Vétérinaires en aquaculture, un secteur de niche - La Semaine Vétérinaire n° 2038 du 14/06/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2038 du 14/06/2024

DOSSIER

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

S’occuper de la santé des poissons d’élevage, et autres animaux d’eau, mobilise une poignée de vétérinaires praticiens en France. Tour d’horizon de ce secteur d’activité.

S’il y a un secteur d’activité vétérinaire où la médecine collective prend tout son sens, c’est bien l’aquaculture. « Pour les poissons marins, un cycle de production en écloserie compte entre 1 et 3 millions d’alevins, voire jusqu’à 6 millions. Une cage en mer contient des lots de 150 000 à 300 000 poissons, détaille Alain Le Breton (T 82), praticien aquacole à Grenade-sur-Garonne (Haute-Garonne). En écloserie de coquillage, les lots de production sont aussi en millions de larves. Sur les crevettes en France, les écloseries sont petites et on parle de lot de 100 000 à 300 000 post-larves ». Côté pisciculture d’eau douce, « les lots de production en écloserie sont plus restreints – 200 000 est déjà un gros lot, et en grossissement, cela dépend de la taille des bassins. On parle plus en kilo par mètre cube, avec en moyenne entre 35 à 50 kg/m3. » Dans ces conditions, quelles sont les missions du vétérinaire praticien ? Selon les chiffres1 du ministère de l’Agriculture, il y a 19 vétérinaires « élevage aquacole » en France, mais la liste n'inclut pas que le secteur libéral. Pour ce dernier, l’aquaculture peut être le seul secteur d’activité, ou un secteur en lien avec d’autres filières ou pans de l'activité aquatique. Les compétences vétérinaires sont, en effet, aussi demandées pour les poissons d’ornement, les aquariums, ou la recherche.

Des missions de prévention

Au sein de l’aquaculture, l’activité est vaste. « En France, nous avons au moins dix espèces élevées avec des volumes de production significatifs, explique Armand Lautraite (T 96), praticien aquacole à Grisolles (Tarn-et Garonne). Pour les vétérinaires qui se déplacent à l’étranger, il y a presque une centaine d’espèces à appréhender. » Cette diversité va de pair avec une variété de dominantes pathologiques, comportements, milieux de vie, et systèmes d’élevage.

Il faut aussi composer avec les caractéristiques biologiques des poissons poïkilothermes (qui ne contrôlent pas leur température corporelle), et presque tous ectothermes (leur température varie avec celle de l’eau). « Cela veut dire un métabolisme variable. Avec des conséquences épidémiologiques, pathologiques et pharmacologiques », explique Armand Lautraite. Ces caractéristiques impliquent une plus grande prise en compte de l’environnement dans le sanitaire, avec « une approche écopathologique » d’autant plus que le milieu de vie n’est pas un circuit fermé.

Ces particularités et cette diversité ne changent pas la base des missions, qui correspondent au suivi sanitaire des élevages et plus particulièrement à la prévention. La maîtrise des aspects zootechniques est centrale. « Le plus gros de mon travail est planifié, avec la mise en place et le suivi de plans de prévention. La biosécurité prend une place grandissante. En parallèle, je gère toujours des visites en urgence, sur des épisodes de mortalité mais elles sont moins nombreuses », détaille Alain Le Breton. Ce suivi va de pair avec les aspects réglementaires. L’obtention d’un agrément zoosanitaire est obligatoire pour les fermes aquacoles, explique Emmanuel Meunier (T 01), praticien aquacole à Châteauneuf-les-Martigues (Boûche-du-Rhône). Pour l’obtenir, il faut en passer par un plan de maîtrise des risques zoosanitaires, dans lequel le responsable de site doit désigner un vétérinaire qui sera en charge de s’assurer du suivi du plan. « Nous avons accompagné les éleveurs pour les mettre en place lorsqu’ils ont été rendus obligatoires dans les années 2000. Maintenant, il s’agit de réaliser des visites d’autocontrôles pour le maintien de l’agrément. » Le vétérinaire intervient également dans l’établissement des bilans sanitaires d’élevage (BSE) pour la pisciculture. L’activité d’aquaculture implique aussi de désigner un vétérinaire sanitaire.

