Porcs et volailles, demain tous connectés ? - La Semaine Vétérinaire n° 2041 du 05/07/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2041 du 05/07/2024

DOSSIER

Auteur(s) :  Par Anthony Gonçalves

Les nouvelles technologies s’invitent dans les élevages porcins et aviaires. Certaines sont déjà utilisées sur le terrain et peuvent s’avérer des outils de choix pour le suivi de la santé des animaux. Mais plusieurs défis techniques sont encore à relever, tout comme des preuves sont à apporter pour justifier l’intérêt financier de tels investissements.

« Le domaine de la santé connectée apporte de belles promesses, mais il doit encore faire ses preuves ». Cette phrase d'Anne Hémonic (N 03), vétérinaire, directrice du pôle technique d’élevage à l’Institut du porc (Ifip), résume bien l’état actuel de l’élevage dit de précision appliquée à la santé dans les filières françaises porcine et aviaires. Les potentialités sont décrites, des preuves de concept sont faites, certains outils sont utilisés sur le terrain, mais force est de constater que la santé connectée (voir encadré) telle qu’on peut l’imaginer et la souhaiter n’est pas encore pleinement arrivée.

Aujourd’hui, dans ces filières, ce qui est déjà bien ancré pour le suivi de la santé est l’analyse des données technico-économiques. Ces dernières permettent d’avoir une image à intervalle régulier des performances de l’élevage. Des logiciels ou sites internet permettent l’accès et le suivi de ces données comme en filière porcine, Uniporc pour les données porcines d’abattage (poids d’abattage, saisies…) et Pig’Up pour la gestion technique des troupeaux de truies GTTT (fertilité, porcelets sevrés, IA…). « Toutes ces données permettent aux vétérinaires de disposer de statistiques reflétant l’état sanitaire des élevages, et les éventuelles dérives de santé », explique Alexandre Barbin (N 21), vétérinaire avicole Gouessant à Lamballe-Armor (Côtes-d’Armor). En volailles, il cite l’exemple de la base de données de l’organisme de production du Gouessant. Ces données brutes, une fois traitées et analysées statistiquement par le vétérinaire, permettent de dégager des problématiques ou de possibles impacts de pratiques d’élevage sur les performances technico-économiques. Et trouver in fine des axes de travail sur des atteintes techniques et sanitaires.

Des outils déjà disponibles...

Suivant les besoins identifiés, les structures vétérinaires peuvent se tourner vers des entreprises de développement pour travailler sur un outil particulier. En effet, les logiciels à destination des vétérinaires aviaires ou porcins sont presque inexistants. VetOrdo pour exemple permet la signature et le suivi électronique des ordonnances, développé par DBM – Décision Alpha, à l’initiative des personnes concernées. Ce suivi numérique de la santé est aussi aidé par le développement de logiciels de suivi de la clientèle accessibles récemment sur smartphone ou tablette. Ils regroupent les contacts, les visites et les comptes rendus. Ces applications permettent notamment aux vétérinaires d’une même structure d’obtenir des informations importantes d’élevages où ils sont susceptibles d’intervenir. Emma Cantaloube (L 16), vétérinaire praticienne Chêne Vert à Loudéac (Côtes-d'Armor), ajoute que les laboratoires d’analyses Bio Chêne Vert et Labocea sont en train de mettre au point VetCommemo avec DBM, une application mobile d’envoi numérique de saisie des demandes d'analyse. Alexandre Barbin et Emma Cantaloube expriment chacun utiliser un logiciel développé en interne de suivi de clientèle.

Les vétérinaires du terrain ont aussi accès à des outils d’aide au diagnostic, comme les applications d’audit. Ces dernières permettent d’identifier les facteurs de risque relatifs à une problématique donnée, et donc d’avoir un appui pour conseiller les éleveurs et prioriser les axes d’amélioration. L'avantage de ce genre d’outils est aussi de pouvoir se comparer avec les autres utilisateurs. En filière porcine, les solutions PorcProtect (développée par l’Ifip) ou encore PigConnect Biosécurité (développé par l’Association nationale sanitaire porcine, en lien avec l’Ifip), visent à identifier l’état d’avancement de la biosécurité en élevage porcin, indique Anne Hémonic. Là où PorcProtect a été créé pour améliorer et comparer des élevages audités, PigConnect Biosécurité ajoute les aspects réglementaires de la biosécurité afin de protéger les élevages et de réagir efficacement en cas de crise sanitaire, en lien avec l’essor de la peste porcine africaine en Europe.

... et d'autres en cours de développement

De nombreux projets sont actuellement en cours de développement, afin d'apporter une aide au diagnostic ou de détecter précocement les maladies (voir témoignages). Comme le souligne Anne Hémonic, le but est de perfectionner le savoir-faire clinique du vétérinaire, en apportant un point de vue objectif pour augmenter le taux de guérison des animaux et diminuer l’utilisation des traitements (notamment antibiotiques). Les domaines de développement sont nombreux : analyse d’image vidéo (détection de problème de comportements ou de boiteries des poulets de chair), mesure de la consommation d’aliment et d’eau (automates de mesures via les boucles RFID) pour identifier des maladies digestives, analyse de sons émis par les animaux (râles, toux, éternuements) pour caractériser des maladies respiratoires comme la bronchite infectieuse chez les volailles ou la grippe chez le porc…

De tels outils présentent l’intérêt de fournir des renseignements de ce qu’il se passe en dehors des visites, et à des moments où il n’y a pas de présence humaine, comme la nuit. Ils permettent aussi de s’affranchir du matériel présent en élevage et de la subjectivité de l’éleveur.

Aujourd’hui, la plupart des projets sont immatures. Ils ne cochent pas assez de cases pour être appliqués au quotidien en élevage. Les instituts techniques, et la recherche et développement de manière générale, montrent des preuves de concept, explique Pauline Créach, cheffe de projet élevage de précision à l'Institut des filières avicole, cunicole et piscicole (Itavi), mais des freins empêchent leur aboutissement ou leur incorporation dans le panel des outils du vétérinaire ou de l’éleveur. La mise en place d’objets connectés représente notamment un coût financier, qui peut s’avérer important selon le matériel et la taille de l’élevage. De plus, il faut trouver le partenaire pour développer et commercialiser un système. À ces aspects économiques s’ajoute le fait que l’automate doit « apporter une plus-value », indique Anne Hémonic. Il doit répondre à un besoin : management et aides du personnel au quotidien, réduction des coûts, apport technique ou optimisation du temps par exemple.

Des freins d’usage ?

Sur le terrain, l’utilisation de ces technologies demande du temps et des compétences. Ainsi, pour analyser les images capturées par les caméras, une personne doit allouer du temps pour les décrypter. De même, la masse d’informations fournie par ces outils doit être analysée et mise en forme pour être exploitable et compréhensible. Les intelligences artificielles peuvent venir pallier ce problème. Grâce au machine learning, le logiciel est entraîné à reconnaître des patterns tels que les images et sons de comportements à risque et de manifestations cliniques recherchées. Le logiciel doit être cependant mis à niveau pour conserver son efficacité.

La multiplication des systèmes apparaît comme un frein aux usages, qui pourrait être levé par une mutualisation des plateformes (interopérabilité). Un travail en ce sens est en cours en filière porcine, avec le projet Piglink. Sur cette plateforme, l’éleveur ne saisirait qu’une seule fois différents types de données comme la taille des salles et des cases ou encore les caractéristiques des outils connectés. Il aura alors accès aux mesures et au fonctionnement de ces objets connectés (compatibles) sur une seule et même plateforme (alimentation, eau, ambiance, échographie, pesées, seringues…). L’éleveur, les équipementiers et d’autres intervenants auront accès à diverses données selon les droits de chacun sur la plateforme.

Les nouveaux outils doivent aussi répondre aux contraintes de l’élevage. La robustesse, la sécurité et l’entretien apparaissent comme des points importants. L’objet sera en effet soumis à la poussière, à l’ammoniac, l’humidité et à la désinfection. Dans ce contexte, les garanties de longévité des capteurs, de fiabilité et de facilité de mise en place sont essentielles. L’éleveur doit pouvoir comprendre et entretenir le matériel. Ajouter un nouvel intervenant pour l’entretien et les réparations représente un risque sanitaire supplémentaire.

Des zones de flou à clarifier

Pour beaucoup d’objets connectés, les données sont transmises par les réseaux téléphoniques ou internet. Seulement, les élevages ne sont pas situés dans les zones les plus couvertes. Les outils en temps réel présentent peu d’intérêt s’ils ne peuvent pas fonctionner correctement et transmettre convenablement les données.

Le seuil défini par les alertes du matériel est primordial (sensibilité et spécificité). Si elles sont trop fréquentes, l’utilisateur risque de ne plus s'en servir. Ou alors de traiter trop souvent ses animaux à la moindre alarme. Il doit pouvoir se fier et avoir confiance en l’outil. Pauline Créach observe ainsi que certains utilisateurs de pesons automatiques des volailles vont tout de même repeser les animaux par sécurité. Tous ces freins expliquent que la potentialité de la santé connectée reste encore faiblement exploitée sur le terrain.

À ce stade, tous ces outils doivent encore faire l’objet d’une clarification de la place du vétérinaire dans le suivi. Mais il apparaît clairement qu'il doit rester le décisionnaire de la mise en place des traitements. Ces alertes sont à voir comme une aide à la décision pour le vétérinaire et non un moyen d’automédication en élevage. De plus, le vétérinaire ne peut pas être connecté à tout et ne doit pas crouler sous les alertes. S'ils peuvent pallier aux distances de plus en plus grandes entre les vétérinaires et les élevages, ces outils ne sont pas substituables à l’examen clinique. Dans tous les cas, il est primordial qu’il puisse comprendre comment ces outils fonctionnent et lire leurs données. Emma Cantaloube et Alexandre Brabin se rejoignent sur ce point : l’éleveur reste le premier garant de la santé dans son élevage.

