Des chercheurs sud-coréens créent un chat hypoallergénique - La Semaine Vétérinaire n° 2028 du 05/04/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2028 du 05/04/2024

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ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

L’outil d’édition génomique Crispr-Cas9, associé à la technique du clonage, a permis aux chercheurs d’obtenir un chat présentant des taux très réduits en allergène Fel d1.

On connaissait la mode du chien cloné en Corée du Sud (voir encadré). Demain, un nouveau marché est-il à craindre pour le chat ? C’est ce que pourrait laisser présager la publication1 de chercheurs de l’université nationale de Gyeonsang dans Scientific Reports datant de février 2024. Leur étude visait à mettre au point un chat… hypoallergénique ! Et, d’après leur compte rendu, ils ont réussi à le faire à l’aide des ciseaux moléculaires Crispr-Cas9 (clustered regularly interspaced short palindromic repeats). Cet axe de recherche avait déjà intéressé une équipe américaine2, citée par les Sud-Coréens. Elle avait apporté une preuve de principe : l’usage des ciseaux était possible pour viser les séquences génomiques CH1 et CH2 codant la protéine Fel d1. Cette dernière est considérée comme un des principaux, si ce n’est le principal, allergènes humains. Elle est produite surtout au niveau des glandes salivaires, mais aussi sébacées. En faisant leur toilette, les chats vont déposer l’allergène sur leurs poils, lesquels se dissémineront dans l’environnement du chat. Toutefois, la production de Fel d1 varierait d’un individu à l’autre.

Un clonage après deux générations de chats

Les scientifiques américains avaient testé plusieurs ciseaux in vitro sur des cellules de chats. L’analyse de leur ADN avait montré une efficacité des différents systèmes d’édition testés. Efficacité qui variait de 3 à 55 %, et sans élément suggérant que d’autres sites du génome auraient été malencontreusement affectés. En outre, l’analyse génomique comparative d’espèces aurait montré que ces séquences codantes ne seraient pas essentielles pour l’espèce… et donc pouvaient être supprimées sans risque. « Nos données indiquent que Fel d1 est un candidat rationnel et viable pour la suppression de gènes, ce qui pourrait être très bénéfique pour les personnes souffrant d’allergie aux chats », concluaient les chercheurs américains tout en prévenant que « la suppression sans ambiguïté de Fel d 1 à l’aide de la technologie d’édition de gènes reste l’étape critique pour identifier la fonction biologique de l’allergène et pour déterminer si cette fonction est vitale pour la survie des chats ».

Cette étape aurait donc été franchie par les chercheurs sud-coréens. Comment ont-ils procédé ? Ils ont d’abord mis au point une paire de ciseaux moléculaires visant le CH2. Laquelle a ensuite été injectée dans le cytoplasme d’embryons de chat au stade d’une cellule. Au total, 20 embryons auront été traités et transférés dans des chattes receveuses pseudo-gestantes. Seule 1 chatte aura mis bas, donnant naissance à 2 chatons, 1 mâle (Heavy) et 1 femelle (Haemi), les chercheurs ne donnant aucun détail sur le devenir des autres. Le mâle s’est révélé un individu mosaïque, c’est-à-dire avec des cellules génétiquement différentes, certaines modifiées, d’autres non ; et la femelle hétérozygote pour la mutation provoquée. Une fois leur maturité sexuelle atteinte, les deux individus ont été accouplés. La femelle a donné naissance à 6 chatons, dont 3 hétérozygotes et 1 mâle homozygote prénommé Alsik. Ce dernier a ensuite été… cloné en un Alsik C ! Les chercheurs ont précisé que tous les chats génétiquement modifiés étaient « très sains et actifs, et que leur santé n’a pas posé de problème particulier ». Aucune précision, en revanche, n’est donnée sur le nombre éventuel de ratés avant d’obtenir le clone Alsik C.

