Anesthésie volatile : des progrès à faire pour protéger les équipes vétérinaires - La Semaine Vétérinaire n° 2030 du 19/04/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2030 du 19/04/2024

Santé au travail

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Par Fabrice Jaffré

Une étude de la caisse régionale d’assurance maladie d’Île-de-France s’intéresse à l’exposition des personnels vétérinaires aux anesthésiants volatils. Elle pointe du doigt les lacunes quant aux bonnes pratiques dans les cliniques vétérinaires, faute d’équipement adéquat.

La caisse régionale d’assurance maladie d’Île-de-France (Cramif) a animé un webinaire consacré à la prévention du risque chimique lié à l’exposition des vétérinaires et des ASV aux anesthésiants volatils, le 29 février dernier. « Peu de données existent sur la réelle exposition des vétérinaires et des ASV », indique Catherine Hedouin-Langlet, ingénieure conseil et responsable du laboratoire de toxicologie industrielle de la Cramif. Or « les conséquences d’une exposition à une concentration importante d’anesthésiant (fuite ou renversement lors du remplissage de la cuve) sont des effets anesthésiques. En cas d’exposition prolongée ou chronique, on peut observer des céphalées, des vertiges, de la fatigue et une diminution des performances psychomotrices », précise-t-elle en préambule.

Des taux bien plus élevés qu’en médecine humaine

La Cramif a ainsi diligenté en 2021 une étude visant à mesurer les concentrations d’halogénés dans 20 cliniques vétérinaires ou CHV situés en Île-de-France, aboutissant à 70 analyses effectuées pendant des anesthésies gazeuses (43 en salle d’opération et 27 en salle de préparation). Les objectifs étaient d’acquérir des connaissances sur les matériels et les pratiques d’anesthésie mis en œuvre, d’estimer les niveaux d’exposition des professionnels aux anesthésiants volatils, de caractériser les dispositifs de captage des émissions d’anesthésiants volatils résiduels et de ventilation générale utilisés, et, enfin, de préconiser des mesures de prévention adaptées.

Les prélèvements atmosphériques ont été opérés au niveau des voies respiratoires des vétos et des ASV dans différents locaux (salle d’opération, accueil, salle de préparation, salle de réveil) et à divers moments, complétés de mesures en temps réel en salle d’opération.

En salle d’opération, la moyenne de concentration en anesthésiant est de 4,1 ppm chez les vétérinaires et 5 ppm chez les ASV, avec une valeur maximale de 17,4 ppm dans les deux cas, donc supérieure aux recommandations*. Les concentrations les plus élevées sont, sans surprise, rencontrées en cas d’utilisation d’une cage à induction ou d’un masque, d’absence de système de ventilation, lors d’une fuite de gaz ou d’une saturation du filtre à charbon actif, ainsi que lors de l’étape de remplissage de la cuve d’anesthésiant.

En salle de préparation, la moyenne mesurée est de 2,3 ppm, avec un maximum à 8 ppm. Les concentrations les plus importantes peuvent correspondre soit à une administration de concentrations élevées d’isoflurane (3 à 5 %) ou une extraction et un détartrage de dents de chiens, associés à un circuit sans réinhalation de gaz anesthésique et un filtre de charbon actif saturé ; ou bien à un circuit sans réinhalation de gaz anesthésique et un filtre de charbon actif saturé ; ou encore à un transfert de pollution entre la salle de préparation et la salle d’opération en raison de leur proximité ; et enfin à la déconnexion du tuyau du conduit d’évacuation des gaz anesthésique au cours de l’intervention.

Pour terminer, la salle de réveil, où la moyenne des mesures est de 1,4 ppm, avec un maximum à 5,4 ppm.

Concernant le captage à la source des émissions de gaz inhalé, certaines structures vétérinaires utilisent des chambres à induction vétérinaires qui sont équipées d’un système de ventilation. Il conviendrait d’y intégrer des systèmes de sécurité qui, en cas d’ouverture de la cage, entraînent automatiquement la ventilation et qui coupent l’admission des gaz. « Certains dispositifs utilisés en médecine humaine mériteraient leur étude en médecine vétérinaire », affirme Kevin Bance, ingénieur conseil au centre de mesures et contrôles physiques de la Cramif, faisant référence à des dosserets aspirants, des tables aspirantes ou des masques à double enveloppe aspirante.

Se doter de systèmes d’évacuation vers l’extérieur

Comment évacuer les gaz anesthésiques ? Agnès Janes, ingénieure conseil et responsable du centre de mesures physiques de la Cramif, constate les carences dans les structures vétérinaires observées : « Nous avons noté que la plupart des installations rejetaient les gaz expirés directement dans le local, or il y a un risque de réintroduction de polluants dans le local de travail. » Même avec un filtre changé régulièrement, l’efficacité ne serait pas de 100 %.

La recommandation pour assainir correctement l’air d’un local est d’utiliser un système de récupération et d’évacuation des gaz anesthésiques actif, avec une pompe qui va entraîner les gaz vers l’extérieur. Dans les salles de préparation, de chirurgie et de réveil, le taux de renouvellement minimum doit être de 15 volumes par heure, détaille Kevin Bance.

Dans les salles de consultation, la salle d’imagerie et le chenil, le taux de renouvellement minimum doit être de 5 volumes par heure par extraction, sans être inférieur à 92 m3 par occupant. En salle d’attente et dans les locaux d’accueil, on veillera à assurer un débit d’introduction d’air minimum de 34 m3 par occupant. Enfin, dans les locaux à risque chimique ou infectieux (stockage de déchets et d’animaux morts, buanderie), le taux de renouvellement doit être compris entre 5 et 10 volumes par heure.

Dans les salles d’eau, il est conseillé une ventilation générale mécanique par extraction (dont les débits sont précisés par le Code du travail).

Enfin, concernant l’évacuation des gaz à l’extérieur, une distance suffisante entre le point de rejet et les ouvrants doit être respectée, en y ajoutant une éventuelle filtration. On n’oubliera pas une maintenance régulière du système de ventilation, avec mise à jour systématique du dossier d’installation.

Sur les 61 salles d’opération, de préparation ou de réveil étudiées, seules 3 respectaient les recommandations générales ci-dessus, et 7 sur 57 concernant les autres locaux étudiés (chenils, accueil, salles de consultation, salles d’attente et locaux techniques).

Des suivis insuffisants

Trois constats supplémentaires ont été soulignés par Kevin Bance :

– la vérification de l’efficacité de l’installation conformément au cahier des charges est rarement effectuée, alors qu’il s’agit d’une obligation réglementaire ;

– les installations ne sont pas suivies correctement dans le temps (certaines d’entre elles étaient même en panne lors de l’étude) ;

– il y a un manque de sensibilisation du personnel aux risques d’exposition aux anesthésiques volatils et aux moyens de les prévenir.

Cette étude, bien que basée sur un petit nombre de mesures, a le mérite de souligner et de quantifier l’impact des mauvaises pratiques sur les concentrations d’halogénés dans les locaux de la clinique, et notamment l’insuffisance de ventilation.

Un argument supplémentaire en faveur de la mise en place de bonnes pratiques n’a pas été évoqué dans le webinaire : l’impact environnemental de ces fuites de gaz. L’isoflurane et le sévoflurane ont des impacts respectivement 510 fois et 130 fois supérieurs à celui du CO2. Un seul flacon d’isoflurane de 250 ml émet 211 kg de CO2.

  • *La circulaire DGS/3A/667 bis de la Direction générale de la santé précise que les salles où se font les anesthésies (y compris l’induction et le réveil) doivent être équipées de dispositifs assurant l’évacuation des gaz et vapeurs anesthésiques. Ces dispositifs doivent permettre, durant la phase d’entretien de l’anesthésie, d’abaisser à proximité du malade et du personnel les concentrations à moins de 25 ppm pour le protoxyde d’azote et à moins de 2 ppm pour les halogènes.
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