Mais une zone de flou, la plus importante, persiste encore : il n’existe pas de consensus sur la propriété des données. Elles sont issues de l’élevage mais extraites et traitées par un tiers. Appartiennent-elles à l’éleveur, au constructeur de l’outil ou à la personne qui le distribue ? Pour l’heure, la question reste en suspens.

Pauline Créach,

cheffe de projet élevage de précision, nouvelles technologies à l'Institut des filières avicoles, cunicole et piscicole (Itavi)

« Des projets de recherche en volailles »

Il n’y a pas aujourd’hui d’outils de santé connectée à proprement parler commercialisés en aviaire. Nous en sommes encore aux preuves de concept. Parmi les projets de recherche en cours, j’ai travaillé en 2019 sur l’analyse acoustique1 des bruits respiratoires des poulets de chair à qui on avait inoculé le virus de la bronchite infectieuse. Nous avons démontré que notre solution permettait de détecter des troubles respiratoires 24 heures à 48 heures avant une détection humaine. En 2023, j’ai démarré un autre projet visant à prédire un problème comportemental ou de santé via l’analyse d’images2. Ce travail intègre des algorithmes d'apprentissage automatique.

Emma Cantaloube (L 16),

praticienne en porc, à Loudéac (Côtes-d'Armor)

« Un usage limité dans le quotidien »

Dans mon quotidien, j’utilise encore peu d’outils connectés. Le principal est le logiciel interne de suivi client qui apporte un gain de temps et de réactivité. Les autres sont surtout des outils d’aides sur des diagnostics difficiles. Je me sers d'outils assez simples comme des caméras Timelapse, des dictaphones ou l’exploitation de données présentes sur les élevages mais peu utilisées, comme celles de la machine à soupe par exemple. 

Guillaume Jousset (N 97),

praticien en porc, à Plérin (Côtes-d'Armor)

« À quand la généralisation de ces outils ? »

Sont déjà présentes et utilisées, les bases de données comme Pig’Up ou encore Ediporc, qui fournissent des informations exploitables pour identifier des dérives et réagir rapidement. Les outils de mesures, quant à eux, commencent à se développer comme les caméras Copeeks ou les micros dans le cas du SoundTalks. Seulement, ces systèmes ne concernent que quelques milliers de potentiels intéressés. Ce qui n’est pas attrayant pour les distributeurs. Ces outils représentent l’avenir mais à quelle échéance ?

Maxime Delsart (A 97),

enseignant-chercheur en pathologie des animaux de production à l’EnvA 

« Une santé connectée à ses balbutiements »

À l’heure actuelle, la santé connectée est encore à ses balbutiements sur le terrain et dans l’enseignement. La notion est principalement abordée par le modèle du robot de traite dans l’enseignement des animaux de production à l’EnvA. Les sujets d’application à la santé connectée sont pourtant nombreux. Mais l’éleveur y voit-il un intérêt ? J’aurais pensé par exemple que la seringue connectée s’implanterait plus rapidement. L’intelligence artificielle va ouvrir des portes et permettre à des outils développés ou en développement de se démarquer, à condition que les données collectées soient fiables et validées. À mon sens, certains représentent l’avenir comme celui développé par la chaire de télémédecine de l’école vétérinaire Oniris Nantes*. Grâce à des lunettes connectées, un vétérinaire est mis en relation avec un vétérinaire expert. Le premier sera les yeux dans le cadre d’une visite ou d’une autopsie pendant que l’expert apporte ses compétences en soutien. Au-delà de la problématique réglementaire, cet outil représente une réelle opportunité sur le terrain. 

Quid de la santé connectée ?

La santé connectée fait partie de ce qu’on appelle l’élevage de précision (en anglais Precision Livestock Farming ou encore Smart Farming). Anne Hemonic, vétérinaire à l'Ifip, la définit comme « le suivi de la santé et du bien-être des animaux, la prévention et la détection précoce des maladies, l’aide à l’administration des traitements et la valorisation des données d’élevage avec des automates, des équipements connectés (vidéos, micros…) et des outils d'aide à la décision ».

* https://productions-animales.org/article/view/2478

Observance et traçabilité augmentées

Les nouvelles technologies permettent aussi de limiter les saisies des traitements et d’améliorer l’observance en n'oubliant pas d’animaux lors des vaccinations et en aidant l’éleveur à bien administrer le médicament. Ainsi, certaines pompes doseuses connectées donnent des informations sur l’abreuvement et la consommation du traitement pris par ce biais. En volaille, les traitements réalisés sur un lot sont enregistrés par l’éleveur sur tablette et accessibles ensuite par le vétérinaire.

Des seringues connectées font leur apparition. Une seringue automatique en développement par CEVA programme ainsi les solutions administrées régulièrement (vaccins, fer, anticoccidiens, etc.) et adapte le temps d’injection et la quantité en fonction de la viscosité du produit. Elle comptabilise aussi le nombre d’injections. Une seconde seringue permet d’enregistrer facilement le traitement réalisé sur un animal.

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