La charge de travail pèse sur le moral de la profession - La Semaine Vétérinaire n° 2028 du 05/04/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2028 du 05/04/2024

Enquête

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

La deuxième partie de l’enquête du professeur de psychologie sociale Didier Truchot a permis de confirmer l’influence directe des conditions de travail sur la santé mentale des vétérinaires. La charge de travail apparaît comme un facteur majeur de stress.

Dans le secteur vétérinaire, le travail peut malheureusement conduire au burn-out, voire au suicide. C’est ce qu’a confirmé la deuxième partie1 de l’enquête sur la santé psychologique des vétérinaires français, menée par l’équipe du professeur de psychologie sociale Didier Truchot de l’université de Franche-Comté. En 2022, à l’initiative de l’Ordre et de l’association Vétos-Entraide, le chercheur et ses collaborateurs avaient lancé une enquête de terrain auprès d’environ 3 000 vétérinaires2 soit 17,5% de la population totale des vétérinaires français. Cette étude avait permis d’identifier plusieurs facteurs de stress, mais pas d’établir de lien de cause à effet sur la santé mentale. Aujourd’hui, c’est chose faite, grâce à un deuxième questionnaire. Lancé 15 mois plus tard, il a permis d'obtenir des données longitudinales et donc de caractériser la causalité. Cette approche est une première mondiale dans le secteur vétérinaire. Pour cette partie, seulement 674 questionnaires ont pu être intégrés à l’analyse. L’échantillon reste toutefois suffisant pour dégager des résultats valides.

La charge de travail, principal facteur de mal-être

Que retenir ? Il ressort que plusieurs des facteurs de stress identifiés dans la première phase de l’enquête sont bien des facteurs prédictifs 15 mois plus tard des variables de la santé étudiées, à savoir le burn-out, les troubles somatiques, les troubles du sommeil et les idéations suicidaires. C’est la charge de travail qui apparaît comme le principal élément de stress affectant la santé, avec des effets sur le plus grand nombre d’indicateurs. Dans l’enquête, cette charge de travail comprend plusieurs aspects : l’amplitude horaire, l’idée que la charge de travail est contrainte, le sentiment d’injustice et le conflit entre la vie professionnelle et la vie privée. Les désaccords avec les collègues et la peur des blessures sont deux autres éléments déclencheurs. « Cela a à voir probablement avec des problèmes de management ; c’est un point à travailler, a indiqué Didier Truchot. Pour les peurs de blessures, cela est davantage évoqué pour les animaux de compagnie. » D’autres facteurs ressortent également. Il s’agit de la peur de l’erreur, des problèmes financiers et de la charge émotionnelle face à la détresse. Cette dernière, tout comme la charge de travail, les problèmes financiers et la peur des blessures, sont les facteurs de stress associés aux idéations suicidaires. À l’inverse, cette deuxième enquête ne confirme pas l’effet sur la santé de certains paramètres, notamment les interruptions pendant l’activité, alors que cela faisait partie, avec la charge de travail et la peur de l’erreur, des facteurs les plus souvent cités en 2022.

La personnalité n’explique pas tout

L’effet négatif du travail sur la santé persiste après la prise en compte des facteurs de personnalité. « L’analyse des données montre qu’on ne peut pas nier un lien entre personnalité et santé, mais une fois pris en compte, les facteurs liés à l’environnement et au contenu du travail - charge de travail, inquiétudes financières, conflits entre collègues, craintes de blessures et, dans une moindre mesure, peur des erreurs - restent toujours des facteurs explicatifs », a indiqué Didier Truchot. C’est globalement la même chose après la prise en compte du workaholisme, lequel est associé 15 mois plus tard, à toutes les variables de santé et suicidalité (la propension au suicide chez les sujets déprimés). À noter que ce workaholisme touche tous les âges, mais surtout les plus jeunes comme cela avait aussi été observé dans la première enquête.

