire directrice médicale chez Cerba Vet : « Malgré une exposition fréquente et à fort risque, elles n’ont pas montré de séroconversion chez le personnel de la clinique, chez le détenteur et le vétérinaire. La transmission chien-humain est décrite de manière anecdotique. Finalement, cela apparaît comme assez rare. »

Les NAC, un risque à ne pas négliger

Cela ne doit toutefois pas amener à faire l’impasse sur les mesures de prévention du risque, notamment l’éducation du détenteur de l’animal touché. « Face à un chien présentant un ictère ou une polyuro-polydipsie (PUPD) brutale, il faudra toujours manipuler son sang ou ses urines avec des gants. Un chien sain pouvant être excréteur asymptomatique, les vétérinaires doivent toujours manipuler les urines avec des gants, a-t-elle précisé. On préviendra les propriétaires du risque, et donc des mesures de biosécurité à avoir, comme l’eau de Javel sur les zones souillées par les urines, éviter les contacts rapprochés… De plus, un cas chez un chien signifie aussi que la leptospirose est présente dans l’environnement,  ce qui pourra nécessiter d’envisager une dératisation ou la recherche de zones avec de l’eau stagnante ». Une fois que le chien a récupéré, il faudra reprendre sa vaccination L4, d’autant plus que la durée de l’immunité après une infection n’est pas connue. Au-delà de la santé publique, vacciner son chien le protège des formes sévères4, et réduit le nombre de cas globaux de leptospirose chez le chien. Il n’y a pas de consensus et recommandations officielles sur l’intérêt d’une prophylaxie à base d’antibiotiques pour le vétérinaire confronté à un cas de chien malade. En médecine humaine, il existe un vaccin mais il ne protège pas contre l’ensemble des sérogroupes répertoriés. Il n’a pas été directement conseillé par les conférenciers pour les vétérinaires. Pour le chat, il est considéré comme résistant à la maladie, mais une métanalyse a révélé un portage de 4 % chez les chats sains. « Se pose la question de savoir si le chat est réservoir asymptomatique contribuant à disséminer la bactérie. »

Les nouveaux animaux de compagnie pourraient-ils être plus à risque ? À voir car comme l’a rapporté Kristina Museux, « nous avions eu une demande de PCR par une détentrice de souris touchée par la leptospirose. L’analyse des urines est revenue positive et le séquençage a révélé la présence d’ADN de L. borgpetersenii (…) Les NAC peuvent être effectivement sources de leptospirose. » Les vétérinaires doivent informer les détenteurs de NAC de ce risque.

  • 4. La leptospirose reste possible malgré le vaccin.
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