Les attentes de la nouvelle génération véto - La Semaine Vétérinaire n° 2030 du 19/04/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2030 du 19/04/2024

DOSSIER

Auteur(s) : Irène Lopez

Les difficultés de recrutement n’ont jamais été aussi fortes dans la profession. Même si le secteur est en tension, il convient de se pencher sur les attentes des étudiants et des jeunes praticiens et d’interroger ce qui les anime et motive leur pratique. Quelles seraient les conditions idéales d’exercice pour cette nouvelle génération<0x2009>?

Ils ont une vingtaine d’années et sont fraîchement diplômés ou exercent depuis peu. Ils travaillent dur pour exercer un métier qui les fait rêver. D’après une enquête commanditée en 2022 par Zety, un site de conseil en carrière, la profession de vétérinaire est dans le top trois des métiers de rêve chez les enfants. C’est le cas de Noé Gillier, en 3e année à Oniris Nantes, issu de la voie post-bac, qui a toujours vécu à la campagne entouré d’animaux et qui ne s’imaginait pas exercer un autre métier depuis son adolescence. Les jeunes rêveurs sont devenus des adultes opiniâtres, à l’image de Carole Edel, en 5e année, également à Oniris Nantes, qui s’est accrochée coûte que coûte aux difficiles études malgré une désaffection grandissante pour la pratique pure. Que souhaitent donc ces jeunes, à l’heure où la tension en ressources humaines pèsent sur le secteur? Leur vocation peut-elle être mise à mal par les contraintes du métier?

Une quête d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle

Selon le rapport Bien-être étudiant1 des ENV réalisé en 2022 par l’Association internationale des étudiants vétérinaires (IVSA) Nantes et Vétos-Entraide, « l’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle est le sujet de préoccupation majeure pour les plus de 800 étudiants interrogés ». Leur deuxième inquiétude est la question du surmenage. Et en dernier lieu, l’ambiance avec les collègues et les tensions au sein de l’équipe sont aussi sources de tracas. C’est particulièrement vrai pour Lucas Darmancourt, de la promotion 2022 d’Oniris Nantes, qui exerce aujourd’hui en Mayenne (clinique mixte), pour qui l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle est une priorité: « J’ai connu une sorte de burn-out pendant mes classes préparatoires. Je devrais désormais m’astreindre à avoir une vie privée qui occupe une plus grande place. D’autant plus que ma compagne est étudiante en école vétérinaire. C’est un vrai sujet de préoccupation pour nous. »

Nora Benabdellah, étudiante en 4e année à Oniris Nantes, complète: « Après huit ans d’études, je vais avoir besoin d’un rythme qui me permette de voyager. Je ne me vois pas m’enchaîner au travail dès ma sortie d’école. La vie des internes ne tourne qu’autour de cela. Ils ont des horaires catastrophiques et ne sont pas assez payés pour ce travail acharné. Je ne sais pas si je veux être dans la même situation qu’eux. En rurale ou en équine, le mode de vie est plus difficile qu’en canine. J’ai envie d’aimer mon métier, mais je ne veux pas qu’il prenne le pas sur ma vie personnelle. »

Les professeurs les avaient prévenus. Les horaires à rallonge et les gardes sont inhérents au métier de praticien. « Ce sont les stages qui m’ont fait prendre conscience des horaires du métier », déclare Noé qui peut finir sa journée de stage à 21h. Thibaut Delie, étudiant en 5e année à VetAgro Marcy-l'Étoile, avait une idée très précise des gardes: « C’est un métier physique. Après une garde, on enchaîne le lendemain. Cela ne me rebute pas tant que ces astreintes sont bien organisées. Je ne veux pas être tout seul à les faire. »