Un taux résiduel de Fel d1 dans la salive et la fourrure

Alsik à partir de 6 mois d’âge, et ses deux parents, ont été soumis à des prélèvements de salive et de poils à des fins d’analyse Elisa pour quantifier leur niveau de Fel d1, avant et plusieurs jours après un lavage intégral de l’animal, «  y compris leur bouche ». Pour chacun, une comparaison a été faite avec un chat non muté. Il en est ressorti que le chat Alsik présentait des niveaux significativement plus faibles de Fel d1 dans la salive et la fourrure, qu’un chat mâle non muté, avant le lavage et 7 jours après. Si pour Alsik le niveau de Fel d1 au 7e jour était toujours quantifiable, il était proche de zéro. Des tendances similaires ont été obtenues pour Haemi, en comparaison avec une chatte non mutée, avec un bémol cependant. Il n’y avait pas d’écart significatif pour le Fel d1 dans la fourrure le jour précédant le lavage. En ce qui concerne Heavy, si le niveau de Fel d1 était réduit 1 jour après le lavage par rapport à un chat non muté, cet écart n’était plus significatif au 7e jour, que ce soit dans la salive ou la fourrure. Et comme Haemi, aucun écart significatif de Fel d1 dans la fourrure n’a été observé le jour précédent le lavage. Outre ces résultats, les chercheurs ont aussi démontré qu’aucune mutation supplémentaire ne s’était produite chez Alsik. Le taux résiduel de Fel d1 détecté chez Alsik pourrait provenir de son environnement car tous les animaux étaient logés dans la même pièce, mais dans des cages individuelles.

Pour les chercheurs, « le chat homozygote Alsik peut être considéré comme un chat hypoallergénique, car il produit un niveau exceptionnellement bas de Fel d1 et peut servir d’animal de compagnie et d’animal thérapeutique pour les personnes ayant une réaction allergique à Fel d1 (…) De nombreuses personnes souffrant d’allergies aux chats peuvent trouver de l’espoir dans ce rapport ». Par ailleurs, « ces progrès ont élargi la valeur des chats en tant que modèles animaux thérapeutiques et pathologiques ». 

Un marché du clonage

La Corée du Sud n’en est pas à son coup d’essai en matière de manipulation génétique chez les animaux de compagnie. Moyennant 100 000 dollars, il est possible de cloner son chien décédé, via l’entreprise Sooam Biotech1 créée en 2006 par le professeur Hwang Woo-suk. Ce dernier, vétérinaire de formation, avait annoncé la naissance du premier chien cloné du monde, Snuppy, en 2005. Une première scientifique qui avait été éclipsée à l’époque par la découverte d’une fraude scientifique2. En 2004, le professeur avait en effet soutenu avec son équipe avoir obtenu des lignées de cellules souches embryonnaires à partir d’embryons humains… clonés ! Mais la découverte s’était révélée fausse, et associée à des manquements éthiques, aboutissant à une condamnation pour fraude, violation de la loi sur la bioéthique et détournement de fonds, et l’exclusion de l’université. Malgré tout, il s’est avéré que les équipes de Hwang auraient bien obtenu des lignées de cellules souches, mais non pas par clonage mais par parthénogenèse. Cet épisode n’a pas empêché Sooam Biotech de travailler par la suite avec la police coréenne pour cloner des chiens de travail.

Le clonage s’est aussi développé aux États-Unis et en Chine. Dans ce dernier pays, la société coréenne s’est associée avec le groupe chinois Boyalife3 pour créer ce qui avait été présenté en 2015 comme la plus grosse usine à clonage du monde à Tianjin. L’objectif annoncé était de pouvoir notamment cloner des chiens policiers, des chevaux de course, mais aussi des bovins, voire des humains en temps voulu ! En Europe, à ce jour, il n’existe aucun texte spécifique sur le sujet du clonage, ni rien qui interdit l’importation d’animaux clonés. Sur ce dernier point toutefois, chaque État membre reste libre de légiférer. 

1. http://en.sooam.com/dogcn/sub01.html  ; shorturl.at/xAJ27 

2. shorturl.at/ACV08 

3. shorturl.at/kruX1 

  • 1. shorturl.at/duBV2 
  • 2. shorturl.at/yCGS9 
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