Un partenariat gagnant

Suivant le secteur, les relations avec les professionnels diffèrent. « En production marine, ce sont des grosses structures organisées avec des techniciens en relais des vétérinaires. Les pisciculteurs sont pour la plupart des structures plus petites gérées sur un mode familial. La nouvelle génération de pisciculteurs tend à gérer ses sites sur un mode plus industriel comme en production marine », décrit Alain Le Breton. « Les professionnels ont tous un très bon niveau de compétences. Nous sommes dans une véritable relation de partenariat, un travail d’équipe », s’enthousiasme Christian Ravaille (T 87), praticien aquacole à Graulhet (Tarn). Le partenariat semble aussi positif pour la rémunération. « À la différence d’autres secteurs d’élevage, si les investissements sont importants en pisciculture, les professionnels gagnent globalement bien leur vie, et peuvent investir et s’adapter. L’activité de conseil est rémunérée », précise Christian Ravaille. « Le coût d’un vétérinaire est évalué de manière très variable en fonction des tailles de structures, des espèces et type de production. Les prestations vétérinaires représentent une charge faible, estime aussi Pierre-Marie Boitard (N 13), praticien aquacole à Saint-Martin-des-Champs (Finistère). En revanche, le médicament vétérinaire, et tout particulièrement le vaccin, peut être un frein au premier abord. Rapporté au coût du produit final en sortie de ferme, le poste global vétérinaire reste une charge faible. »

Finalement, les contraintes sont ailleurs. D'abord, le manque de médicaments. L’index des médicaments vétérinaires autorisés en France n’en liste que huit, dont six vaccins, et deux antibiotiques. « Cela nous oblige souvent à avoir recours à la cascade pour prescrire jusqu’à des préparations magistrales. La disponibilité en vaccin et autovaccin a grandement aidé à réduire le recours à l’antibiothérapie et, au final, les poissons sont parmi les animaux d’élevage les moins exposés », résume Alain Le Breton. Selon Armand Lautraite, certains médicaments ne sont pas disponibles voire mal adaptés, du fait de leur concentration ou galénique. Par ailleurs, avec le nombre limité de vétérinaires, les déplacements vont de pair avec l’exercice du métier, au niveau national mais aussi international. Dans ces conditions, le mandat sanitaire est national.

Une activité aquacole qui stagne…

Malgré tout, il ne manque pas de vétérinaires, selon les praticiens interrogés. « Il y a un problème de maillage, mais nous ne sommes pas en sous-effectif par rapport au volume d’activité et aux capacités financières des professionnels aquacoles », commente Armand Lautraite. « On pourrait développer notre expertise à l’international, ce qui nécessiterait d’avoir plus de vétérinaires », nuance Alain Le Breton.

L’activité vétérinaire dépend de l’activité aquacole, qui stagne depuis plusieurs années. Selon un rapport2 de fin 2023 du Haut-commissariat au Plan, « les produits de la pêche et de l’aquaculture constituent la catégorie de produits alimentaires présentant le deuxième plus grand déficit commercial, qui revêt désormais un caractère chronique ». Les productions domestiques, aquaculture et pêche, couvrent moins d’un tiers des besoins nationaux ; environ quatre poissons d’élevage consommés en France sur cinq sont importés. Des constats corroborés par les interviewés. « En dix-huit ans d’activité, je n’ai pas beaucoup vu de nouveaux projets d’aquaculture, constate Emmanuel Meunier. C’est même plutôt l’inverse. Dans notre secteur, dès qu’il y a un nouveau projet, il entre en concurrence avec les activités touristiques qui le fait capoter. » Le volume de production piscicole reste toutefois constant. Il observe aussi une dichotomie entre la consommation et l’acceptabilité sociétale. « Tout le monde veut consommer local, mais personne ne veut de l’aquaculture à côté de chez soi. »

