Construire l’avenir de l’élevage au-delà des clivages - La Semaine Vétérinaire n° 2019 du 02/02/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2019 du 02/02/2024

SOCIETE

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Par Ségolène Minster

Lors d’une matinée de conférences proposée par la Fondation pour la Nature et l’Homme et le Compassion in World Farming France à l’Assemblée nationale, les acteurs concernés ont pu débattre de l’avenir de l’élevage au-delà des clivages sociétaux. Tous s’accordent sur un point : le statu quo n’est pas une option.

Alors que l’élevage cristallise le débat environnemental autour du bien-être animal et de la souveraineté alimentaire, Yvan Savy, directeur général du Compassion in World Farming France (CIWF), nous a rappelé que certaines tendances concourent à dégrader ces paramètres et vont à l’encontre de la transition agroécologique. « Le zéro pâturage bovin tend à se développer. En filière industrielle, le plein air peine à se maintenir avec les problématiques d’inflation. » En filière bovine, un chef d’exploitation sur deux a plus de 55 ans et va devoir transmettre son exploitation alors que la profession est peu attractive. Et pour cause : dans le secteur laitier, le CIWF a indiqué que les éleveurs peinent à se verser un salaire décent, et les subventions représentent 84 % de leur revenu. Depuis dix ans, 66 000 fermes d’élevages ont fermé, d’après Marie Pochon, députée de la Drôme, qui marrainait cette journée de conférences à l'Assemblée nationale, le 14 décembre dernier. Aurélie Trouvé, députée de Seine-Saint-Denis et rapporteuse de la future loi d’orientation et d'avenir agricoles (LOAA), a ajouté que les lois Pisani de 1960 et 1962 ont donné un cap clair à l’agriculture : avec le soutien de la Politique agricole commune (PAC), l’agriculture a donné la priorité au productivisme et à l’usage intensif du capital, rendant certaines exploitations agricoles aujourd’hui intransmissibles. Ces orientations agricoles ont pu faire naître de la méfiance chez les consommateurs. Et la réciproque est vraie : les éleveurs ressentent un fossé vis-à-vis des citoyens-consommateurs.

Les limites d'un modèle

Force est de constater qu'au niveau national, les cheptels français diminuent. En conséquence, la France importe plus de viande. Le secrétariat général à la planification écologique (SGPE) a ainsi rappelé que la France importe 25 % de bœuf et en exporte 15 %, avec au passage un déficit qualitatif. Parallèlement, les choix de consommation sont déséquilibrés : certaines denrées sont énormément consommées en France, telles que le riz et le saumon, bien que non produites sur notre territoire. Ce déséquilibre est particulièrement marqué pour la volaille : 50 % du poulet consommé en France en 2022 est importé. Par ailleurs, certains intervenants ont alerté sur la part croissante de la viande comme ingrédient dans l’alimentation : il s’agit de la viande non choisie, incorporée dans les préparations, et dont le consommateur ne connaît pas l’origine, le plus souvent.

Pour Thomas Bonvillain, chargé de recherche à l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), il apparaît nécessaire de planifier la transition écologique de l’élevage et d’anticiper le fait que la France entre dans un nouveau régime de risque. « Ce que l’on a connu au cours des soixante dernières années ne correspond pas à ce qu’on va connaître lors des cent prochaines années. » Alors qu’en 2022 le coût pour l’État des crises agricoles (épizooties, aléas climatiques et déstabilisation des marchés mondiaux) a dépassé les 2,1 milliards d’euros, ce qui représente 46 % du budget de la mission Agriculture, alimentation, forêt et affaires rurales (AAFAR). « Les aides de crise sont des dépenses nécessaires mais qui ne sont satisfaisantes pour personne », a-t-il fait observer.