Le besoin d'être accompagné

Les gardes font partie des contraintes qui ont fait fuir Carole. « Avant, je ne me posais pas la question de savoir si je voulais travailler le week-end. Une fois que j’ai expérimenté les gardes et que j’ai su que la plupart des vétérinaires en effectuaient environ un week-end toutes les trois semaines et un soir par semaine, je me suis dit que ce n’était pas pour moi. J’étais moins disponible pour mes amis et mes proches. Ce n’est pas ce dont j’avais envie. » Pour préserver ses relations sociales, Lucas a choisi une clinique à moins d’une heure de son réseau d’amis. Il affirme: « Je savais que mon premier poste serait stressant. Il fallait donc que je reste près de Nantes où résident des proches. »

Dans le rapport de l’IVSA, à la question « Quel sera LE plus important pour vous lors de votre entrée dans la vie active? », près de 65 % des étudiants interrogés ont répondu: « Des collègues qui vous accompagnent et vous guident pour progresser. » Noé, qui se destine à l’exercice en milieu rural s’explique: « Quand nous débuterons, il y aura forcément une part de peur. Mais pour nous guider, nos aînés seront là derrière nous, au téléphone, pour nous conseiller si besoin. » Thibaut confie que ces stages ont été de bonnes expériences: « J’ai eu de très bons contacts avec les vétérinaires. J’ai senti qu’ils avaient envie de transmettre leur savoir. Je reconnais que nous n’avons pas tous cette chance. » Lucie Fornili, étudiante en 6e année à l’ENV Toulouse, souhaite travailler auprès de vétérinaires expérimentés: « En sortant de l’école, je vais avoir besoin de me former auprès de personnes qui ont dix ou quinze ans de carrière. Je veux être épaulée mais pas épiée. Je veux travailler avec des vétérinaires qui me font confiance. » Le thème de la confiance revient régulièrement dans les préoccupations. Ainsi, Nora reconnaît: « J’ai besoin de gagner en confiance. Je vais avoir besoin d’être accompagnée en sortant de l’école. Cela me fait un peu peur de devoir me débrouiller toute seule. »

L’ambiance avant le salaire

Dans le rapport de l’IVSA, le deuxième aspect mis en avant lors de l’entrée dans la vie active est « une clinique familiale, chaleureuse » (pour 25 % des étudiants). Nora est catégorique: « L’ambiance est fondamentale. Cela va au-delà de la question de l’argent. Je vois tellement de personnes qui vont travailler à contrecœur. Vétérinaire est un métier demandé. Il y a tellement d’opportunités. Tous les jours, je vois passer des offres d’emploi. Je pense que nous trouverons un travail facilement. Je ne serai donc pas obligée de m’enfermer dans une clinique où il règne une mauvaise ambiance. J’ai fait trois années de classe préparatoire. Sans la bonne ambiance, je n’aurais jamais tenu, car les études sont difficiles. » Lucie espère un environnement de travail bienveillant avec « des pairs qui sont contents d’avoir des vétérinaires débutants et qui sont enclins à écouter nos idées ». Même ressenti pour Noé, qui valorise l’esprit d’équipe: « Il faut que tout le monde soit content de se lever le matin. »

Face à ces attentes, le salaire ne fait pas le poids. Seuls 3 % des étudiants l’ont cité comme étant un critère important. Noé confirme que la rémunération n’est pas sa première préoccupation. Est-ce par méconnaissance? Il admet manquer de références. Nora va plus loin: « L’argent, on en parle très peu. Je n’ai aucune notion d’argent quand on travaille. Je ne sais pas ce qu’est un bon salaire. À l’école, on ne nous en parle pas beaucoup. Un peu comme si le sujet était tabou. De toute façon, je ne fais pas ce métier pour l’argent. Je ne sais pas encore ce dont je vais avoir besoin. » Lucie, pragmatique, conclut: « Le salaire reste important. C’est toujours mieux si on nous propose un salaire supérieur à ce qui est prévu par la convention collective. »