Pourtant, la consommation des produits d’origine aquatique ne cesse de croître au niveau mondial. Par ailleurs, on constate que la pêche de capture stagne depuis les années 1980 du fait de l’épuisement des stocks de poissons lié à la pêche industrielle. Les projections climatiques vont aussi dans le sens d’une réduction de la biomasse animale moyenne mondiale dans l’océan. Au niveau mondial, l’aquaculture a déjà dépassé la pêche pour la consommation humaine depuis le milieu des années 2000. Pour Le Haut-Commissariat au Plan, l’aquaculture  apparaît donc comme un enjeu d’avenir pour la France.

… avec en toile de fond le réchauffement climatique

« Cela fait 50 ans qu’on le dit, contrebalance Armand Lautraite. Mais le constat est que l’on produit 30 % de moins qu’au pic des années 1990, alors que la France a été leader dans le développement de plusieurs pans de l’aquaculture. Nous étions le premier producteur de truites dans les années 70-80. Mais sans véritable soutien politique, nous avons été dépassés par d'autres pays. Rappelons aussi que l'instauration de la protection des cormorans en 1979 a progressivement mis à terre notre pisciculture d'étangs, un système qui existait depuis le Moyen-Âge (production nationale de poissons d’étang divisée par 4 depuis 20 ans, NDLR). Aujourd'hui, le réchauffement climatique complexifie l’équation du fait de la réduction associée de la ressource hydrique, restreignant les prélèvements des rivières pour alimenter les bassins. » Pour Christian Ravaille, l’avenir est à « l’optimisation des systèmes actuels pour produire plus et mieux. Je ne pense pas qu’on pourra créer significativement de nouvelles installations terrestres du fait des contraintes sur la ressource en eau douce, que ce soit au niveau des rivières ou du forage. Pour dépasser cela, les circuits recirculés apparaissent comme une idée intéressante sauf que le besoin en énergie est accru ». Pour la pisciculture marine, les projets sont chahutés notamment à cause des potentielles conséquences environnementales. Notons aussi que le Haut-commissariat au plan rappelle que le réchauffement climatique risque de réduire les rendements en mer.

A l'avenir, il faudra également pouvoir gérer les intrants. « Les saumons et truites sont des poissons carnivores que l’on nourrit pour partie avec des protéines d’origine aquatique (poissons fourrage). Or, c’est une ressource limitée et on en arrive au bout, explique Christian Ravaille. On essaie d’augmenter la part des protéines végétales mais on est limité d’un point de vue physiologique, et on rentre aussi en concurrence avec les animaux terrestres de rente. » « Peut-être faudra-t-il orienter la production vers d’autres espèces de poissons comme le sandre ou la perche ou encore la crevette d’eau douce, estime Armand Lautraite. Le développement de petits systèmes intensifs, adossés aux étangs, proches des lieux de consommation, à faible investissement et coûts de fonctionnement, pourrait être une voie d’avenir ». Beaucoup de défis somme toute à relever pour la profession vétérinaire afin d’accompagner les évolutions de ce secteur.

Alain Le Breton (T 82)

Praticien aquacole, à Grenade-sur-Garonne (Haute-Garonne)

« Une prise en charge globale »

Après avoir exercé quinze ans à l’étranger, j’ai monté un cabinet spécialisé en aquaculture. Il est atypique en France dans le sens où il intègre un laboratoire d’analyse, mais aussi une salle expérimentale accréditée pour mener des essais. Nous sommes une équipe multidisciplinaire de dix personnes, avec plusieurs compétences non vétérinaires : ingénieur agronome, PhD en Ichtyopathologie-parasitologie, responsable de laboratoire, technicien de laboratoire… Nous ne sommes que deux vétérinaires. Le sanitaire est à appréhender de manière large, avec une partie zootechnique qui est centrale. Car en aquaculture, un lot de poissons correspond à trois cent mille individus ! De plus, les poissons sont en contact direct avec le milieu extérieur. L’aquaculture continentale se fait généralement dans des bassins alimentés par des rivières ; sans parler de l’aquaculture marine qui est en pleine mer. Si l’élevage à terre peut être un peu plus contrôlé, il reste tout de même en relation étroite avec les conditions environnementales, ceci étant d’autant plus critique à cause des évolutions climatiques en cours.