Des recommandations

Les participants se sont accordés pour recommander à tous les acteurs concernés d’aller vers le « moins et mieux » en matière de productions animales et, surtout, de garder l’élevage en France ! En effet, un élevage localisé permet de garder la main sur la qualité des productions. Sans compter que c’est un impératif de souveraineté alimentaire.*

La FNH et le CIWF appellent à la diversification des fermes, à la restructuration des filières et à la déspécialisation des territoires, ce qui va à l’encontre des stratégies agricoles du passé. Selon eux, la déspécialisation est « l’arrêt de la monoproduction, au profit d’une diversification des productions mises en place sur la ferme, et l’adoption de pratiques agroécologiques ». La restructuration des filières implique la déconcentration des outils de collecte, d'abattage, de transformation et de distribution. Cela induit que les aides publiques soient conditionnées à des critères de durabilité. La PAC représentant un budget de 9 milliards d’euros par an, cela peut constituer un levier important vers une transition agroécologique vertueuse. Quant aux politiques publiques agricoles et alimentaires françaises, elles doivent aussi réellement viser la durabilité du système alimentaire français.

Pour la filière bovine, l’élevage agroécologique offre une solution pour sortir de l’impasse. Il s’agit « d’élevages de plus petite taille, dont le pâturage est dominant, avec une forte autonomie pour l’alimentation animale, n’utilisant pas ou peu d’intrants chimiques » (voir l'encadré). Actuellement, « une vache laitière française n’a que 15 % d’herbe pâturée dans son alimentation », d’après Franck Le Breton, éleveur laitier du réseau Civam dans les Côtes-d'Armor.

Du côté des consommateurs, le rééquilibrage nutritionnel implique de modérer la consommation de viande pour un tiers des Français. Alors que 37 % de la population française se déclare en insécurité alimentaire en 2023 (contre 11 % en 2015), Pascale Hébel, personnalité qualifiée au Conseil national de l’alimentation (CNA), indique qu’il faut changer le narratif dans lequel un repas équilibré comprend forcément de la viande et favoriser le rééquilibrage entre la consommation d’aliments d’origine végétale et animale. L’État devra aussi légiférer pour apporter de la clarté en ce qui concerne les allégations publicitaires et les labels. À ce jour, seuls les labels Rouge et Biologique reflètent la transition écologique de l’élevage d’origine.

La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) prévoit une réduction de 46 % des gaz à effet de serre (GES) pour le secteur de l’agriculture, lequel représente 50 % de la pression qu'exerce l'homme sur la biodiversité. Face à ces enjeux, tous les acteurs ont reconnu la nécessité d’une planification écologique du secteur de l’élevage comme objectif commun pour sortir de la situation de controverse suscitée par l’élevage. Benoît Assémat (T 83), inspecteur général de santé publique vétérinaire, a conclu qu’il n’y a « pas d’agriculture durable sans élevage ».

Un exemple d'élevage durable

L'ONG Compassion in World Farming France a présenté le cas d’un élevage bovin laitier biologique en Normandie, alliant faible impact environnemental et respect du bien-être des animaux et de l’éleveur. Ces performances reposent sur :

- L’utilisation d'un système de pâturage tournant dynamique incluant aucun achat extérieur de fourrage et favorisant la résilience de l’élevage après un aléa climatique (sécheresse) ou une mauvaise conjoncture économique.

- Des vêlages groupés au printemps et le tarissement de tous les animaux entre le 15 et le 20 décembre. Deux points qui ont fortement limité la charge de travail de l’éleveur. 

- La pratique des mères nourrices, qui limite le renouvellement du troupeau et, en conséquence, son impact environnemental. Les vaches à mammites chroniques, à trois trayons, par exemple, sont choisies pour nourrir les veaux.

L’éleveur a privilégié une génétique de vaches rustiques et fait le choix de produire moins de lait, ce qui évite la pathologie liée à la production intense (mammites, boiteries, acidose). 

L’autonomie et la résilience de cet élevage donnent des pistes pour transformer le modèle d’élevage dominant.

Pour en savoir plus : urlz.fr/pqKe

  • * Recommandations du rapport du CGAAER « Perspectives d’avenir des relations élevage et société », par François Le Gall et Marie-Hélène Le Hénaff, à consulter sur : urlz.fr/pqIz
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr