Inondations : quelle boussole ? - La Semaine Vétérinaire n° 2019 du 02/02/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2019 du 02/02/2024

Sinistres

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Propos recueillis par Chantal Béraud

Les agriculteurs font partie des professions les plus impactées par la succession des catastrophes naturelles. Par ricochet, les vétérinaires le sont ou le seront forcément. Deux praticiens partagent ici vécu, questionnement et analyse, suite aux inondations dans le Pas-de-Calais. 

Si le Pas-de-Calais est encore aujourd’hui transformé en un paysage d’apocalypse, c’est suite à plusieurs épisodes météorologiques exceptionnels, d'abord avec la tempête Ciaran puis en raison de trop abondantes précipitations. En novembre, malgré des opérations incroyables de sauvetage d’animaux d’élevage, environ deux cents bovins sont morts noyés, condamnés par une montée trop brutale des eaux.

Un isolement parfois total

« À Frencq, une petite commune située entre Boulogne-sur-Mer et Le Touquet, j’ai des confrères praticiens dont la structure vétérinaire s’est retrouvée totalement isolée, temporairement, en raison de voies de circulation coupées ! », raconte Christophe Blanckaert (L 91), praticien dans le Pas-de-Calais. Et de poursuivre : « Je sais aussi qu’il y a eu des appels en rurale, pour des exploitations agricoles inondées. Même la SPA de Saint-Omer a dû être évacuée. Heureusement, tous les animaux qui s’y trouvaient ont pu être secourus en urgence puis transférés dans d’autres structures d’accueil, avant qu’on ne puisse plus y accéder ! »

De nombreuses pertes agricoles

Médias et réseaux sociaux ont également relayé nombre de témoignages d’éleveurs qui ont dû déplacer leurs troupeaux (parfois jusque chez d’autres agriculteurs solidaires), qui ont manqué des jours de collecte de lait, ou qui se sont résolus à faire partir plus vite des vaches à la réforme. Il y a également des pertes en fourrage, du matériel abîmé, les ponts de champ à refaire, des chemins d’accès qui ne sont plus en état, des frais vétérinaires supplémentaires, etc.

Des citernes d’eau potable pour les vaches !

« À être restées ainsi trop longtemps dans l’eau, on peut craindre qu’il ne reste, en plus de tout ça, des faiblesses d’organisme pour certaines vaches », complète Christophe Blanckaert. « Il y a aussi des risques de développement de maladies respiratoires. Heureusement, il n’y a eu aucune annonce d’épidémie, ni de remontée de choléra ! » Et d’évoquer un contexte sanitaire et environnemental totalement bouleversé : « Certaines nappes phréatiques ont été remplies par des eaux de ruissellement contaminées. Les sols trop saturés en eau ne remplissent plus leur fonction naturelle de filtrage. Durant les inondations, certains riverains ont eu à subir des coupures d’eau. Des citernes d’eau potable ont même dû être envoyées en urgence à des éleveurs, car l’eau n’était plus consommable pour leurs vaches ».

Quelles conséquences pour les vétérinaires ?

« Il en résultera forcément un impact économique pour notre profession, en canine et en rurale, commente Christophe Blanckaert. Personnellement, ma structure de Boulogne-sur-Mer, située en ville haute, n’a pas été inondée. Mais jamais encore je n’ai eu à faire face à autant de demandes « d’arrangements » financiers que pendant ces dernières semaines ! Pour des paiements fractionnés ou différés. Il faut bien comprendre que certains ont tout perdu ! Ils attendent toujours les chiffrages des assurances, en étant provisoirement logés soit dans des hôtels soit dans leur famille. » Et l’avenir s’annonce sombre pour encore de nombreux mois. « En effet, analyse le praticien, c’est tout un bassin de vie et d’emploi qui entre dans la précarité économique. Il y a déjà du chômage technique à la clef, car plusieurs entreprises sont aussi victimes des inondations. Sans parler du fort impact négatif sur le moral. » 

Avec déjà l’angoisse du « reste à charge »

Même si, à terme, les assurances « paient », beaucoup se demandent d'ores et déjà quel sera leur reste à charge. « À titre d'exemple, témoigne Christophe Blanckaert, j’en ai fait moi-même la malheureuse expérience lors d’une récente tempête. Suite à des tuiles envolées sur un des bâtiments proches de la clinique, le couvreur m’a rapidement transmis son devis. Mais j’ai ensuite découvert que le montant des franchises est beaucoup plus élevé pour les professionnels que pour les particuliers. Dans mon cas, j’ai payé de ma poche plus de 1 400 euros ».

