Des innovations technologiques pour des productions animales durables et de qualité - La Semaine Vétérinaire n° 2041 du 05/07/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2041 du 05/07/2024

PRATIQUE MIXTE / ANALYSE

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Par Ségolène Minster

C'est lors d’un webinaire organisé le 28 mai dernier que l’Association française de zootechnie a présenté ces avancées. Zoom sur quelques utilisations en élevage bovin.

Surveiller, localiser, mesurer les paramètres physiologiques et comportementaux… Les innovations technologiques trouvent des usages multiples dans l’élevage. Lors de ce webinaire, plusieurs experts ont montré comment elles peuvent accompagner la transformation de l’élevage vers plus de bien-être, d’efficience des soins vétérinaires et de performances des productions animales.

La spectrométrie moyen infrarouge (MIR) pour le pilotage du troupeau laitier

Elle est utilisée depuis plusieurs dizaines d’années pour réaliser des analyses en élevage, notamment sur le lait de tank ou en analyses individuelles en contrôle de performance. En effet, les différents groupements fonctionnels des composants du lait absorbent la lumière à différentes longueurs d’onde qui leur sont spécifiques. Il en ressort un spectre caractéristique, permettant notamment de mesurer les éléments de paiement du lait (taux butyreux [TB], taux protéique [TP] taux de lipolyse, cryoscopie). Marine Gelé, de l’Institut de l’élevage, a présenté des nouvelles utilisations récentes de la technologie. Le projet From’MIR, conduit en race montbéliarde et zone AOP comté, a cherché à prédire la « fromageabilité » d’un lait (son aptitude à la transformation fromagère) à partir des spectres moyen infrarouge, et ainsi étudier le déterminisme génétique des aptitudes fromagères et les améliorer par sélection.

Par ailleurs, en France, deux outils permettent désormais la détection de l’acétonémie à partir des échantillons de lait du contrôle de performance : CétoMIR®, et CétoDetect®, qui estiment le risque de cétose à partir de l’analyse infrarouge des corps cétoniques. Le projet Methabreed a permis de développer des équations de prédiction des émissions de méthane entérique, via l’analyse des spectres MIR du lait, qui seront mises à jour dans le projet Méthane 2030. Enfin, le projet HoliCow vise à proposer des outils d’aide à la décision aux éleveurs à partir des analyses MIR du lait. La spectrométrie est un outil puissant, rapide, non invasif, à faible coût, permettant de nombreuses utilisations en élevage, et le phénotypage de certains caractères. À condition cependant que les variations du caractère à calibrer aient un impact sur le spectre du lait.

Les nouvelles technologies pour la santé et le bien-être des vaches laitières

Elles répondent à différentes fonctions en santé animale : surveiller et/ou distraire, localiser des animaux, évaluer ou piloter l’alimentation, mesurer les paramètres biologiques ou comportementaux. De nombreux paramètres sur le bovin peuvent être mesurés grâce à des outils de monitoring et rendent mesurables des grandeurs de manière continue : contractions abdominales (capteur de pression), température (puces sous-cutanées, dispositifs intravaginaux), position de la queue (accéléromètre, gyromètre), activité physique et position (podomètre, accéléromètre), température et pH ruminal (thermobolus). Un tapis de mesure de la pression de chaque membre détectant un éventuel report d’appui permet la détection des boiteries en élevage. Le stress thermique s’objective en se basant sur la modification de la rumination, de l’ingestion, de la fréquence respiratoire. L’intérêt de ces outils est de pouvoir déclencher des alertes si des déviations sont constatées par rapport au normes habituelles propre à l’animal, de connaître une pathologie dans la durée ou sa chronicité, voire de détecter si, à l’échelle de l’élevage, plusieurs animaux souffrent d’une même pathologie. Si les informations de ces innovations technologiques peuvent s’insérer dans la dynamique d’une visite et améliorer l’examen des animaux, Raphaël Guatteo (N01), professeur en médecine bovine à Oniris, note toutefois les limites de ces outils, qui ne disposent pas de cadre réglementaire concernant leur sécurité et innocuité pour l’animal et leur efficacité, le périmètre et la fiabilité des informations mesurées. Ils ne sont en effet pas soumis à la réglementation européenne sur les dispositifs médicaux, limitée à l’usage humain. Par ailleurs, l’utilisation d’objets connectés chez les animaux soulève des questions éthiques, liées aux objets eux-mêmes et à la collecte d’informations et leur traitement par des algorithmes. Un sujet dont s’était saisi le comité éthique santé animale de l’ordre des vétérinaires, dans un avis* publié en 2020.

L’animal, agent dans son environnement

Isabelle Veissier (T83)​​, vétérinaire et chercheuse à l’Institut national de la recherche agronomique (UMR herbivores), a mis les innovations technologiques dans la perspective du concept d’agentivité. Celui-ci se définit comme le degré d’engagement de l’animal avec son environnement. Il existe une gradation progressive d’engagement, qui débute avec le choix (entre plusieurs alternatives), puis le contrôle (capacité à prédire et produire un résultat désiré dans une situation), puis le défi (situation qui nécessite des capacités et une attention soutenue pour atteindre un but, résoudre un problème), jusqu’au stade de l’agentivité (capacité à s’engager consciemment dans une activité orientée vers un but). Des expériences réalisées sur divers animaux montrent que les animaux recherchent l’agentivité, source d’enrichissement. Une expérience a par exemple été menée sur des paires d’agnelles, voisines de box. L’agnelle « contrôle » peut passer le nez dans une lucarne pour déclencher la distribution d’une portion de granules pour elle-même et en même temps pour l’agnelle « jumelée ». L’étude montre que les agnelles « contrôle » sont moins stressées par la situation que celle qui n’a pas de prise sur la distribution de nourriture (évaluation de la fréquence cardiaque, des tentatives de sortie et latence d’ingestion). Une vache à l’attache recevant une ration complète est dans une situation de faible agentivité, alors qu’une vache en système sylvopastoral a le choix de son alimentation (herbes, plantes arbustives, arbres). Elle se déplace pour choisir son aliment, se mettre à l’abri, interagir avec ses congénères. Cet environnement permet un haut et nécessaire niveau d’agentivité. Dans un élevage de vaches maronesa en liberté en montagne, au Portugal, la technologie a été utilisée comme auxiliaire de l’agentivité : des colliers GPS placés sur les vaches meneuses permettent à l’éleveur de suivre son troupeau. Par ailleurs, en stabulation, certaines technologies sollicitent l’agentivité de l’animal : c’est le cas des distributeurs d’aliments, des robots de traite. Les vaches doivent apprendre à s’en servir, et contrôlent le moment de leur repas ou de leur traite, même si l’agentivité reste limitée. En conclusion, le degré d’agentivité varie selon les possibilités offertes par l’environnement. En stabulation, des innovations technologiques peuvent venir la stimuler, et à l’extérieur, dans des milieux permettant une haute agentivité, les technologies peuvent supporter l’éleveur dans la gestion de ce système.

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