Déconstruire pour renouveler - La Semaine Vétérinaire n° 2029 du 12/04/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2029 du 12/04/2024

Management

ENTREPRISE

Auteur(s) : Par Jean-Paul Delhom

L’association Ergone crée des lieux d’échanges pour le développement de l’activité vétérinaire afin d’aider les entrepreneurs à s’adapter aux changements. Le 28 mars 2024, elle a organisé un atelier de réflexion intitulé “Déconstruire pour s’améliorer – comment faire le diagnostic de nos habitudes, de nos biais, de nos schémas mentaux dans nos organisations pour se réinventer en équipe”. Décryptage.

Le terme « déconstruction » a été utilisé pour la première fois en 1967 par le philosophe français Jacques Derrida (1930-2004). Il constitue un « geste philosophique majeur », non naturel, qui consiste à porter une attention à tous les détails, à mettre au jour les non-dits, l’implicite, les « impensés  » du discours.

Un outil qui analyse les présupposés inconscients

Déconstruire, c’est oser penser, combattre la suffisance. Un des gestes de la déconstruction consiste à ne pas faire comme si ce qui est conditionné par l’histoire, par la technique, par l’institution, par la société était une donnée naturelle. Dans le milieu académique, il s’agit d’un outil qui casse les textes et analyse les fondements impensés, les présupposés inconscients. La déconstruction montre que les catégories binaires (nature/culture, corps/esprit, homme/animal etc.) sont fondées sur des concepts prétendument immuables et qui favorisent toujours l’une des deux catégories. Déconstruire, c’est montrer que ces aspects sont construits et qu’on peut donc les dépasser pour engendrer quelque chose de plus émancipateur. Elle refuse la conception selon laquelle les choses sont par essence ce qu’elles sont.

Le facteur humain

Depuis plus de vingt ans, l’entreprise de conseil Humans Matter a pour mission d’accompagner la transition des comportements dans l’environnement du travail, de la santé, de l’éducation et de la société. Elle décide en 2021 de créer la fresque du facteur humain et cède les droits d’utilisation à l’association l’Université du facteur humain pour garantir son déploiement dans une large mesure.

Aussi, le Groupe international d’experts sur l’évolution du comportement (GIECO) a pour vocation d’apporter les connaissances sur le facteur humain pour faciliter les changements. Il s’est joint au collectif Nous sommes vivants, qui a pour mission d’accompagner la transition écologique et de régénérer le vivant, et ensemble ils ont contribué à l’amélioration de la fresque du facteur humain.

Le facteur humain est la contribution humaine à un évènement donné. Aujourd’hui, il ne fait aucun doute que les activités humaines ont un impact sur le climat, la biodiversité, l’alimentation, les inégalités, la qualité de l’eau et celle de l’air. Prendre conscience que les facteurs humains jouent un rôle dans nos décisions permet de décupler sa capacité d’agir. Pourtant, il est très difficile de changer même lorsqu’on en est convaincu, qu’un plan d’action est établi, que de nombreuses ressources sont mobilisées et qu’il n’y a aucun obstacle technique. Cette difficulté est due au fait que nous sommes des humains équipés d’un dispositif cognitif permettant le ressenti, la décision, les projections, les interactions, l’apprentissage. Ce dispositif peut limiter ou à l’inverse décupler notre puissance d’action.

C’est pour expliquer ces phénomènes que la fresque du facteur humain a été conçue. Parfois, nous avons l’impression de ne pas être entièrement aux commandes de nos actions : nous avons envie de changer, sans y parvenir. D’autant plus que le collectif n’est pas toujours enclin à bousculer ses manières d’être et de faire. Sommes-nous par essence incapable de vivre en adéquation avec nos convictions, ou pouvons-nous agir différemment ?

La fresque du facteur humain est une expérience collective (croiser les regards et perspectives pour construire une représentation commune) et apprenante (s’approprier les facteurs humains et interroger nos comportements).