Et des questions à moyen terme

« Ici, les secours ont bien travaillé ; pour ce qui est de l’ordre du sauvetage d’urgence, cela a globalement bien fonctionné, analyse-t-il. De même, j’ai entendu que les montants payés par les Français pour leurs assurances vont augmenter, afin de pouvoir continuer à indemniser les victimes des catastrophes naturelles, qui se produisent partout en France, de plus en plus et à tour de rôle. Cela sera certainement utile pour aider à réparer. Mais je pense qu’essayer seulement d’assurer la survie d’un système à l'identique est totalement insuffisant ! »

Avec quels changements pour la profession ?

« Les jeunes générations de vétérinaires, assure Christophe Blanckaert, doivent réfléchir à comment transformer notre profession dans un nouveau schéma agricole, à bâtir pour la cinquantaine d’années à venir. Par exemple, à mon sens, il est tout à fait légitime de s’interroger sur les avantages qu’il y aurait à davantage végétaliser notre alimentation. Sans doute que pour un avenir durable, il faudra produire moins de viande, moins de lait, pour pouvoir utiliser les terres de manière à mieux nourrir les hommes. »

Et quelle boussole pour le monde agricole ?

Dans l’attente de ce nouveau monde à inventer, le praticien ne peut que constater dans quelle profonde détresse et désorientation se trouve aujourd’hui plongée une partie des agriculteurs. « C'est normal. On leur a d’abord demandé par exemple d’enlever les haies pour le remembrement. Et maintenant, on les assure qu’il leur faut en replanter. Je crains que, sans un message politique clair et fort allant dans un seul sens, tout le monde veuille donner son avis. Ce qui conduira ultimement à des affrontements sur le terrain entre des gens d’opinions opposées », analyse-t-il

Arnaud Lelièvre du Broeuille (A 01)

Praticien mixte à Longfossé (Pas-de-Calais)  

« On n’évacue pas sans nos animaux ! » 

Durant les inondations, de nombreux papys et mamies habitant des maisons pourtant totalement sinistrées refusaient d’être évacués par les secours en abandonnant leurs chiens ou leurs chats ! Mais quand les animaux voyaient des personnes en uniforme essayer de les attraper, c’était panique à bord ! À Bourthes, l’un des deux chats de mes clients avait disparu. Heureusement, comme beaucoup d’autres, il s’était en fait réfugié dans un grenier. Au bout de huit jours, ses propriétaires sont enfin parvenus remettre la main dessus. J’ai dû le soigner car il avait de la fièvre et souffrait de pneumonie. D’ailleurs, dans ces situations, les maladies respiratoires affectent toutes les espèces. Je constate aussi que depuis ces catastrophes, certains propriétaires continuent de m’apporter des photos ou même des vidéos, comme celle d’une voiture flottant au gré du courant, filmée d’un tracteur. Maintenant que les politiques sont venus, les sinistrés veulent qu’on continue à parler d’eux ! Car ils ont peur qu’on les oublie, qu’on les abandonne. Oui, vraiment, il faut que l’argent arrive vite. Mais je me pose des questions : par exemple, où le département va-t-il trouver tout l’argent pour réparer nos routes ? 

Un témoignage d’exercice en rurale

Des histoires incroyables à raconter, Arnaud Lelièvre du Broeuille n’en manque pas, lui qui est praticien mixte à Longfossé. Car une partie de sa clientèle habite dans des zones fortement touchées par les inondations des mois derniers. 

