De l’entraînement cérébral pour les vaches - La Semaine Vétérinaire n° 2034 du 17/05/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2034 du 17/05/2024

Ethologie

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Chantal Béraud

En collaboration avecl Institut national de la recherche agronomique et de l'environnement, la chaire Bien-être animal de VetAgro Sup a organisé les 19 et 20 mars derniers une formation « entraînement aux soins des bovins ». 

Un regard bovin serait sans expression. Voilà qui traduit le mépris et l’ignorance trop souvent professés à l’égard des vaches… Car pour qui prend le temps de les observer réellement, le point de vue change radicalement. Certains pionniers s’aventurant même dans le medical training pour les bovins, une activité jusqu’alors plutôt « réservée » aux zoos ou à la pratique canine.

La vache, un animal abordé sans précaution ?

Cavalière passionnée, Pauline Garcia a suivi un DU de comportementaliste animalier axé sur l’équin mais aussi les bovins et les caprins. Une fois installée en GAEC et devenue éleveuse de bovins allaitants de race Salers dans le Cantal, en 2015, elle éprouve alors l’envie de tester les capacités d’apprentissage de son propre troupeau. « En général, constate-t-elle, l’être humain aborde une vache sans tenir compte de son état émotionnel. Il faut que tout aille vite, les gestes automatiques s’enchaînent… Mais si quelque chose dérape alors, c’est souvent compliqué à rattraper, car je me suis vite aperçue que les vaches avaient une excellente mémoire ! »

Pour travailler autrement

Changer le regard que l’homme porte sur le bovin, comme lui faire prendre conscience de la sensibilité du muscle de la peau de l'animal, de la possibilité de stimuler ses capacités d’apprentissage, pour parvenir à travailler davantage en « douceur » avec des animaux plus dociles et moins craintifs – dans le quotidien des manipulations comme dans celui des soins – tel est l’objectif des formations1 que délivre Pauline Garcia. Une méthode que l’on peut en partie découvrir en visionnant  ses vidéos sur You Tube, Facebook, Instagram et Tik tok (pseudo : @etho-diversite).

Au programme de sa formation 

Les 19 et 20 mars derniers, à l'Institut national de la recherche agronomique et de l'environnement (INRAE) de Theix (près de Clermont-Ferrand), Pauline Garcia et Alice de Boyer des Roches (enseignante-chercheure à VetAgro Sup, chaire BEA et UMR herbivores) ont proposé une formation s’adressant notamment à des vétérinaires, à des ASV, ainsi qu'à des soigneurs animaliers. Avec au programme, un enseignement théorique avant des entraînements pratiques : injections, soins aux yeux, application d’une crème sur une mamelle, d’un spray sur un membre, réalisation d’une insémination, prise de sang sous la queue, passage de la tête au cornadis, application du pour-on sur le dos. 

Quelles capacités mobilisables chez l’être humain ?

Les qualités humaines requises pour ces apprentissages seraient : « Rigueur, concentration, observation, énumère Pauline Garcia. Il faut être attentif à son propre langage corporel, car chacun de nos gestes est interprété par le bovin. Bien sûr, le premier travail relève de l’éleveur, qui doit progressivement habituer ses vaches à être à l’aise avec l’homme. Mais certains gestes peuvent aussi être repris par le praticien : par exemple, si l’animal a l’habitude d’être gratté à certains points précis, cela lui procurera de l’apaisement. » Et évidemment, le meilleur des apprentissages doit commencer dès les premiers mois de vie de l’animal. « La vache est un herbivore, une proie : elle est donc basiquement un animal peureux. C’est pourquoi j’apprends aux éleveurs à enrichir son milieu, en mettant dans son box des objets insolites, suspendus, ou au sol. De cette façon, l’animal va peu à peu apprendre que tout ce qui est nouveau ne fait pas forcément peur ni mal… C’est un entraînement cérébral qui lui permet de modérer peu à peu ses réactions, ses émotions, notamment face à la première traite, lors du premier vêlage ou d’un premier embarquement. » Des reproductrices moins peureuses feront aussi des veaux plus sereins. 