Gwennaël Tanguy (N 94)

Praticien volailles, lapin, aquaculture à La Tardière (Vendée)

« Contribuer à la compétitivité économique »

L’aquaculture ne concerne que 5 % de mon activité, le reste étant dédié aux flières avicoles et cunicole. Je m’occupe surtout du secteur des coquillages et de civelles. Les clients y sont très professionnels, fonctionnant avec des plans de contrôle et des critères d’alerte. Ils gèrent des lots à très haute valeur économique. En tant que vétérinaire, je les accompagne sur la gestion du sanitaire et aussi de l’administratif avec du conseil en matière d’agrément zoosanitaire et sanitaire. Il me semble essentiel de pouvoir leur montrer que nous contribuons à la compétitivité de leurs produits et du secteur. La filière est amenée à se développer, et tant que nous apporterons de la plus-value économique, il y aura de la place pour les vétérinaires.

Emmanuel Meunier (T 01)

Praticien aquacole à Châteauneuf-les-Martigues (Boûche-du-Rhône)

« Réfléchir au bien-être animal  »

Le bien-être animal sera un enjeu majeur. Dans le secteur de la recherche, c’est réglementé depuis 2013. Sur le terrain, on voit bien que le sujet monte, à commencer par les publications scientifiques qui s’intéressent à l’enrichissement du milieu de vie. La question de la densité des poissons sera probablement questionnée. Le réchauffement climatique est un autre défi. Dans notre zone (sud de la France), les épisodes d’intempéries, comme les étés plus chauds et secs, amènent leur lot de difficulté. En été, certains pisciculteurs ont commencé à installer des végétaux à la surface des bassins afin d’apporter de l’ombre, tout en réduisant la densité des poissons.

Pierre-Marie Boitard (N 13)

Praticien aquacole à Saint-Martin-des-Champs (Finistère)

« S’adapter au réchauffement climatique »

Le plus gros défi sera l’adaptation au réchauffement climatique. Les étés de plus en plus secs, réduisent la quantité d’eau disponible pour alimenter les bassins de pisciculture. Or, en dessous d’un certain débit de rivière, on n’a théoriquement plus le droit de prélever, même pour alimenter les bassins qui reversent l’eau à l’environnement*. Les étés chauds entraînent aussi une élévation de la température de l’eau. Dans ce contexte, nous accompagnons dans la mise en place de circuits recirculés qui visent à limiter la dépendance à la ressource en eau. Pour le contrôle de la température, des systèmes de refroidissement de l’eau existent, mais ils ne sont pas encore totalement au point, et cela représente un gros poste de dépense énergétique.

L’aquaculture française en 5 points clés

– En aquaculture, on distingue l’élevage marin et l’élevage d’eau douce.

– L’aquaculture englobe différentes activités : la pisciculture (élevage de poissons), la conchyliculture (élevage de coquillages marins), la carcinoculture ou la production de crustacés et l’algoculture (culture d’algues).

– La conchyliculture représente 75 % de la production aquacole française, suivie de loin par la pisciculture (25 %). Pour cette dernière, ce sont les salmonidés, notamment les truites, qui pèsent le plus (80 %).

– L’aquaculture représente 30 % de la production nationale d’aliments d’origine aquatique, les 70 % restants étant pourvus par la pêche (production halieutique). 

– La production aquacole française ne représente que 0,16 % de la production mondiale ; l’Europe 2,68 %.

Source : https://urls.fr/b6OcA6

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