La filière lait s’engage dans la décarbonation  - La Semaine Vétérinaire n° 2035 du 24/05/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2035 du 24/05/2024

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Par Ségolène Minster

Le 4 avril 2024 s’est tenue à Paris la 11e édition de la conférence Grand angle lait, durant laquelle a été présenté le plan de décarbonation de la filière. Il repose en partie sur l’augmentation de la productivité des vaches laitières.

Les enjeux environnementaux figurent dans l’actualité de la filière laitière. La journée de conférences organisée par l’institut de l’élevage (Idele) a permis de présenter les résultats de recherche les plus récents en matière de décarbonation, de baisse des émissions de méthane, et les interactions des élevages bovins laitiers avec la biodiversité ordinaire. 

Accroître la productivité

La stratégie nationale bas carbone de la France invite chaque filière à rédiger une feuille de route, définissant les trajectoires de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) à l’horizon 2030 et 2050. Jennifer Huet du Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (CNIEL) a présenté celle actée par cette filière laitière. Pour la construire, les hypothèses suivantes ont été retenues : maintien des volumes de production à 25 millions de litres de lait nécessaire pour maintenir l’autosuffisance de la France en produits laitiers et sa capacité exportatrice ; croissance de la productivité pour atteindre 9 000 litres/vache/an en moyenne en 2050 (contre 6 800 litres actuellement) ; maintien des volumes en bio et maintien des systèmes alimentaires : 51 % maïs (+ de 30 % de maïs dans la surface fourragère principale ou SFP), 34 % herbe-maïs, 15 % de systèmes herbagers. L’ambition à l’horizon 2030 inclut aussi l’absence de soja déforestant dans l’alimentation des troupeaux laitiers.

Du fait de l’amélioration de la productivité et de la baisse de l’âge du premier vêlage, les hypothèses techniques du scénario 2030 considèrent que l’effectif de vaches laitières et de génisses pourrait diminuer de 12 % par rapport à 2019, la part d’herbe dans la ration pourrait augmenter de 5 %, et celle de maïs diminuerait de 6 %. Dans ce scénario, la fertilisation azotée des prairies et cultures devrait diminuer de 8 %. Ces premiers leviers de décarbonation permettent d’envisager une baisse de 13 % des émissions de gaz à effet de serre, soit - 4,9 millions de tonnes équivalents CO2. Des leviers additionnels à l’horizon 2050 permettent d’envisager une baisse supplémentaire d’émissions de GES (- 28 % soit -10,12 millions de tonnes équivalents CO2). Ces leviers incluent entre autres les compléments alimentaires sur l’aliment hors pâturage, la génétique, la substitution de 50 % du soja par du colza, la couverture des fosses (méthanisation des effluents) et la réimplantation de haies.

Une approche multidisciplinaire

Le méthane entérique (CH4) représente environ 50 % des émissions de GES des fermes d’élevage herbivore. Il est doté d’un fort pouvoir réchauffant, 28 fois supérieur à celui du CO2. Les grands pays d’élevage consacrent des moyens importants à la recherche sur les émissions de méthane. En France, le projet Méthane 2030, porté par la société de recherche Apis-Gene, rassemble de nombreux acteurs dont l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), et vise à réduire de 30 % en dix ans les émissions de méthane des filières bovines. L’approche est globale et multidisciplinaire, identifiant des leviers sur la conduite et l’efficience du troupeau (renouvellement, longévité…), la ration, la génétique et les additifs. Le but est de produire des méthodes et outils opérationnels, transférables en pratiques, et de vérifier que les solutions ne créent pas de nouveaux problèmes. Les effets indésirables doivent être anticipés. Par exemple, dans le cas des compléments alimentaires agissant sur les émissions de méthane, les essais nutritionnels doivent démontrer le maintien de la production laitière. D’après des études, certains compléments alimentaires induiraient en effet une baisse des émissions de CH4 : les algues (- 23 % pour une vache émettant 450 g CH4/VL/jour), acides gras (- 19 %), 3NOP (- 15 %), tannins (- 10 %). Le principal composé « anti-méthane » des algues est le bromoforme. Leur efficacité est variable selon les espèces d’algues et les saisons. Peu d’algues sont reconnues efficaces à part Asparagopsis (algue rouge) qui, dans certains cas, permettrait une réduction de 40 % des émissions de méthane. Cependant, celle-ci est difficile d’accès, car elle pousse au large, et les pays détenteurs ont protégé leur accès. Le projet Meth’algues (2021-2023), a testé l’effet d’algues bretonnes et ligériennes, les résultats étaient non concluants, en raison de leur teneur insuffisante en bromoforme. Le 3-nitrooxypropanol ou 3-NOP est un inhibiteur d’une enzyme de la méthanogénèse, la méthyl-coenzyme M réductase. Pour être efficace, la distribution doit être continue tout au long de la journée, ce qui est contraignant.

