Sensibiliser les enfants à la condition animale - La Semaine Vétérinaire n° 2024 du 08/03/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2024 du 08/03/2024

Protection animale

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Par Anne-Claire Gagnon

Le 5 décembre dernier, la Fondation droit animal, éthique et sciences (LFDA) co-organisait le colloque « Connaître et respecter les animaux : un enjeu pour l’Éducation nationale ». De nombreux experts issus du monde de l’enseignement et de la société civile se sont exprimés sur le thème de la sensibilisation des élèves au respect des animaux.

« L’enseignement moral et civique sensibilise également, à l’école primaire, au collège et au lycée, les élèves au respect des animaux de compagnie. Il présente les animaux de compagnie comme sensibles et contribue à prévenir tout acte de maltraitance animale », énonce l’article L.312-15 du Code de l’éducation. Cette mesure issue de la loi n° 2021-1539 du 30 novembre 2021 visant à lutter contre la maltraitance animale et conforter le lien entre les animaux et les hommes, bien qu’aussitôt transcrite dans le Code de l’éducation mais toujours pas dans les programmes d’éducation morale et civique, reste peu connue, même parmi les enseignants, comme l’a regretté Marie-Laure Laprade présidente d’Éducation éthique animale (EAA).

Étendre la sensibilisation des enfants

Louis Schweitzer, président de la LFDA, a d’emblée étendu la sensibilisation des enfants à tous les animaux, notamment la faune sauvage. Respecter les animaux, c’est tout simplement respecter la vie. Les animaux suscitent souvent chez nous, et particulièrement chez les enfants, des relations fondées sur l’empathie, toujours éducatives.

Lors de son intervention intitulée "Langage animal et langage humain", Boris Cyrulnik, médecin psychanalyste et psychiatre, a tenu à distinguer la faculté de s’exprimer de la parole (particularité humaine) que Descartes a opposée à l’animal-machine. Or, pour se développer chez l’enfant la parole a besoin de stimulations, de contacts, d’apprentissages. Frédéric II de Prusse en a tristement donné la preuve en faisant élever sans aucune parole, dans des conditions soi-disant bienveillantes, 40 enfants. Tous sont devenus idiots profonds et sont morts prématurément.

Boris Cyrulnik a raconté comment il emmenait ses étudiants passer la journée sur la plage à Porquerolles pour apprendre le langage des goélands, en les observant et tentant de comprendre ce qu’ils ont à nous dire. « Se décentrer de nous-même pour oser visiter un autre monde mental que le nôtre. » Cette pratique ne peut que développer l’empathie, qui s’arrête dès lors que l’on s’interdit d’explorer d’autres mondes mentaux. « Plus on étudie le monde animal, plus on comprend le monde humain. »

Boris Cyrulnik avance que le savoir du laboureur (donc du terrain, des soignants en santé) est souvent supérieur à celui des scientifiques. Observer dans la nature est instructif. Il a cité pour exemple son chat qui, comme ses congénères, a compris au contact des humains que parler était important, et donc miaule. Il a aussi énuméré quelques compétences acquises très tôt par le félin domestique : la permanence de l’objet, la capacité d’utiliser des symboles (regarder une serrure, une porte pour en demander l’ouverture). « Un minuscule indice de mon corps suffit à mon chat pour comprendre les expressions de mes émotions, mais peut-être pas mes représentations mentales. »

L’apprentissage de l’empathie

Une réflexion prolongée par Dominique Droz, psychologue clinicienne, cofondatrice d’EAA, dans sa présentation « Aimer, connaître, respecter : apports pour la société d’une meilleure considération de l’animal ». Elle y a expliqué que l’animal facilite l’apprentissage de l’empathie et de la raison chez les enfants, de même que leur esprit critique, leur curiosité. La vulnérabilité des animaux, même les moins aimés, peut marquer un enfant. « Re-poser dans l’herbe une limace égarée dans la cour sera plus parlant qu’un discours. L’animal sauvage est souvent le dernier ambassadeur du monde naturel, un sacré éveil à la beauté/bonté. »

Marine Grandgeorge, maîtresse de conférences en éthologie, a, elle, consacré son allocution à « L’intérêt du contact avec les animaux pour l’éducation ». Elle s’est notamment appuyée sur l’exemple de la médiation animale, notamment en milieu scolaire, précisant que la simple coprésence ne suffit pas. L’animal doit bien sûr être intégré dans un projet pédagogique et son bien-être assuré.

L’étude conduite en 2023 dans une école primaire lyonnaise par Luc Mounier (L 01), professeur en bien-être animal, responsable de la chaire bien-être animal à VetAgro Sup, a montré la très bonne reconnaissance par les enfants des émotions des animaux, de leur individualité (tous veulent qu’ils aient un prénom), doublée d’une méconnaissance des animaux de ferme (22 % n’ont jamais visité de fermes).

Le bétail et les volailles, par exemple, ne sont jamais envisagés comme des sujets, alors même que leurs capacités cognitives sont attestées a observé Jessica Serra, éthologue. L’enfant est capable d’empathie pour de nombreuses espèces animales, pour autant que nous lui transmettions des connaissances et pas le poids des croyances. « Les enfants apprécient le partage des découvertes en éthologie », qui ne manquent pas.

La condition animale, richesse pédagogique

Sans attendre la transcription dans les programmes de l’art. L.312-15, Marie-Laure Laprade et son association EEA ont mis à disposition des enseignants des outils et une formation gratuite, disponible en ligne, soutenue par la ministre wallonne de l’Environnement, de la Nature, de la Forêt, de la Ruralité et du Bien-Être animal, Céline Tellier. Comme Louis Schweitzer, Marie-Laure Laprade envisage l’animal au sens large, sous ses aspects éthologique, écologique, esthétique, littéraire. Sans oublier de présenter ses capacités émotionnelles et sensorielles. L’étude de la condition animale au fil de l’histoire, en temps de guerre, au travail en milieu rural et comme source d’alimentation est d’une grande richesse pédagogique. Elle a également souligné que la violence exprimée par certains enfants vis-à-vis des animaux doit interpeller l’enseignant, l’enfant pouvant plus facilement verbaliser les mauvais traitements subis par les animaux de la famille (chaton claqué contre le mur) que par lui-même. L’enseignant se doit d’être à l’écoute de cette parole, réactif et donner l’alerte, une vie peut en sauver une autre.

Arnaud Bazin (A 81), sénateur du Val-d’Oise et président de la section Animal et Société, a préconisé que les enfants apprennent à connaître tous les animaux, leurs différentes catégories, avec la continuité et discontinuité avec l’humain. Leur exploitation par les humains peut générer des souffrances inutiles, lors de l’abattage sans étourdissement ou très simplement en punissant un chien présentant de l’anxiété de séparation. Il a également rappelé certains risques zoonotiques (salmonelles avec les tortues détenues en classe).

Des initiatives innovantes en Wallonie

La Wallonie s’est dotée d’un Conseil du bien-être animal et d’une ministre dédiée, Céline Tellier, qui a plaidé « pour changer notre rapport aux animaux, non par peur de la loi mais parce que nous les comprenons ». Le ministère du BEA a fait plancher les écoles primaires sur un programme de sensibilisation des enfants1 au respect des animaux avec la création d’un jeu, Puissance CAT2. Les équipes de Céline Tellier ont développé un programme PEACE, avec un chien et un animateur qui viennent en classe pour prévenir les morsures. Céline Tellier a déclaré que le code du BEA s’apprend comme celui de la route. Son ministère organise des journées du BEA pour les professionnels comme pour les particuliers, avec le site Pense-BETE3, pour parents et enfants, ces derniers pouvant décrocher leur « permis d’adopter » tandis que leurs parents doivent obtenir légalement leur permis de détention. Des initiatives inspirantes et innovantes que vous pouvez retrouver sur le replay et le site de la LFDA.

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