Nous ne sommes pas des êtres rationnels : nos actions ne sont pas toujours guidées par une réflexion approfondie mais la plupart du temps par nos émotions. L’émotion ancre dans notre mémoire des associations influant rationnellement sur nos comportements. Elle permet de se protéger contre certaines menaces et de faire un choix moins risqué.

Émotions et biais cognitifs

Les biais cognitifs sont des formes de pensée altérée, permettant de porter des jugements ou de prendre des décisions rapides sans raisonnement approfondi. On se ment à soi-même. Parfois, notre cerveau, orienté par nos affects, nous amène à faire des erreurs de jugement alimentant nos biais cognitifs. Les émotions et les biais cognitifs peuvent conduire à des raisonnements logiques et rationnels. L’expérience vécue forge les décisions à venir, permettant d’assurer notre survie. Le problème se pose quand nos émotions et nos biais cognitifs entravent notre capacité d’agir.

Explorer les mécanismes qui interviennent entre ce qu’on perçoit et le résultat de nos actions nous permet de comprendre comment mieux agir. Il faut, en premier lieu, apprendre à se connaître et comprendre l’importance du facteur humain dans les enjeux de transformation, puis identifier le comportement qu’on souhaite voir évoluer. Il convient d’explorer les limites de notre puissance d’action (partage des émotions générées, biais cognitifs, facteurs humains).

Tisser de nouvelles interactions

Nous pouvons activer certains leviers cognitifs pour amorcer l’évolution souhaitée et renforcer nos capacités d’agir. C’est ce que la fresque du facteur humain propose en permettant notamment aux participants de se pencher sur le sens des mots utilisés pour construire un vocabulaire commun afin de clarifier les différents concepts. L’objectif de la fresque est d’initier en nous une nouvelle charge émotionnelle pour faire évoluer nos comportements, en bouleversant nos représentations. De nouveaux automatismes vont progressivement nous transformer. La fresque constitue une expérience mémorielle dans la mesure où elle nous permet de tisser de nouvelles interactions, de prendre conscience des ressources cognitives que nous avons pour vivre ces transitions.

Lors de l’atelier de réflexion, les organisateurs d’Ergone ont proposé différents enjeux de transition (préférer la création de valeur plutôt que le rendement ou la productivité, meilleur équilibre entre la vie personnelle et la vie professionnelle, mieux organiser le temps et les moyens humains etc.). Plusieurs groupes ont été créés en fonction des intérêts de chacun, dans lesquels une discussion a permis d’identifier le comportement qu’on souhaite voir évoluer.

Différents biais cognitifs ont été identifiés: le biais d’autorité qui est la tendance à surestimer l’opinion de certaines personnes, le biais de confirmation qui prédispose à privilégier les informations allant dans le sens de ce que l’on pense déjà, le biais de conformité qui pousse à suivre l’avis du plus grand nombre ou de croire à ce qui nous arrange, le biais de statu quo qui donne plus d’importance aux risques de changer qu’aux opportunités que cela pourrait créer, et le biais d’ancrage qui nous incite à rester focalisé sur notre première impression. Il en existe de nombreux autres.

Des leviers cognitifs peuvent intervenir pour faciliter ce comportement : la mémoire, les motivations, les habitudes, l’apprentissage, les croyances, l’appartenance sociale, etc. Parfois, ces facteurs peuvent limiter la modification de ce comportement.

Différentes pistes d’action ont été définies : avoir une plage horaire dédiée pour diminuer la charge mentale et la culpabilité, s’inscrire pour effectuer une activité planifiée, ranger ses affaires professionnelles en rentrant à la maison, arrêter de regarder son téléphone en dehors de son temps de travail, etc.

La suite logique de cet atelier se déroulera le 23 mai à Paris. Il s’agira de « Reconstruire avec efficience ». Comment innover dans nos entreprises ? Existe-t-il une nouvelle finalité pour les structures, une nouvelle manière d’entreprendre pour plus de sens et autant d’efficience ? Faire plus avec moins.

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