La gestion du stress thermique des colonies d'abeilles  - La Semaine Vétérinaire n° 2042 du 12/07/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2042 du 12/07/2024

Changement climatique

FORMATION MIXTE

Auteur(s) : Samuel Boucher

Le réchauffement climatique va mettre à mal les pollinisateurs actuels dont les abeilles domestiques (Apis mellifera). Durant l’été, elles auront à supporter des épisodes de chaleur et de sécheresse plus fréquents, plus longs et plus intenses qui s’accompagnent aussi de tensions sur les ressources alimentaires et de l’installation de nouvelles menaces sanitaires. Dans ce contexte, une adaptation des pratiques apicoles est nécessaire.

Des insectes qui s’adaptent…

De manière générale, l'abeille s'adapte au stress thermique, froid comme chaud. La colonie est capable de thermoréguler dans une certaine mesure. En hiver, les abeilles adaptées à nos climats réduisent la colonie au minimum, afin de limiter la consommation des ressources stockées. Elles « se grappent » jusqu’à l’arrivée des beaux jours, protégeant la reine et le couvain (réduit à cette période) du froid et limitant l’activité de la colonie. Elles auront auparavant accumulé de l’énergie en fin d’été dans les « corps gras » et prévu des réserves de miel suffisantes pour passer l’hiver. Si le couvain se refroidit, il meurt. Au printemps, elles sortent de leur léthargie, la ponte reprend et la colonie croît jusqu’à multiplier le nombre d’individus par cinq. À cette période, la colonie consomme beaucoup. Si le froid revient subitement et dure plusieurs semaines, surveiller les réserves s'impose, au risque de voir les abeilles mourir de faim. S’il fait trop chaud, elles tfont rentrer plus d’eau dans la ruche, la déposent sous forme de fines gouttelettes et la font s’évaporer en battant des ailes pour évacuer la chaleur et garder une température au cœur de la grappe d’environ 20 à 35 °C. Le flux d’air engendré par cette activité permet à la colonie de faire sortir chaleur et humidité.

jusqu’à une certaine limite

Mais le réchauffement climatique, en modifiant la flore, modifie aussi les ressources alimentaires des abeilles et par là même leur production. En occasionnant des sécheresses, l’accès à l’eau est rendu plus difficile, tout comme la production de nectar par certaines espèces végétales, favorisant ainsi la famine des colonies. Ces périodes de disette ralentissent le développement du couvain, la reine, moins bien nourrie, arrête de pondre. Il y a moins de jeunes abeilles nourricières ce qui peut aboutir à l’affaiblissement la colonie mal armée alors pour lutter contre le développement exponentiel des frelons à la même époque. Dans les conditions extrêmes, le manque d’eau peut empêcher les floraisons ; l’abeille disparaît alors du territoire. En 2024, on a noté un nombre de désertions plus élevé que les autres années. En effet, au-delà de 45 °C pendant plusieurs jours, la colonie déménage et cherche un lieu plus accueillant, moins ensoleillé. 

Par ailleurs, avec le réchauffement climatique, l’Europe pourrait devenir un territoire plus favorable à l’installation de bioagresseurs comme Aethina tumida ou le frelon oriental Vespa orientalis voire certains parasites comme Tropilaelaps clareae, espèces d’origine africaine ou asiatique. À cause des températures clémentes, les premières gelées tardent de plus en plus à arriver et les frelons asiatiques (Vespa velutina), déjà bien implantés en France, restent encore bien actifs en automne, période où ils empêchent les abeilles de récolter sereinement et exterminent des abeilles destinées à passer l’hiver, alors même que la colonie diminue naturellement. La préparation à l’hivernage s’en trouve perturbée.

Adapter les ruches

Contrairement à ce qui était observé dans le passé, les famines sont désormais de plus en plus fréquentes en plein été. Outre la baisse de production de nectar par manque d’eau, la faible diversité florale, les grandes cultures et l’arrachage des haies favorisent aussi des périodes où il n’y a plus de ressource à disposition pour les pollinisateurs ne disposent plus de ressources.

