Cheval de labeur, cheval de loisir - La Semaine Vétérinaire n° 2037 du 07/06/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2037 du 07/06/2024

EXPRESSION

Auteur(s) : Christophe Degueurce, directeur de l’école nationale vétérinaire d’Alfort

À l’époque où les écoles vétérinaires de Lyon puis de Paris ont été fondées, les chevaux tenaient une place déterminante dans l’économie française. Ils servaient à la traction ou à la monte dans une dimension essentiellement utilitaire.

Les chevaux de labeur

Les chevaux de labeur formaient la plèbe de la gent équine, endurant un travail souvent harassant et extensif maltraitant leur corps. Si l’usure était souvent précoce, ils n’en étaient pas pour autant dispensés de fournir le travail attendu. À cet égard, les lésions effroyables conservées au musée Fragonard témoignent de ce temps où le cheval était souvent le seul bien de valeur que possédait un petit entrepreneur ; les articulations s’usaient, les vertèbres fusionnaient sous l’effet des tractions permanentes et la misère physiologique faisait le lit des maladies contagieuses. Pour ceux qui avaient la chance – ou le malheur – de vieillir, ils étaient un jour abandonnés à la voirie – comprenez l’équarrissage – leur corps servant à créer des sous-produits tels que le cuir, l’huile, la colle de tendons…

Ce sont les maltraitances publiquement faites aux chevaux qui ont induit le vote de la loi Grammont en juillet 1850 et les amis des animaux qui ont promu l’hippophagie en ce qu’elle conférait au corps du cheval une valeur financière et conduisait donc à maintenir l’état de l’animal pour en tirer quelque argent. Tous ces chevaux étaient soignés par des maréchaux, des professionnels de la ferrure et des soins qui se formaient de génération en génération, répétant des pratiques routinières qui ne connurent d’évolution qu’au XIXe et surtout au XXe siècle.

L’équitation en tant qu’art équestre

À côté de ce peuple de forçats, une infime marge de la population chevaline est choyée, qu’il s’agisse des meilleurs chevaux de monte, compagnons d’équitation ou de chasse, ou des magnifiques paires attelées à d’élégantes voitures. L’équitation en tant qu’art équestre, mise à l’honneur à l’occasion des Jeux olympiques, n’est alors pas très ancienne. Elle a pris naissance dans l’Italie de la Renaissance, à la suite d’une modification des pratiques militaires. Avec le développement des armes à feu et de l’artillerie, les caparaçons sont devenus de faibles protections, si bien que des chevaux légers et vifs remplacent très rapidement les pesants destriers. Les nouvelles exigences de contrôle, de souplesse et de maniabilité du cheval créent le travail de manège. Dans son traité de l'art du cheval de 1556, le ferrarais Cesare Fiaschi s’efforce d’obtenir de l’animal des mouvements codifiés, voltes, demi-voltes, sur un rythme inspiré par la musique, mimant l’affrontement ou l’esquive sur le champ de bataille. La péninsule italienne se couvre d’académies d’équitation où la noblesse perfectionne ses aptitudes équestres. C’est ce mouvement qui sera importé en France à la fin du siècle. Il rencontrera un immense succès dans les cercles nobiliaires, l’art du manège servant aux jeunes aristocrates à se distinguer.

À la cour de France aux écuries de Versailles

Cet art sera présent partout où l’opulence est déployée, en premier lieu à la cour de Franc, où les gigantesques écuries de Versailles témoignent de la place du cheval et de ses usages. Les plus beaux chevaux, parfois importés de fort loin, sont longuement dressés et atteignent des valeurs inestimables. Dès lors, les soins se raffinent et les patients sont confiés aux meilleurs maréchaux, comme les Lafosse à Paris et à Versailles, au XVIIIe siècle. Une nouvelle catégorie de professionnels naît au XVIIe siècle de cette nouvelle passion : les écuyers et autres maîtres d’équitation. Issus de la petite noblesse, éduqués, ils concurrencent rapidement les maréchaux en produisant une littérature hippiatrique empruntant aux savoirs médicaux.

Bourgelat crée la première école vétérinaire

Jacques de Solleysel avec son Parfait Mareschal de 1664, plus tard Claude Bourgelat avec ses Élémens d’Hippiatrique (1750-1753) ont été des acteurs déterminants, et c’est bien Bourgelat, écuyer tenant l’académie d’équitation de Lyon, et non Lafosse, maréchal aux Petites écuries de Versailles, qui obtint en 1761 le droit de créer la première école vétérinaire. Le combat allait durer encore près de deux siècles avant qu’en 1938, les descendants des hippiatres perdent le droit d’exercer la médecine et la chirurgie vétérinaire.

Aujourd’hui les vétérinaires

Désormais les vétérinaires soignent tous les chevaux, du poney de compagnie aux magnifiques chevaux que nous donneront à voir les Jeux olympiques, descendants de cette élite qui a conduit, indirectement, à la naissance de la profession de vétérinaire.

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