Un métier aux multiples facettes

Le souhait d’exercer dans une clinique familiale est mis en lumière dans le rapport. Pour Noé, c’est primordial. Il ne s’imagine pas travailler dans une « usine » avec quinze autres vétérinaires. « Je crains que le groupe ne m’impose les médicaments à prescrire ou le traitement à donner… Ce qui équivaudrait à une perte d’indépendance en quelque sorte. Nous sommes certes des entrepreneurs mais nous ne sommes pas là pour faire de super profits sur la santé animale. Je reconnais cependant qu’exercer dans un grand groupe permet d’alléger certaines charges administratives. Mais pour celui qui a des envies d’entrepreneuriat, il peut aussi être limitant. » Lucas est un fervent défenseur de l’indépendance du vétérinaire et tend à critiquer l’engouement pour le salariat. « On n’a de cesse de nous dire que les vétérinaires ne sont pas de bons managers, que nous ne sommes pas préparés pour diriger. À force de nous le répéter, certains finissent par s’en persuader. À tous vouloir être salariés et délaisser l’exercice libéral, cela crée plus d’espace pour les groupes. »

Et dans dix ans? Dans la tête des étudiants, le métier de vétérinaire n’est pas linéaire. « Être vétérinaire, c’est faire tellement de choses différentes! s’exclame Nora. Je pourrais par exemple me spécialiser et devenir vétérinaire comportementaliste. » À côté de sa pratique, Lucas se rêve vétérinaire sapeur-pompier volontaire. « Puis, plus tard, avoir un rôle dans l’enseignement. Je sais que c’est compliqué de continuer d’exercer tout en enseignant. Mais pourquoi pas accueillir des stagiaires au sein de ma clinique, en lien avec l’école? »

Carole n’a pas attendu de se projeter dans le futur pour changer de voie. Déçue par ses stages, découragée par la pression ressentie au sein d’une clinique et par les actes difficiles (euthanasie), elle a choisi de s’engager dans l’associatif. Grâce à un aménagement d’études, elle a obtenu la possibilité de valider sa troisième année en deux ans et a effectué un service civique dans le cadre du dispositif BRIO (programme de tutorat destiné aux lycéens défavorisés). Elle s’est aussi impliquée au sein de IVSA France, dont elle a été la présidente en 2023. Aujourd’hui, elle a opté pour un master en études européennes à Aix-en-Provence à la place de l’année de clinique. Elle va décrocher son diplôme d’études fondamentales vétérinaires (DEFV) et se voit travailler dans une école vétérinaire, en charge des relations internationales, ou dans une organisation internationale vétérinaire.

Aux recruteurs de séduire

Face à toutes ces attentes, les recruteurs n’ont qu’à bien se tenir. D’autant plus que les étudiants savent qu’ils sont une « denrée » rare sur le marché du travail. « C’est un luxe rare, dit Noé. Nous allons pouvoir choisir où nous allons travailler.  » Aurélie Cantié a étudié et analysé, dans sa thèse soutenue en 2023, les difficultés des employeurs à recruter dans la profession2. Auparavant étudiante à l’ENV d’Alfort, elle exerce aujourd’hui dans le Loiret et est vétérinaire urgentiste dans le Val-de-Marne. Elle insiste sur l’inversion des rôles: « Auparavant, les candidats devaient se vendre. Aujourd’hui, ce sont les recruteurs qui doivent séduire. »

Dans son étude, elle a interrogé des candidats vétérinaires sur leurs attentes. Sur les 373 qui ont répondu, 90 % avaient moins de 40 ans. À la question « Quels critères te font rejeter une offre de prime abord? », plus de la moitié a déclaré le fait de ne pas mentionner la localisation, la mauvaise réputation du lieu, et la présence dans l’énoncé de l’offre de remarques considérées comme discriminantes (par exemple « jeune motivé », « devenir un vrai vétérinaire »). Mais aussi, la non mention du type de contrat ou du type d’activité crée de la méfiance. Les cinq critères privilégiés lors de la recherche d’un emploi sont par ordre d’importance: le type d’activité, l’ambiance au travail, la localisation géographique, le salaire supérieur au minimum conventionnel et le temps de travail.

L’ancienne étudiante réalise aujourd’hui des vidéos sur YouTube destinées aux jeunes diplômés et aux recruteurs. Elle y donne ses conseils pour aider les anciens étudiants à trouver le poste de leurs rêves et les vétérinaires à recruter ces jeunes talents.