Les plantes à tannins telles que le lotier, le sainfoin, la chicorée et le plantain ont montré des résultats très variables selon les espèces et les densités de semis, avec des réductions d’émissions de 0 à 20 %. Comme pour les autres compléments alimentaires, leur usage pose encore des questions sur les mélanges à utiliser, et les teneurs en tannins nécessaires pour réduire les émissions de CH4. Autre levier d’action : la génétique, avec deux voies d’accès. L’index direct méthane est un caractère héritable mais les mesures sont difficiles, et la sélection coûteuse pour obtenir des résultats. La voie « efficience méthane » consiste à repérer les profils animaux qui améliorent le compromis, en réduisant les périodes improductives (précocité, longévité, fertilité, survie des jeunes, santé). La sélection a alors un double intérêt, écologique et économique. Il sera nécessaire d’agréger les informations sur chaque levier et vérifier leur additivité ou non, afin de privilégier la voie d’action la plus pertinente, constatent les responsables du projet.

Préserver la biodiversité

L’Idele a rappelé que si la biodiversité remarquable bénéficie d’un intérêt médiatique et de mesures de protection, la biodiversité ordinaire assure le bon fonctionnement des écosystèmes, essentiel au maintien des activités humaines. La biodiversité est un moteur pour la production (pollinisation, prédation des ravageurs, fertilité et stabilisation du sol, diversité des ressources fourragères). Selon les pratiques agricoles, les effets sur la biodiversité sont variables. Les infrastructures agroécologiques (IAE) sont des paysages agricoles, habitats semi-naturels qui ne reçoivent ni fertilisants ni pesticides et gérés de manière extensive. Espaces de refuge et de propagation pour les espèces, ils sont indispensables à la biodiversité. L’Idele note que les fermes laitières entretiennent une importante diversité d’habitats sur leur parcellaire : haies, arbres, prairies permanentes, lisières de bois, fossés et cours d’eau, ripisylves (arbres sur les rives d’un cours d’eau).

Dans une enquête menée par l’Idele, les fermes laitières étudiées entretiennent 1,32 hectare d’habitats pour la biodiversité par hectare de surface agricole utile. Ce paramètre dépasse 1,8 hectare dans les fermes du Sud-Ouest et est inférieur à 1 hectare dans les fermes du Nord-Est. En dessous de 0,7 hectare d’habitat pour la biodiversité, un système est défavorable à la biodiversité. Par ailleurs, les fermes laitières maintiennent des insectes, des oiseaux, des mammifères utiles dans la chaîne trophique. Sur les 26 espèces de chauve-souris trouvées de façon assez commune en France métropolitaine, 17 ont été trouvées dans les fermes laitières enquêtées. En effet, les prairies pâturées représentent une manne d’insectes coprophages ; les haies bocagères concentrent les insectes en période de vent fort. Sans compter les surfaces en herbe qui présentent une richesse lombricienne et microbienne importante, nécessaires à la stabilité et aux rendements des sols. La densité de vers de terre peut être multipliée par 20 entre une terre labourée nue en hiver (100 kg/ha) et une prairie (1 à 2 t/ha). La conclusion de l’Idele a été le constat suivant : du paysage à la diversité microbienne des sols, « quelle que soit l’échelle, l’élevage laitier cultive la biodiversité ».

« CE SCÉNARIO DEVRA BIEN SÛR ÊTRE CONFRONTÉ AUX CONDITIONS RÉELLES QUI SONT INCERTAINES POUR 2050 »

 Joël Guillemin, responsable de projet bas carbone à l’Idele, a travaillé avec le CNIEL sur la feuille de route bas carbone de la filière lait

Quels sont les leviers techniques prévus dans la feuille de route pour la décarbonation de la filière lait ?

Pour atteindre les objectifs de réduction des émissions de GES de l’élevage et notamment de ceux de méthane, en 2030, le scénario proposé par le CNIEL passe par une augmentation de la productivité par vache, notamment par la génétique. Au cours des vingt dernières années, on a constaté une augmentation de la productivité de 100 l/an, ainsi cette augmentation pour les vingt-cinq prochaines années est moins ambitieuse. Le scénario technique aussi prévoit de limiter les animaux improductifs (malades, génisses) et d’améliorer la technicité des élevages (alimentation, qualité des fourrages, conduite du troupeau, état sanitaire des animaux). Par ailleurs, la diminution du cheptel français génère une baisse des émissions de CH4 à l’échelle nationale. Ce scénario devra bien sûr être confronté aux conditions réelles qui sont incertaines pour 2050 (rendements fourragers, rendements laitiers en condition de stress thermique).

Quelles sont les prochaines étapes ?

La feuille de route élaborée avec l’Idele a été actée par le CNIEL en 2023 et présentée au ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire (MASA). Des rencontres de terrain sont prévues en mai 2024 afin de traduire la feuille de route en préconisations pour les élevages et en termes de soutiens publics. Le MASA pourra aussi faire remonter ces travaux pour proposer des aménagements de la réglementation à l’échelle européenne.

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