Interprétation de la thyroxinémie chez le chien - La Semaine Vétérinaire n° 2037 du 07/06/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2037 du 07/06/2024

Endocrinologie

FORMATION CANINE

Auteur(s) : Mylène Panizo

CONFÉRENCIER

BENOIT RANNOU (N 01), diplômé de l’American College of Veterinary Pathology (ACVP, pathologie clinique) et de l’European College of Veterinary Clinical Pathology (ECVCP), responsable du laboratoire Azurvet-Lab à Saint-Laurent-du-Var (Provence-Alpes-Côte d'Azur).

Article rédigé d’après la webconférence « T4 totale basse, T4 totale haute : comment interpréter la concentration en T4 totale lors de suspicion diagnostique et du suivi de traitement d’hypothyroïdie ? », organisée par le laboratoire Idexx, le 9 novembre 2023.

L’hypothyroïdie est une maladie endocrinienne fréquente chez le chien. Elle résulte de la destruction des glandes thyroïdes par un processus à médiation immune ou d'une atrophie idiopathique de ces glandes. Son diagnostic repose sur l’association d’un tableau clinique évocateur et de signes biologiques en faveur de la maladie. Il ne doit en aucun cas être établi uniquement sur la mesure de la concentration sanguine en T4 totale, car de nombreux facteurs influencent la thyroxinémie.

Rappel sur les hormones thyroïdiennes

Les glandes thyroïdes produisent de la thyroxine (T4) et de la triiodothyronine (T3). La T4 est fortement liée à des protéines de transport, et la proportion de T4 libre circulante est infime (un millième de la T4 totale). La T4 totale désigne donc la très grande majorité de la T4 circulante. La T4 est transformée dans l’organisme en T3, qui est la forme physiologiquement active.

La production de T4 et de T3 est sous la dépendance de l’axe hypothalamo-hypophysaire. L’hypothalamus produit de la TRH (thyrolibérine ou hormone thyréotrope), et l’hypophyse produit de la TSH (thyréostimuline ou thyréotrophine). Un rétrocontrôle négatif est exercé par la T4 et la T3 sur la production de la TRH et de la TSH.

Les hormones thyroïdiennes ont des effets variés, majoritairement stimulants sur le métabolisme des protéines, des lipides et des glucides. Elles interviennent également dans la formation du système nerveux central chez le fœtus.

En cas d’hypothyroïdie, les concentrations sanguines de T4 (totale et libre) et de T3 diminuent, ce qui induit, chez deux tiers des chiens hypothyroïdiens, une augmentation de la concentration sanguine de TSH, en raison de la diminution du rétrocontrôle négatif.

Les symptômes de l’hypothyroïdie sont variés. Les plus courants incluent une atteinte dermatologique (notamment une alopécie symétrique des flancs), une prise de poids et une apathie. Des troubles reproducteurs ou comportementaux peuvent également être observés.

Facteurs pré-analytiques pouvant influencer la thyroxinémie

Afin d’éviter les faux positifs (thyroxinémie basse alors que l’animal n’est pas hypothyroïdien), il convient d’analyser différents facteurs :

– Race et âge de l’animal : certaines races ont une thyroxinémie physiologiquement plus basse que les autres. Il s’agit des lévriers (whippet, greyhound, saluki, basenji, etc.) et les chiens de traîneau, surtout lorsqu'ils sont en activité.  La concentration sanguine en T4 totale diminue avec l’âge, mais reste dans l’intervalle de référence.

– Heure du prélèvement : il existe une variation nycthémérale de la thyroxinémie, avec un pic physiologique en milieu de journée. Il semble donc être intéressant de réaliser le prélèvement sanguin à ce moment-là, bien que cela ne fasse pas l’objet d’un consensus à ce jour. L’intérêt d'effectuer plusieurs prélèvements au cours de la journée n’a pas été démontré.