Nora Benabdellah, Étudiante en 4e année à Oniris Nantes

« Le mode de vie de vétérinaire équin ne me convient pas »

J’ai toujours été entourée d’animaux. Je suis famille d’accueil pour chiens guides d’aveugles. J’envisage de devenir vétérinaire canin. Même si je monte à cheval et que j’adore leur compagnie, je ne m’imagine pas exercer en équine. J’aime beaucoup la médecine équine mais je ne suis pas sûre que le mode de vie de vétérinaire équin me convienne. Malgré l’entraide entre collègues, on exerce beaucoup seul! J’ai du mal à imaginer comment le vétérinaire s’en sort lorsqu’il n’est pas accompagné d’un stagiaire. Qui immobilise le cheval lors de la réalisation de certains actes? Pour une plaie à suturer ou lors d’une radiographie? Comment gère-t-il seul le matériel d’échographie portatif, les générateurs qui envoient les ondes, les plaques à positionner derrière les membres? Ce n’est pas pour rien que nous sommes accompagnés par des ASV dans les cliniques. Je ne m’imagine pas passer mes journées seule à courir d’écurie en écurie. Cela me fait un peu peur. Néanmoins, je pourrais envisager d’exercer dans une clinique où les chevaux y sont conduits.

Lucie Fornili, Étudiante en 6e année à l’ENV Toulouse

« J’ai dû faire un détour »

Faute d’avoir réussi le concours d’entrée à l’école vétérinaire, j’ai commencé par intégrer une école d’ingénieur agronome. J’étais sûre que le cursus m’intéresserait d’autant plus que je me suis spécialisée en production animale. À l’issue de mes trois années, j’ai passé avec succès le concours D accessible aux étudiants qui ont un Bac+5 à dominante biologique. Aujourd’hui, je prépare ma dernière année en bovine pour exercer en milieu rural. Mon parcours peut sembler un peu long, car j’ai dû faire un détour. Mais je pense avoir acquis un plus avec cette double casquette. Si un jour, pour une quelconque raison, je ressens le besoin de changer de métier, j’en aurais toujours la possibilité avec mon diplôme d’ingénieur agronome. J’ai réalisé plusieurs stages dans des exploitations agricoles et dans des cabinets vétérinaires ruraux. J’aime le contact avec les éleveurs. J’ai découvert des professionnels attachés à leurs animaux, indépendamment des aspects économiques inhérents aux animaux de rente. La relation est très différente de celle que l’on peut entretenir avec les propriétaires de chiens ou de chats. J’ai un attrait pour les petits ruminants. 

Thibaut Delie, Etudiant en 5e année à VetAgro Marcy-l'Étoile

« Je rêve d’une équipe qui s’attache à résoudre les conflits »

J’ai une appétence pour l’exercice mixte, car j’y associe la liberté et l’indépendance de la rurale avec la stabilité du métier en canine. Je me suis déjà essayé aux deux exercices lors de stages qui m’ont conforté dans cette voie. Je voudrais me former à l’obstétrique bovine et réaliser notamment des chirurgies complexes. J’aimerais me confronter à des cas complexes en canine, accompagné par un supérieur qui m’épaule et me transmette son expertise. Puis, dans quelques années, je chercherai la clinique idéale. Je sais que je n’aurai pas de mal à trouver du travail, car le marché de l’emploi joue en notre faveur. On nous le dit à l’école. Cette clinique serait de petite taille (6 vétérinaires) et, pourquoi pas, familiale. Il y aurait une bonne ambiance, je m’y sentirai à l’aise et épaulé. Je veux rejoindre une équipe qui s’attache à résoudre les conflits au cas où. Il pourrait s’agir, par exemple, d’un litige après qu’une personne n’a pas bien effectué sa garde ou d’un désaccord sur des soins à donner. J’ai rencontré des équipes dans certaines cliniques, où les différends étaient mis sous le tapis. 

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