Par Chantal Béraud

« Dans certaines fermes isolées, les éleveurs ont dû déplacer tous leurs bovins, car il leur était impossible de parvenir à pomper l’eau de leurs bâtiments. Mais comme il y a de moins en moins d’élevages, il leur restait souvent des étables libres un peu plus loin. » À 47 ans, Arnaud Lelièvre du Broeuille, praticien mixte à Longfossé (Pas-de-Calais), n’avait jamais vu ça : tant d’eau, surtout si vite et si fort… « Les anciens non plus ne s’en souviennent pas », précise-t-il. « Heureusement, poursuit-il, dans l’urgence, tout le monde s’est entraidé. Et l’on est parvenu, de justesse !, à éviter le pire ; personne ne s’est noyé dans une maison inondée ».

Pasteurellose, mammites, avortements…

La débrouille, il l’a lui-même vécue pour continuer à assurer ses consultations à la ferme. « Pour une exploitation normalement située à un quart d’heure de la clinique, j’ai parfois mis plus d’une heure pour m’y rendre. En raison de toutes ces routes barrées par les pompiers. » Le pire, il l’a vécu chez un client où est apparue de la pasteurellose : « Six jours après, il a perdu six bovins adultes. Et on a dû aussi piquer cinquante de ses veaux d’élevage ». Et de compléter ainsi son bilan de terrain : « En laitier, j’ai surtout constaté des mammites et des pathologies respiratoires, que l’on parvient heureusement le plus souvent à guérir ». Malgré la situation, les éleveurs n'ont pas eu le temps de s’apitoyer sur eux-mêmes : « Dès que la météo a changé, avec moins de gel, ils sont retournés aux travaux des champs pour semer les blés, labourer, etc. Mais il faudra bien voir ensuite avec eux combien il y aura d’avortements, de vaches qui ne seront plus gestantes, en faisant des échographies de contrôle ».

Certains éleveurs ne s’en relèveront pas…

« Outre ces frais vétérinaires supplémentaires, les agriculteurs ont eu parfois des bâtiments touchés, mais aussi des pertes de collecte de lait, de leur stock de maïs et d’autres réserves, chiffre le praticien. Même si la situation est très différente selon les exploitations, j’ai bien peur que quelques-uns n’arrêtent l’élevage, car ils se sentent au bout du rouleau ».

Des excès humains aux excès de la Nature 

Pour continuer à vivre sur ce territoire, il faudra aussi faire face aux questions environnementales : « D’un côté, constate Arnaud Lelièvre du Broeuille, ça ne peut pas aller de continuer d’avoir des parcelles de plus de cinquante hectares de betteraves ou de pommes de terre, d’où l’on a arraché tous les arbres et toutes les haies ! Mais, d’un autre côté, si les maires ou les particuliers ne font plus de curage, c’est parce que maintenant il faut des années pour y être autorisé par les administrations, après avoir dû réaliser diverses études d’impact environnemental. Avec parfois même des réglementations qui se contredisent entre elles ! Sans compter que des directives de l’Europe doivent s’appliquer partout de la même manière, sans prendre en compte les particularités propres à chaque territoire ». Une agriculture plus durable mais également plus respectueuse de ses paysans émergera-t-elle de ce bourbier ?

Les catastrophes naturelles en chiffres

Fin 2023, le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire a annoncé « le déploiement d’un fonds de soutien exceptionnel de 80 millions d’euros pour accompagner les agriculteurs sinistrés par les tempêtes et les inondations ». Et de préciser le 19 décembre que : « compte tenu de la situation spécifique de l’élevage en Hauts-de-France, le gouvernement déploie dès à présent une aide d’urgence d’un montant de 10 millions d’euros pour accompagner les éleveurs dont les troupeaux ont été durablement affectés par les inondations ». Suite aux nouvelles inondations de janvier 2024, ce fonds d’urgence a été abondé de 5 millions d’euros supplémentaires pour, dixit le ministère le 10 janvier dernier, « soutenir également les exploitations spécialisées dans le maraîchage ». Cette aide d’urgence est limitée, avec un plafond dit « de minimis », soit à un maximum versé de 20 000 euros.

Le syndicat de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA) du Pas-de-Calais chiffrait en fin d’année dernière les dégâts des seules inondations de novembre à quelque 50 millions d’euros pour le secteur agricole, avec près de la moitié des pertes pour le seul secteur de l’élevage laitier.

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