Face à ces nouvelles conditions pouvant être extrêmes, le soutien des colonies passe par l’isolation des ruches existantes et l’emploi de matériaux plus isolants pour leur construction : bois plus épais, ajout d’isolants thermiques y compris en été, espacement d’air aménagé entre le toit et le couvre-cadre, emploi de mousse. La simple peinture des ruches en blanc permet de baisser la température intérieure de 5 °C. Ces adaptations ont permis de venir à bout des fontes de cires estivales observées essentiellement sur les ruchettes durant les périodes de grande canicule. De plus, l’apiculteur doit désormais inclure dans ses charges récurrentes la possibilité d’acheter des produits de nourrissement destinés aux périodes estivales sans ressources (sirops essentiellement). Il doit aussi fournir de l’eau à ses animaux à certaines périodes de l’année où les abeilles ont du mal à en trouver dans la nature. Et plus il fait chaud, plus il leur en faut.

Soutenir les colonies

Enfin, la lutte contre les bioagresseurs se met en place. Un plan de lutte national contre le frelon asiatiquecréé en 2022, a été mis à jour en février dernier. Il met en œuvre le piégeage de printemps des fondatrices en faisant appel à trois types de pièges sélectifs n’ayant en principe pas d’impact sur l’entomofaune ainsi qu'une réduction du stress en automne à l’aide de matériels comme des harpes électriques électrocutant les frelons en vol, des muselières protégeant l’entrée des ruches ou encore des portières spécifiques empêchant le frelon de rentrer dans la structure.

De plus en plus d’apiculteurs se questionnent sur la pertinence de continuer à produire des essaims tardifs. En effet, ils n'ont pas le temps de grossir avant l’hiver et meurent avant le printemps car les ouvrières, stressées par les frelons en vol stationnaire devant la planche d’envol, n’osent pas sortir pour récolter pollen et nectar. Les réserves sont alors insuffisantes pour passer l’hiver. En outre, la reine, mal nourrie, ne pond pas assez pour préparer suffisamment d’abeilles d’hiver dans ces nouvelles colonies.

Mais une réflexion plus générale sur le réchauffement de la planète amène aussi certains apiculteurs à revoir leur pratique de la transhumance (qui se fait parfois avec des semi-remorques sur de longues distances). Les transhumances sont mieux réfléchies, les distances sont plus courtes pour limiter l’impact carbone de l’activité apicole. Enfin, beaucoup plantent ou replantent des arbres et des haies en choisissant scrupuleusement des espèces végétales capables de résister à la chaleur et de produire du pollen et du nectar en fin d’été et en automne, période où désormais les abeilles continuent de butiner.

Le réchauffement a donc un impact certain sur les colonies d’abeilles mellifères et oblige l’apiculteur, comme l’insecte qu’il élève, à changer certaines habitudes. Dans les cas extrêmes, les apiculteurs qui possèdent plus de cinquante ruches peuvent bénéficier du dispositif de calamité agricole. Mais, 90 % d'entre eux en ont moins de dix. Il est donc nécessaire de s’adapter.

Une forte plasticité génétique

L’abeille mellifère est présente naturellement partout dans le monde, des déserts africains aux montagnes des Alpes, des toundras aux régions humides. Elle possède le matériel génétique nécessaire pour s’adapter à des conditions extrêmes. En France métropolitaine, on observe qu’elle ne sort pas quand il fait froid ou quand il pleut, qu’elle ventile plus ardemment lors de canicules pour maintenir la température de la ruche assez basse pour empêcher les cires de fondre, qu’elle adapte son activité aux ressources disponibles. Le réchauffement climatique va lui imposer de modifier son comportement mais elle est génétiquement capable de s’adapter. Si on lui apporte de l’eau, elle peut vivre dans le désert de l’Arizona, si on l’aide à isoler son habitat, elle produit très bien en Suède… Encore faut-il ne pas appauvrir, par une sélection mal menée, le potentiel génétique de cette espèce domestiquée.

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