Cette charge de travail a été « disséquée » au travers de plusieurs indicateurs objectifs. Parmi eux, le nombre de clients reçus quotidiennement est celui qui a le plus d’incidence sur la santé : il a, en effet, un effet négatif sur l’ensemble des variables de la santé, et plus particulièrement sur l’épuisement émotionnel, les troubles du sommeil et les idéations suicidaires. « Une hypothèse que l’on peut faire est que cela pourrait être lié à des comportements d’incivilités de clients. C’est beaucoup évoqué dans les verbatims, a souligné le professeur Truchot. Cela se manifeste par un manque de reconnaissance, un manque de respect, des exigences irréalistes, des avis sur les réseaux sociaux, des menaces,… C’est une rupture du contrat de confiance, en quelque sorte du contrat social entre le vétérinaire et un certain nombre de clients. »

Attention au présentéisme

La santé des vétérinaires apparaît aussi fortement affectée par le présentéisme, terme qui désigne le fait de venir au travail en étant en mauvaise santé. Ce phénomène avait été identifié dans la première enquête, et il s’était avéré que c’était « la caractéristique objective du travail la plus associée au burn-out ». Avec l’étude longitudinale, il apparaît que ce présentéisme prédit 15 mois plus tard, les 3 dimensions du burn-out, mais aussi les troubles du sommeil, somatiques et les idéations suicidaires. Ce présentéisme est plus présent chez les femmes, et chez les libéraux ; aucune association avec l’âge n’est trouvée.

Cette étude a aussi été l’occasion de tester deux théories autour du suicide. Dans la première, les facteurs qui entrent en ligne de compte sont l’appartenance contrariée (solitude douloureuse et absence de relations de soutien réciproque), la perception d’être un fardeau et la capacité acquise à se suicider. Dans la deuxième sont mis en avant la perception de défaite et d’être piégé. Il ressort que le sentiment d’être un fardeau et d’être piégé prédisent les idéations suicidaires 15 mois plus tard. De plus, plusieurs facteurs de stress, dont on a vu une incidence sur les variables de santé, jouent également sur ces différents facteurs de suicidalité. Au final, les difficultés financières, la charge de travail et, dans une moindre mesure, la peur de l’erreur, d’être blessé et les conflits entre collègues, s’avèrent les meilleurs facteurs prédicteurs des variables de suicidalité. Les vétérinaires exerçant avec les animaux de compagnie présentent des scores plus élevés sur ces variables.

Et la suite ? Un troisième questionnaire a d’ores et déjà été lancé pour continuer l’exploration de la santé psychologique des vétérinaires. En parallèle, l’équipe du professeur Truchot a aussi engagé un travail avec les écoles nationales vétérinaires françaises pour étudier la santé mentale des étudiants, avec l’ambition forte de les suivre sur plusieurs années afin de mieux appréhender l’évolution de leurs attentes, et de mieux comprendre les sorties du tableau de l'Ordre.

Stopper les idées reçues sur les jeunes

Les scores de burn-out, notamment l’épuisement émotionnel, sont significativement plus élevés chez les groupes les plus jeunes (22-26 ans et 27-42 ans) par rapport aux autres. « Cela ne signifie pas que l’épuisement émotionnel diminue avec l’âge, car on ignore quel était le degré de burn-out des vétérinaires de 55 ans et plus quand ils étaient plus jeunes », a précisé le professeur Truchot. Mais pour ce dernier, ce résultat contredit un certain discours - qui se retrouve dans des verbatims - qui identifie les jeunes comme moins impliqués dans le travail. Au contraire, il témoigne de leur engagement. Les données ne montrent toutefois pas de lien entre l’âge et les troubles du sommeil ou somatiques, tout comme les idéations suicidaires.

  • 1. shorturl.at/pEZ18
  • 2. shorturl.at/bkvLV ; shorturl.at/dxOS0
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr