Le syndrome de l’imposteur dans la profession - La Semaine Vétérinaire n° 2036 du 31/05/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2036 du 31/05/2024

Enquête

ENTREPRISE

Auteur(s) : Par Laurent Lacouture

À la suite d’un constat dressé dans une thèse vétérinaire* et d’une étude de Vétos-Entraide portant sur le mal-être des vétérinaires, une enquête, sans prétention de représentativité statistique, donne des orientations sur ce syndrome commun dans la profession.

En novembre 2023, j’ai voulu sonder la communauté connectée des vétérinaires et j’ai publié un petit sondage sur deux groupes de discussion vétérinaires : « Les vétos ne sont pas des pigeons » et « SNVEL vétérinaire en clientèle ». En effet, après une brève série d’entretiens avec des étudiants des quatre ENV en 2022, réalisé au sein d’un groupe de travail du SRVEL Centre Val de Loire, il nous est apparu clairement qu’un certain mal-être, mal-vivre gagnait une partie des étudiants vétérinaires avant même l’obtention de leur diplôme.

Par ce petit sondage, j’ai voulu voir si cette souffrance ressentie se poursuivait au sein même de la profession dans les premières années d’exercice, voire au-delà. De plus, à travers mes différentes lectures et formations en communication d’équipe et en travail personnel sur le profil psychologique, j’ai voulu vérifier s’il pouvait y avoir une corrélation, même légère, entre certaines dominantes psychologiques et une certaine façon de se percevoir en tant que vétérinaire. L’objectif de tout cela était surtout de mettre le doigt sur une réalité profonde et d’apporter à celles et ceux qui le ressentent un premier constat simple : « Vous n’êtes pas seuls ET on peut s’en sortir ! »

Ce premier article décrypte le profil des répondants au sondage de novembre 2023.

Approche du ressenti

Bien entendu, il ne s’agit pas là d’une étude approfondie ni d’un travail de thèse. Je n’ai pas utilisé un tableau de scoring pour définir si celui ou celle qui répond est effectivement en proie au syndrome de l’imposteur. Mon objectif était surtout de comprendre un peu qui pouvait se reconnaître dans cette définition (voir encadré). Concernant les biais de ce sondage : les personnes ayant répondu à ce sujet ont plus de chance d’être sensibles à l’intitulé que celles et ceux qui ne le ressentent pas. Le sondage a été publié sur Facebook, ce qui peut expliquer pourquoi la majorité des répondants sont sortis de l’école depuis plus de dix ans.

Les femmes plus touchées

Comme on le retrouve dans la thèse de Marie Enfedaque*, la question 1 montre que ce syndrome de l’imposteur est proportionnellement plus ressenti par des femmes que par des hommes. Elle cite dans sa thèse : « En premier lieu, le syndrome de l’imposteur a été principalement observé chez les femmes (P.R. Clance et Imes, 1978). Plus tard, d’autres études ont montré qu’il pouvait s’exprimer indépendamment du sexe de l’individu (Thompson et al., 1998 ; Mattie et al., 2008). Finalement, bien que présent dans la population générale, ce syndrome reste tout de même plus fréquent chez les femmes qui sont deux fois plus touchées que les hommes (Villwock et al., 2016). La vulnérabilité particulière des femmes viendrait du déficit de confiance en soi de celles-ci. Elle trouverait son origine tant dans des raisons historiques, sociétales que familiales (Cadoche et Montarlot, 2020). »

Cela se vérifiait dans cette thèse au sein de la population des étudiantes vétérinaires, et se retrouve dans la population des vétérinaires femmes en exercice. Même si la population vétérinaire se féminise grandement, avec des figures d’exemple et des modèles féminins importants au sein de la profession, le sentiment de « ne pas être à la hauteur ou à sa place » est profondément ancré au sein de la société et se retrouve dans l’expression du syndrome de l’imposteur.

Pourtant, la difficulté du mode de sélection pour l’entrée à l’école, le fait d’être formé au sein d’une grande école, d’obtenir un diplôme ayant une grande valeur auprès du grand public devrait aider à se sentir à sa place dès la sortie de l’école.

Il semble cependant que de nombreux étudiants et de jeunes vétérinaires ressentent un sentiment d’écrasement par leurs pairs plutôt qu’un support bienveillant et protecteur. Des étudiants expriment leur sentiment d’être un « mauvais vétérinaire » suscité par des paroles ou des façons de faire de certains enseignants, le manque de tact, de pédagogie dans certaines matières. À cela peut s’ajouter, lorsqu’on est étudiant, le sentiment d’être une « variable d’ajustement » au bon fonctionnement de son école.

Dès les études

La question 2 montre que le ressenti du syndrome de l’imposteur apparaît grandement pendant les études mais également dans les premières années d’exercice.

Le manque d’expérience des consultations, la confrontation avec les propriétaires à gérer seuls y sont forcément pour quelque chose. Cependant, je ne peux m’empêcher de voir également dans cette réponse des expériences de premier job régulièrement décevantes et d’autant plus pour les jeunes femmes vétérinaires.

Nombreux sont les témoignages que l’on peut lire et entendre concernant des postes où une  jeune vétérinaire est soit livrée à elle-même sans formation ni soutien (car « le planning déborde »), soit diminuée par des gestes patriarcaux, soit exposée à des attitudes rétrogrades (« quoi ? 45 minutes pour une ovario de chattes, mais qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école ? moi à ton âge… »).

Pas de fatalité

La question 3 montre que ce syndrome de l’imposteur n’est pas une fatalité en soi. Le verbatim du sondage met en avant des méthodes personnelles pour une meilleure confiance en soi et une réalisation de l’épanouissement professionnel.

Sans grande surprise, la formation est un point clé à ne jamais négliger. Plus les formations seront aisément proposées et directement applicables dans la pratique, plus le sentiment d’être à sa place remplacera rapidement le syndrome de l’imposteur. Comme le montre le deuxième item de ce verbatim, le travail sur soi, accompagné ou pas, est fortement recommandé pour déconstruire les schémas néfastes qui peuvent accompagner la formation. Ce travail sur soi peut également s’inscrire dans les formations proposées aux jeunes collaborateurs et collaboratrices. De plus en plus de formations traitant du sujet de l’épanouissement et de la gestion des émotions sont disponibles.

Il faut savoir se remettre en question et surtout apprendre à travailler dans un environnement qui vous respecte. Si vous sortez de l’école, essayez de profiter de votre relative mobilité pour explorer différents postes et fuir ceux qui vous enferment dans ce syndrome de l’imposteur. Vous verrez, il y a des gérants de qualité qui sont formés, de plus en plus, à la communication et au management auprès desquels vous pourrez vous épanouir pleinement dans ce métier passionnant.

Définition

Le syndrome de l’imposteur est un mécanisme psychique qui crée chez les personnes concernées un sentiment de scepticisme permanent à l’égard de leur propre valeur et qui les pousse à attribuer leur réussite à des facteurs externes, comme la chance ou le hasard. En somme, si la personne réussit, ce n’est jamais grâce à ses qualités.

  • * Thèse de doctorat vétérinaire de Marie Enfedaque, de l’école nationale vétérinaire de Toulouse, intitulée « Le syndrome de l’imposteur chez les étudiants des écoles vétérinaires françaises ».
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