Quid du medical training ?

Quant aux vétérinaires, que peuvent-ils apprendre durant ce genre de formation ? « Déjà, commente Pauline Garcia, il s'agit de revoir l’abord du bovin en prenant en compte les perceptions sensorielles. Nous prenons le temps d’observer attentivement la vache à distance. Semble-t-elle en confiance, ou au contraire stressée ? Que traduisent ses postures de queue, d’oreilles, ses expressions faciales ? etc. Le praticien peut aussi l’apaiser avec du toucher et/ou lui donner une récompense alimentaire. Mais il faut bien savoir à quels moments et à quelle fréquence, c’est ce que j’apprends aux stagiaires. » Quant aux soins eux-mêmes, ils sont facilités pour l’animal. « Pour donner un exemple pratique, poursuit Pauline Garcia, il existe des gestes très utiles à connaître en prophylaxie. Car énormément de nœuds sensoriels se situent sous la queue d’une vache. En grattant juste aux bons endroits, la vache lève automatiquement d’elle-même la queue tout droit. Ou bien horizontalement. C’est une technique que j’ai moi-même découvert, très utile pour les prélèvements sanguins. » La comportementaliste animalière apprend aussi aux stagiaires comment décomposer et entrecouper des soins avec la méthode dite du clicker training, souvent utilisée pour les chiens. Quant à l’entraînement à une piqûre, il consiste en plusieurs phases d’exercices progressifs, le premier toucher se faisant sur la peau de l’animal avec un stylo dont la mine est rentrée, puis sortie dans la peau…

Un travail épanouissant, en pleine conscience

« Ces méthodes, conclut-elle, peuvent prendre du temps. Mais elles permettent de travailler en coopération avec les bovins, avec une meilleure sécurité et moins d’épuisement pour les humains. En quelque sorte, on devient ainsi un agriculteur, un vétérinaire de pleine conscience ! » Un mouvement dont elle est encore pour l’heure l’une des rares pionnières, car, reconnaît-elle, « rien de tel n’est encore vraiment développé ni enseigné dans les formations du futur éleveur ».

Célia Cannie (EnvA 2022)

Auteure d’une thèse sur « L’amélioration du bien-être des bovins dans le cadre des soins vétérinaires »

Cela rend l’exercice en rurale plus attractif !

Ma thèse concerne en partie différentes méthodes pour diminuer le stress des bovins en cas de manipulation ou de soins. Il est par exemple possible d’utiliser des moyens de contention « à blanc », sans association àavec une intervention douloureuse, pour aboutir à un phénomène d’habituation. Pour sa part, le renforcement positif consiste à ajouter une conséquence agréable quand l’animal effectue un comportement voulu (apport de nourriture ou grattage, par exemple). Malheureusement, aujourd’hui encore, les capacités d’apprentissage des bovins sont très peu utilisées. Pourtant, ils apprennent constamment au cours de leur vie : ils doivent par exemple mémoriser les routines d’élevage, comme les endroits où ils peuvent se nourrir, circuler, se coucher… Durant ma thèse, j’ai accompagné un agriculteur qui parvenait à mettre des licols à ses vaches allaitantes sans aucune contrainte. Et les génisses apprenaient aussi en partie cela rien qu’en les observant… Toutes ces méthodes, ainsi que celle du medical training, permettent de vivre avec des bovins moins craintifs, moins agressifs, donc notamment avec moins de coups de pied ! Prendre en compte de telles notions pourrait, je pense, utilement contribuer à changer le regard que les jeunes étudiants portent sur le métier de vétérinaire rural, en le rendant plus attractif.

  • 1. Pour accéder aux formations de la Chaire BEA : chaire-bea.vetagro-sup.fr/formations/formations-en-presentiel/
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