– Alimentation : l’heure du repas et le type d’alimentation n'ont pas d'effet significatif sur la thyroxinémie, sauf en cas d'excès ou de carence en iode. Il reste néanmoins préférable de réaliser le prélèvement sur un animal à jeun, afin d’éviter une possible lipémie, qui pourrait fausser le dosage de la T4 totale.

– Vitesse de prise en charge du prélèvement : la T4 totale est une hormone très stable. Cependant, il est conseillé de centrifuger le tube rapidement pour limiter l’hémolyse, qui pourrait modifier la thyroxinémie.

– Prise de certains médicaments : Certains médicaments influencent les concentrations sanguines de T4 totale, de T4 libre et de TSH. Il a été établi que certains corticoïdes, anti-inflammatoires non stéroïdiens, antibiotiques et antiépileptiques affectent la concentration sanguine de ces hormones (voir tableau). D’autres études, avec un niveau de preuve moindre, mentionnent également l’effet de l’amiodarone, du toceranib et du trilostane.

– Présence de maladies intercurrentes : De nombreuses maladies peuvent entraîner une diminution de la thyroxinémie*. Un animal atteint d’un hypercorticisme peut présenter une hypothyroxinémie réactionnelle. Cela est également observé chez les chiens diabétiques, ceux atteints de néoplasies ou de processus inflammatoires, ainsi que chez ceux souffrant de maladies rénales chroniques, d’une maladies hépatiques, d’insuffisance cardiaque, de malnutrition ou ayant eu des crises convulsives ou une chirurgie récente. La concentration sanguine en T4 libre est moins affectée, sauf en cas de maladie chronique est sévère.

– Précision de la valeur obtenue : Si la thyroxinémie se situe dans les valeurs basses de l’intervalle de référence alors que la suspicion clinique est forte, une hypothyroïdie ne peut pas être écartée. En effet, la précision des valeurs obtenue en endocrinologie n’est pas parfaite. La thyroxinémie réelle peut varier d'au moins de 2 à 4 nmol/l par rapport à la valeur mesurée.

– Présence d’anticorps anti-T4 : Environ 0,5 % des chiens hypothyroïdiens ont des anticorps anti-T4, ce qui peut entraîner une surestimation de la thyroxinémie en raison de la méthode de mesure. En cas de doute, notamment si le contexte clinique est évocateur, et que la concentration sanguine en T4 totale obtenue se situe dans l’intervalle de référence ou est supérieure à celui-ci, il est alors conseillé de doser la concentration sanguine en T4 libre (par la méthode de dialyse à l’équilibre), car la présence d’anticorps anti-T4 ne l’affecte pas.

Recommandations pour le suivi biologique chez un chien traité pour une hypothyroïdie

Les recommandations actuelles préconisent généralement d’initier le traitement à base de thyroxine à la dose de 20 µg/kg/j, en deux prises quotidiennes.

Le premier contrôle sanguin est conseillé après 6 à 8 semaines de traitement (voir arbre décisionnel). La prise de sang doit être réalisée 4 à 6 heures après l’administration du médicament (pic plasmatique).

L’objectif est d’obtenir une thyroxinémie dans la moitié supérieure des valeurs usuelles ou légèrement au-dessus de l’intervalle de référence.

Les résultats doivent toujours être interprétés en fonction de la réponse clinique. Néanmoins, il convient de prévenir le propriétaire que les signes dermatologiques, neurologiques, cardiovasculaires ou touchant la reproduction ne s’améliorent pas avant plusieurs mois. Seul l’impact du traitement sur l’activité de l’animal est rapide (une semaine).

Le dosage de la TSH n’est pas indispensable pour le suivi, mais peut être intéressant si la TSH était élevée au moment du diagnostic. Une baisse de sa concentration est attendue après traitement.

  • *L. B. Kantrowitz, M E Peterson, C Melián, R Nichols. Serum total thyroxine, total triiodothyronine, free thyroxine, and thyrotropin concentrations in dogs with nonthyroidal disease. J Am Vet Med Assoc. 2001 Sep 15;219(6):765-9.
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