Mes découvertes en « isme » - La Semaine Vétérinaire n° 2034 du 17/05/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2034 du 17/05/2024

Tribune

COMMUNAUTE VETO

Auteur(s) : Alain Grépinet (A 70)

Il n’y a point d’âge pour apprendre, et c’est heureux, c’est plutôt bon signe ! Je viens d’apprendre, en effet, deux nouveaux mots, en « isme ».

Le workaholisme

D’abord, le workaholisme auquel je préfère « l’addiction comportementale au travail » ou, plus simplement « l’addiction au travail » qui sera assurément mieux comprise par l’immense majorité d’entre nous. Cette addiction au travail serait-elle une nouveauté, une maladie, une tare, voire un vice ? Je ne suis pas né en 1914, mais lorsque j’ai commencé à exercer mon beau métier de vétérinaire rural au début des années 70, il n’y a donc pas si longtemps que cela, on ne se posait pas les questions que l’on se pose aujourd’hui. Le chemin était moins tortueux, les situations et les emplois qui étaient offerts aux jeunes vétérinaires de cette époque-là n’avaient rien à voir avec tout ce à quoi on assiste aujourd’hui. On avait choisi ce beau métier, on y croyait, on allait d’abord faire quelques remplacements puis, le cas échéant, des ALD1 afin d’appliquer « dans le vrai du vrai » ce que l’on nous avait appris à l’école vétérinaire. On travaillait, on faisait, les éleveurs avaient besoin de nous et nous avions besoin d’eux, les exploitations agricoles étaient encore, dans la grande majorité des cas, à taille humaine2, on travaillait dans un climat de confiance3, on se respectait –, mais ça fonctionnait –, on n’avait pas peur de travailler quinze à dix-huit heures par jour s’il le fallait, les dimanches et les jours fériés, sans avoir le temps de se demander si c’était bien raisonnable. Pour se rassurer, on savait aussi que nous étions tous dans le même bateau et qu’il fallait donc faire ce que l’on nous demandait. Et que si l’on n’était pas content, on pouvait toujours quitter le navire, faire demi-tour, changer de job… Voilà ce que des milliers de vétos ruraux ont vécu, il y a trente, quarante, cinquante ans, et plus encore auparavant. Ceci dit, non pas pour glorifier ces fous du travail, dont je fus, mais pour relativiser un tant soit peu, et, surtout ne pas trop décourager ceux qui ont encore envie de travailler beaucoup, voire beaucoup plus. Je ne jette pas la pierre à ceux qui subissent le travail, le vivent mal, je crois surtout qu’il nous faut redéfinir l’ensemble des modalités et des conditions qui nous permettraient de travailler – ou de retravailler – beaucoup mieux et avec du plaisir.

Présentéisme

Le présentéisme est l’autre « gros mot » que je viens de découvrir. « Venir travailler malgré une maladie » serait donc presque devenu une nouvelle maladie ?  Certes, il y a maladie et maladie. Y a-t-il vraiment des vétérinaires (surtout parmi les ruraux) qui ne sont pas allés faire, dans l’urgence, un vêlage ou un renversement de matrice alors qu’ils étaient peut-être « enrhubés », ou un peu patraques, tout simplement fatigués ou que sais-je ? Bien sûr que non ! Cela nous est arrivé à tous ; il nous a souvent fallu faire cohabiter la fatigue et l’effort, les soucis et l’anxiété, le surmenage et les résultats attendus ; et on n’est pas pour autant devenus des héros ni des victimes expiatoires du devoir accompli… Et puis, du côté des éleveurs eux-mêmes, ne doivent-ils pas, eux aussi, traire leurs vaches et faire fonctionner leur exploitation tous les jours, même lorsqu’ils sont « un peu » malades ? 

Pour conclure ces réflexions d’un autre âge (je vous l’accorde), juste cette anecdote : un dimanche où j’étais de garde4, j’ai été appelé à cinq reprises, heureusement étalées sur la journée, pour réduire, à chaque fois, un renversement de matrice de vache ! Épuisant, oui épuisant ! À la fin de ma cinquième intervention, j’ai demandé à l’éleveur de me faire, dans un coin de l’étable, un lit avec trois bottes de paille, je me suis allongé totalement épuisé. J’ai demandé qu’on me réveille au bout d’une demi-heure ; puis c’est reparti pour un tour… et pour plusieurs années encore ; puis quelques années plus tard, vint l’heure de la retraite. Quel beau métier ! De quoi me plaindrais-je ? Si, du seul fait de ne pas avoir pu accorder plus de temps à ma famille et, surtout, à mes enfants, lorsqu’ils étaient petits. 

  • 1. Aide longue durée ; plusieurs mois, voire un an ou deux
  • 2. Cette précision est loin d’être anodine 
  • 3. C’est aussi important que pour les médecins et tous les soignants en général
  • 4. Un dimanche sur trois, avec mes deux associés, après avoir d’abord travaillé tout seul.
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